Éco-Business

Ahmed Azirar : “La modulation continue de la fiscalité n’est pas le meilleur moyen de rendre justice aux consommateurs”

Ahmed Azirar 
Chercheur à l’Institut marocain d’intelligence stratégique

Déjà assez élevée, l’inflation devrait s’accélérer au cours des prochains mois, accentuant la pression sur le pouvoir d’achat. Avec la succession des chocs et les conséquences qui en découlent, il appartient au gouvernement d’accélérer le rythme de ses réformes structurelles, compte tenu des urgences, et d’assurer une meilleure coordination de la politique économique, analyse le professeur Ahmed Azirar.

Les Marocains ont le sentiment que tout augmente, sauf les salaires. Quelle est la réalité ?
Ce sentiment prévaut partout en ce moment de turbulences géostratégiques et de déclenchement d’un nouveau cycle inflationniste mondial. Le pouvoir d’achat et les salaires se sont même imposés comme thèmes dominant les campagnes électorales un peu partout dans le monde.

La pandémie, la guerre en Europe et leurs effets sur les approvisionnements, les prix, et les marchés de production et du travail, malmènent les économies de tous les pays, y compris celle du Maroc. Ajoutez à cela notre conjoncture locale, avec une sécheresse des plus rudes aux retombées néfastes tant sur la production que sur la consommation. De fait, l’inflation qui pointait du nez déjà en 2020, s’est accélérée depuis. Elle devrait, selon Bank Al-Maghrib, atteindre 4,7% en 2022.

Le Haut-commissariat au plan (HCP) va dans le même sens. En effet, selon une récente enquête menée par ses soins, le taux d’inflation, en glissement annuel, a atteint 3.6% en février, avec une tendance haussière. Le ressenti est plus sensible chez les couches sociales démunies, dans un contexte d’augmentation du chômage et d’évolution modérée des salaires.

Concernant ces derniers, ceux du public, gelés de longue date, sont attendus pour être révisés dans certains secteurs. Ceux du privé, en revanche, restent plus serrés. Selon les données de la CNSS, le salaire moyen a augmenté d’à peine 2,8% au 3e trimestre 2021. Et, selon certains observateurs proches du secteur organisé, les budgets pour 2022 n’ont pas vraiment différé de ceux de 2021.

Ainsi, les augmentations moyennes sont comprises entre +2% et +3% et encore, pas pour toutes les catégories sectorielles. Sachant que les écarts entre les salaires « ordinaires» et ceux «de pointe» continuent à se creuser.

Y a-t-il un risque d’instabilité sociale ?
La conjoncture est certes contraignante pour la moitié des ménages marocains. La toute dernière enquête de conjoncture du HCP montre que «moins d’un ménage sur deux arrive à couvrir ses dépenses grâce à ses revenus. 48,5% des ménages estiment que leurs revenus couvrent leurs dépenses.

En revanche, 47,4% déclarent s’endetter ou puiser dans leur épargne, alors que seuls 4,1% arrivent à dégager de l’épargne». Bien plus, «pour les 12 prochains mois, 58,5% des ménages estiment que leur situation financière restera stationnaire, 16,6% s’attendent à une dégradation, quand 24,9% des ménages prévoient une amélioration.

Par ailleurs, seuls 13,9% des ménages s’attendent à être en mesure d’épargner au cours des 12 prochains mois». C’est dire que l’état d’esprit des consommateurs n’est pas à l’euphorie. Mais de là à craindre une instabilité sociale, je ne le pense absolument pas. Car il y a d’abord des mesures de soutien qui ont été prises et des projets d’urgences lancés. Ensuite, il y a un dialogue social en cours et qui a déjà arrêté, semble-t-il, des mesures importantes favorables au pouvoir d’achat dans nombre de secteurs d’activité.

Et puis, la conjoncture internationale semble amorcer une détente, même relative, et les cours internationaux commencent à régresser. Il y a eu aussi des pluies bienfaitrices.

Il appartient maintenant au gouvernement d’accélérer son rythme de son travail, autant sur les urgences que sur les réformes de structures, et de mieux  coordonner la politique économique. À titre d’exemple, il est incompréhensible qu’une charte d’investissement moderne traine autant !

Justement, le gouvernement joue-t-il efficacement son rôle dans le contexte actuel et de quelles marges de manœuvre dispose-t-il ?
Ce gouvernement a toutes les cartes en mains et a beaucoup promis. Il est donc attendu sur ses promesses. Il est vrai, également, que tomber sur une conjoncture aussi difficile, avec des marges de manœuvre étriquées, ne lui facilite guère la tâche. Pour rappel, le «Carré de Kaldor» actuel de l’économie marocaine en 2022 est des plus étirés, et ce depuis 2008.

Et pour cause ! L’alignement d’une croissance faible de seulement +0,7% selon les prévisions de BAM, arrêtées courant mars, avant les pluies tardives, un taux autour de 1,5% n’est pas exclu. Rappelons que ces prévisions consistaient, notamment, en une inflation en reprise, un déficit extérieur jumelé à un déficit budgétaire élargis, et un chômage en hausse à 13%.

C’est dire que le gouvernement est appelé à parer à l’essentiel, au vu des urgences et, pour ce faire, à être imaginatif pour trouver des sources de financement novatrices. Et puis, c’est le moment de faire preuve de courage en opérant des revirements ou en engageant des politiques nouvelles volontaristes en matière de stocks de sécurité, d’énergie, d’eau, d’agriculture, de commerce extérieur, de fiscalité… Rien que ça ! Une accélération du rythme est attendue, ainsi qu’une meilleure communication via des influenceurs s’il le faut, les réseaux classiques et au Parlement.

Concernant plus spécifiquement l’inflation, on s’attend à ce qu’elle ait encore de beaux jours devant elle. C’est pourquoi il faut éviter que la stagflation ne perdure en faisant le bon choix entre péréquation (qui agit ex-ante) et le blocage des prix (plus directif).

La modulation continue de la fiscalité, que proposent certains (TVA et TIC pour les hydrocarbures), n’est pas efficace. La fiscalité exige une certaine stabilité, et de toute façon, ce n’est pas le meilleur moyen pour rendre justice aux consommateurs (les grands consommateurs en profitent plus, et l’inflation renfloue surtout les rentrées fiscales, comme en ce moment).

En fait, il serait plus judicieux de distinguer entre prix proposés aux entreprises et ceux destinés aux consommateurs, même si, administrativement, c’est difficile à gérer.

Les entreprises tirent-elles parti de la situation ? Dans l’esprit du grand public, certaines grandes sociétés profiteraient du contexte pour accroître leurs marges…
Que des entreprises fassent de bons chiffres d’affaires, c’est bon et souhaitable. Mais qu’elles accroissent leurs marges indûment, surtout si elles agissent en oligopoles, c’est une atteinte malvenue à l’intégrité de l’économie à un moment de difficultés sociales. Le cas de la distribution des hydrocarbures est posé depuis la libéralisation du secteur. Le Conseil de la concurrence devrait faire le juste diagnostic, pour permettre aux pouvoirs publics de prendre les mesures optimales. Bien plus globalement, le secteur énergétique a besoin d’une refonte audacieuse. Il y va de la réussite du Nouveau modèle de développement. Accélérer la production gazière, revoir le système de distribution, aller vers le nucléaire, s’il le faut, moyennant une centrale moyenne, dont la technologie est désormais disponible, accélérer le renouvelable sur la base de technologies à développer localement, en partenariat avec des pays avancés en la matière… N’oublions pas que l’énergie, c’est l’eau aussi, une urgence pressante pour notre pays.

N’y a-t-il que du négatif dans la poussée récente de l’inflation pour l’économie, sachant qu’en termes réels, les ménages et les entreprises empruntent, par exemple, à moindre coût ?
Pas si sûr. D’abord parce que les taux remontent vite. Des banques centrales ont déjà bougé et continueront à le faire. Ensuite, la capacité d’endettement est réduite chez 50% des ménages et chez les TPME.

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que la partie informelle des finances échappe au marché et que la question du rouble-dollar introduit une incertitude de plus à l’international. De manière générale, l’hyperinflation n’est jamais bonne, ni pour l’économie ni pour la société. On en est loin, heureusement.

Une inflation autour de 2% soulève différents commentaires parmi les économistes. Le Maroc doit-il continuer à poursuivre cet objectif ? Sinon, jusqu’à quel niveau peut-elle monter au regard des caractéristiques de l’économie ?
Théoriquement, un niveau d’inflation modéré est ciblé pour booster la croissance tout en ménageant le pouvoir d’achat interne, l’épargne et la compétitivité extérieure. Mais les «normes» moyennes bougent en économie, selon ses structures. L’arbitrage entre inflation et emploi est toujours de mise.

Aussi, le taux d’inflation acceptable dépend-il, entre autres, de la morphologie socioéconomique de la population. Un pays dans lequel dominent les revenus fixes tolère moins une inflation galopante, à moins qu’il ne s’y pratique l’échelle mobile. Et encore, car la spirale inflation-revenus guette comme c’est le cas en ce moment dans des pays comme la Belgique. Et puis, il y a le comparatif avec les pays concurrents.

Une inflation plus forte chez vous entraine une perte de votre compétitivité, avec toutes les conséquences. Concrètement, la politique de ciblage de l’inflation a ses bienfaits. À condition que soit réussie une synchronisation avec la politique budgétaire, surtout dans les pays à structures comme les nôtres où la demande publique est forte et l’informel encore à un niveau élevé. Bank Al-Maghrib a réussi jusqu’à présent.

Dans la nouvelle conjoncture, elle saura trouver les réponses adéquates et mobiliser les banques et le marché financier. Le gros des tâches incombe au gouvernement.

Frank Fagnon / Les Inspirations ÉCO

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