Éco-Business

Télécoms : le taux de croissance d’Internet atteint son plus bas niveau depuis 2019

Alors que le parc Internet marocain dépasse 40 millions d’abonnés, la croissance ralentit à 5% en 2024. Entre saturation du mobile, transition vers la fibre, enjeux du nouveau partenariat Maroc Telecom (IAM) et Inwi, et enjeux de régulation, le secteur n’a pas d’autre choix que de réinventer son modèle. Décryptage des chiffres.

Le ralentissement de la croissance d’Internet au Maroc, depuis 2020, interroge la maturité du marché et les transitions technologiques en cours. Les données de la dernière note de conjoncture de la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) et de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) révèlent que le parc Internet au Maroc navigue entre saturation et transition structurelle.

En effet, après des taux de croissance annuels à deux chiffres entre 2019 et 2021 (11,4%, 17,4%, 10,2%), le rythme s’est progressivement essoufflé pour atteindre 8,3% à fin 2022, 7,6% à fin 2023, et tout récemment 5% au terme de 2024, son niveau le plus bas depuis cinq ans.

Pourtant, le parc total dépasse désormais 40,2 millions d’abonnés, avec un taux de pénétration record de 109,2%, contre 71,3% en 2019. Cette dynamique en demi-teinte soulève plusieurs questions : le marché atteint-il un plafond de verre ? La transition vers la fibre optique (FTTH) explique-t-elle ce ralentissement ? Ou assiste-t-on à un rééquilibrage entre quantitatif et qualitatif ?

Un marché en phase de maturation : la fin de l’âge d’or du mobile-first
Le taux de pénétration de l’Internet, tout segments compris, à 109,2% à fin 2024, couplé aux 158,3% pour la téléphonie mobile seule, signale l’arrivée à maturité du marché. Cette saturation relative s’explique par l’épuisement du modèle de croissance basé sur le multi-abonnement, notamment via les forfaits mobiles et les clés 4G, qui ont permis une massification rapide mais atteignent leurs limites.

«Le Marocain moyen détient désormais plusieurs abonnements, mais l’enjeu n’est plus quantitatif : il s’agit de valoriser les usages combinés, comme l’articulation entre mobile et fixe», souligne un analyste.

La baisse de 3,1% du parc mobile de l’opérateur historique Maroc Telecom en 2024, ainsi que le recul de 4,7% de son revenu moyen par utilisateur (ARPU) mixte, illustrent cette transition. Les opérateurs ne peuvent plus tabler sur la simple acquisition de clients pour générer des revenus. La concurrence agressive sur les tarifs, couplée à la baisse des marges sur les forfaits data mobiles, les pousse à repenser leur modèle économique.

«L’ère du mobile-first est derrière nous. Il faut désormais monétiser la data via des services premium, des contenus exclusifs ou des partenariats avec des plateformes OTT», analyse un cadre du secteur.

Une mutation qui impose aussi de résoudre un paradoxe : alors que le parc mobile stagne, le taux de pénétration élevé de l’Internet (109,2%) révèle que les Marocains privilégient davantage la complémentarité des usages que l’accumulation de technologies.

La fibre optique : un levier de croissance qui ne compense pas encore le déclin de l’ADSL
La progression modeste de 5% du parc Internet à fin 2024 masque une transformation structurelle majeure : le déclin accéléré de l’ADSL (-7,3% pour le Haut Débit fixe) face à l’essor de la fibre optique (FTTH), qui a bondi de 29%.

Ainsi, la fibre s’impose comme le nouveau standard, mais son déploiement coûteux et concentré dans les zones urbaines limite son impact immédiat sur les chiffres nationaux. Si l’ouverture du réseau FTTH de Maroc Telecom à Orange et Inwi pourrait théoriquement accélérer la transition, les défis restent nombreux. Les 40,2 millions d’abonnés Internet incluent encore une majorité d’accès mobile (3G/4G), moins rentables et vulnérables à la saturation. Le souci est que convertir les utilisateurs mobiles en clients fibre nécessite des investissements lourds en infrastructure et une révision des stratégies tarifaires pour rendre le très haut débit accessible.

Par ailleurs, le recul de l’ADSL pèse sur la rentabilité des opérateurs, obligés de financer simultanément le déploiement de la fibre et la maintenance de technologies obsolètes. Le partage de réseau, bien que prometteur, introduit aussi des incertitudes, comme la gestion des pannes pour les clients d’opérateurs concurrents, risquant de pénaliser l’expérience utilisateur.

«Sans un cadre strict pour équilibrer concurrence et coopération technique, la croissance de la fibre restera asymétrique», pourrait-on avertir.

Ainsi, malgré son potentiel, la FTTH ne suffit pas encore à compenser les pertes de l’ADSL, laissant le secteur dans une phase de transition qu’on pourrait qualifier de «critique».

La régulation et la concurrence : des arbitrages clés pour l’avenir
Récemment, Maroc Telecom a lancé une offre de partage de son réseau FTTH. Si cette ouverture du réseau, inscrite dans la stratégie Digital Morocco 2030, incarne une volonté de dynamiser la concurrence en permettant à Orange et Inwi d’utiliser une infrastructure mutualisée, les conditions tarifaires imposées par l’opérateur historique, combinées aux risques de déséquilibre technique, pourraient en limiter la portée.

En effet, si les délais de réparation pour les clients d’Orange ou d’Inwi via le réseau de Maroc Telecom excèdent ceux de ses propres abonnés, cela faussera mécaniquement la concurrence. Cet enjeu est d’autant plus crucial que la croissance du chiffre d’affaires Fixe de Maroc Telecom (+2,3% en 2024), portée par la Data Fixe (+9,2%), reste modeste face au déclin structurel de l’ADSL.

Dans un marché où la concurrence reste asymétrique, la réussite de cette initiative dépendra de la capacité de l’ANRT à surveiller les pratiques tarifaires et techniques, afin d’éviter qu’un opérateur n’exploite sa position dominante pour freiner l’émergence d’un rival viable.

Soulignons que Maroc Telecom (IAM) et Inwi viennent de sceller un partenariat historique, mettant fin à une histoire conflictuelle marqué par le lancement de deux joint-ventures – une FiberCo et une TowerCo – dédiées au déploiement mutualisé de la fibre optique et de la 5G (2 000 tours en 3 ans). Il faudrait surtout garder à l’esprit que le secteur doit désormais concilier rentabilité et service public, une équation que seule une régulation éclairée peut résoudre.

Qualité vs quantité, le nouveau paradigme
Le ralentissement de la croissance du parc Internet à 5% en 2024 marque l’entrée du Maroc dans une phase de maturité numérique, où la priorité n’est plus la connexion massive des populations, mais l’amélioration qualitative des services. L’enjeu est désormais d’offrir un haut débit abordable, des débits stabilisés et des offres différenciées, plutôt que de simplement gonfler les chiffres, pourrait-on résumer.

Pour y parvenir, les opérateurs devront innover sur au moins trois axes : les services OTT (comme le streaming ou le cloud), susceptibles d’augmenter leur revenu moyen par utilisateur (ARPU) ; l’extension de la couverture rurale, où le taux de pénétration reste faible ; ou encore l’optimisation de l’expérience client.

Enfin, le rôle de l’ANRT sera déterminant pour équilibrer concurrence et investissements. Disons que la transition vers un marché axé sur la qualité exige une collaboration étroite entre régulateur, opérateurs et pouvoirs publics, afin de transformer l’essai de la fibre optique en levier de développement socio-économique durable.

Accélérer la transformation

Le taux de croissance de 5% en 2024 acte une nouvelle ère pour Internet au Maroc : celle de la qualité, de la différenciation et de la régulation stratégique. Si les chiffres semblent moins spectaculaires qu’en 2020, ils cachent une mutation profonde vers un écosystème numérique plus robuste, préparant le pays aux défis de la Coupe du monde 2030 et de l’économie digitale.

Le Maroc est à un carrefour : soit il parvient à faire de la fibre et des services haut débit un levier de compétitivité économique, soit il risque de voir se creuser les inégalités numériques. La réponse dépendra autant des opérateurs que des pouvoirs publics.

Cette transformation stratégique attendue s’incarne en partie dans l’accord IAM-Inwi du 27 mars 2025, qui replace l’intérêt national au cœur des priorités. Mutualiser les infrastructures, c’est optimiser les investissements pour rattraper le retard sur la 5G et la fibre, tout en préparant le terrain pour la Coupe du monde 2030.

Avec un investissement initial de 4,4 milliards de dirhams, les joint-ventures annoncées pourraient catalyser l’atteinte des objectifs de Digital Morocco 2030 : 5,6 millions de foyers fibrés et 70% de couverture 5G d’ici 2030.

Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO



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