Maroc

APEBI. Amine Zarouk: « L’État doit devenir actionnaire des projets tech plutôt qu’acheteur »

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Onze mois après son élection et à l’heure où l’économie marocaine semble afficher des signes de reprise, sur fond de résultats encourageants des essais vaccinaux contre la Covid-19, Amine Zarouk, président de la Fédération des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI), tire les leçons de la crise et fait un état des lieux des activités entrant dans le périmètre de la fédération.

Nous sommes au cours du 11e mois suivant votre élection à la tête de l’APEBI. Quel état des lieux dressez-vous des activités entrant dans le périmètre de la fédération ?
Nous avons beaucoup travaillé au cours de cette période, dans un premier temps, pour mettre en place un planning d’actions détaillé, articulé autour d’objectifs et de délais précis. Notre credo est à la fois de booster la transformation digitale du pays et de donner une nouvelle impulsion à notre fédération afin de la positionner au cœur des enjeux stratégiques nationaux et internationaux. La vision de l’APEBI est assez claire : asseoir la souveraineté digitale du pays et répondre, de manière pragmatique, aux défis de la transformation digitale de l’administration et des entreprises marocaines. Par exemple, nous avons la forte conviction que l’émergence de champions nationaux (startups ou pas) est la seule issue pour porter la marque « tech marocaine » à l’international. Je défends fortement l’idée que le digital est un véritable levier d’influence et de diplomatie ! La crise est survenue au moment même où nous bouclions un des piliers de notre plan stratégique : le Pacte Maroc Digital. Une vision pragmatique. Une coalition inédite. Des objectifs réalistes et réalisables. Ensemble, APEBI, AUSIM, Maroc Numeric Cluster et MSEC, avons construit un programme extrêmement détaillé, avec de vrais indicateurs de performance et de réussite. A travers ce Pacte, le message était clair : la transformation digitale du pays nécessite une mobilisation active, concertée et unifiée de l’ensemble des forces vives ! Dans le jargon, on dira, elle sera « Citizen Centric », « Data Driven » Agile et Collaborative. Nous avons, à cet effet, rencontré et présenté le PMD au ministre de l’Economie Numérique, ainsi qu’à l’agence sectorielle dédiée, l’ADD. Son écoute, sa sensibilité et son rapport pragmatique au digital est rassurant et encourageant. Nous avons convenu de cinq axes prioritaires : tout d’abord, accompagner l’attractivité économique et industrielle du pays à travers une véritable marque digitale marocaine. Parallèlement, il s’agit de porter et soutenir notre administration dans ses réformes structurelles en priorisant la digitalisation. Troisième axe: nous greffer, voire même accompagner la régionalisation avancée, en créant un écosystème d’innovation digitale, intégré verticalement et horizontalement (État, Collectivités, Universités, Entreprises Privées, Start-Ups). Il est ensuite question d’investir le noyau culturel en institutionnalisant le digital dès le plus jeune âge et en créant un diplôme national spécialisé en la matière. Le cinquième axe porte sur la création de mécanismes innovants de financement pour soutenir et accélérer l’innovation digitale.


Cette stratégie, vous la construisez en synchronisation avec d’autres parties prenantes ?
Pour compléter notre travail, nous comptons rencontrer et co-construire avec d’autres parties prenantes cruciales pour l’avancement du chantier digital dans notre pays : le ministère de l’Economie et des Finances, mais également l’ensemble des administrations positionnée au cœur des réformes publiques (Santé, Justice, Éducation). En sus de ces travaux, nous avons initié un vaste programme de repositionnement de notre Fédération. D’abord, en réorganisant les organes de gouvernance, vers plus de transversalité et de convergence inter et intra-sectorielle. Il ne faut jamais oublier qu’il est vain de penser le digital en silo. Notre approche est holistique. Nous sommes convaincus et engagés à construire des passerelles solides entre les différents métiers, secteurs et activités qui composent notre Fédération (IT, télécoms, digital, offShoring, startups). Toujours dans la logique de la régionalisation avancée, nous avons initié l’ouverture d’antennes régionales de l’APEBI, avec une logique adaptative aux besoins des territoires. Nous avons également initié une réflexion pour « updater » l’image de la Fédération et renforcer notre rôle essentiel : fédérer. Enfin, nous avons entamé de nombreux projets internes de R&D, d’innovation, de formation, de communication, relations internationales, etc. Jetez un œil sur nos réseaux sociaux… on n’arrête pas !

Quelles sont les grandes leçons à tirer de cette crise ?
On ne va pas se mentir : notre secteur a été fortement impacté par cette crise notamment les startups et l’offshoring, notamment à cause des gels des budgets R&D et les coûts non prévus liés au télétravail. Cela dit, nous avons démontré une forte résilience et nous avons pu retrouver, en toute autonomie, une croissance en fin d’année. Pourtant, la Covid-19 est venue, à la fois nous donner un coup d’accélérateur, mais également un coup de pression sur nos objectifs. Il est donc important de rappeler le rôle majeur qu’a joué l’APEBI durant cette crise sanitaire. Nous avons piloté et mené de nombreux projets, en étroite collaboration avec les autorités, les opérateurs économiques et la société civile, comme le Hackovid / Hackcovid.africa. Nous avons aussi soutenu de nombreux projets digitaux pour le compte des pouvoirs publics, notamment les applications digitales de sensibilisation des citoyens. Néanmoins, le plus important était de préparer l’après crise. Nous avons, à cet effet, proposé de nombreuses solutions et réalisé des benchmarks très pointus, en étroite concertation avec le CESE et la CSMD. Quelques exemples de réflexions : l’intelligence artificielle, le cloud souverain, l’offshoring et le tech shoring, l’industrie 4.0, etc. J’ouvre néanmoins une parenthèse : honnêtement, le digital ne nous laisse pas le temps de tirer des enseignements. Le temps de trouver des réponses, les questions ont déjà changé. C’est pourquoi, notre vision est pragmatique et plutôt simple : le digital n’est pas une solution de circonstance. Il est dorénavant un agent économique et social invariant. On ne pourra pas faire sans lui. Aucun modèle de développement ne pourrait prendre forme sans une prise en main sérieuse du digital.

En somme, l’avenir est-il dans le tout digital ?
Vous trouverez peut-être cela curieux de ma part, mais je ne suis pas un partisan du Tout Digital. Il restera, dans tous les cas, un moyen et jamais une finalité. Mais cet outil est d’une puissance inégalable pour booster les programmes économiques, les politiques sectorielles et les plans sociaux. Aussi, le digital n’est pas seulement un secteur avec son propre écosystème, il est un mouvement universel et irréversible sur le plan économique, sociétal et culturel. Si je peux me permettre de philosopher : il est un prolongement naturel de l’homme. Ainsi, sans l’humain, le digital n’a aucun sens. Sans les infirmiers et les médecins, les respirateurs artificiels, les masques intelligents ou encore les applications digitales n’ont aucun intérêt. De la même manière, dans l’administration, sans une culture mature et responsable du digital chez les fonctionnaires, le digital pourrait même s’avérer contre-productif. C’est pourquoi, j’insiste sur une chose : si on met 1 DH dans de la technologie ou du digital, nous devons investir autant dans l’humain et la formation. La jeunesse marocaine jouera d’ailleurs un rôle essentiel dans cette transition. La jeunesse est aujourd’hui plus intuitive, plus connectée à son environnement, plus soucieuse des problématiques mondiales. Elle ne pourra que difficilement s’arrimer à notre ancien schéma économique, industriel ou encore sociétal. Il est donc indispensable de leur préparer le terrain pour un Maroc hautement technologique.

En avons-nous les moyens ?
Aujourd’hui, nous avons l’interlocuteur institutionnel idéal, nous avons une coalition et des énergies convergentes, nous avons un environnement socio-économique fertile… Il nous manque un seul et unique ingrédient : la décision et le courage politique. Nous portions vraiment espoir sur le projet de loi de Finances 2021 pour donner un signal fort pour notre secteur. Malheureusement, nous sommes face à des budgets de l’Etat qui n’aideront pas, du moins pour l’année 2021, à atteindre nos objectifs. Nous restons cependant confiants. Cela nous laisse une année supplémentaire pour convaincre l’ensemble des parties prenantes de prendre le train (à très, très grande vitesse) du digital. À ce jour, tout porte à croire que nous y arriverons.

Au regard du rythme de la révolution digitale et technologique, quelles sont les perspectives qui s’offrent aux secteurs représentés par l’APEBI ?
Certains chiffres donnent le tournis. L’APEBI pèse aujourd’hui près de 70 MMDH, en termes de chiffre d’affaires. Répartis comme suit : 80% dans les télécoms, 10% d’offshoring et 10% d’IT, digital et startups. Ce qui est intéressant, comme déjà expliqué, c’est que chaque secteur/activité se nourrit de l’autre. Nous sommes dans un écosystème de plus en plus entremêlé où les intérêts communs se démultiplient tout autant qu’ils se complexifient.
L’évolution des différents métiers, comme l’Offshoring par exemple, sont étroitement liés aux évolutions de l’Intelligence Artificielle et de la Big Data. D’ailleurs, avec le ministère de l’Économie numérique, et en étroite collaboration avec nos membres actifs de l’offshoring, nous avons entamé une réflexion profonde sur le Tech Shoring. Grosso modo, c’est un mode d’externalisation de la gestion de la relation client. Cette évolution est maintenant rendue possible aux nouvelles technologies comme les agents conversationnels (les « bots ») utilisant de l’intelligence artificielle. Nous sommes convaincus que le Maroc peut se positionner comme leader en la matière, notamment à l’échelle africaine.

Sur cette toile de fond, l’on parle de plus en plus d’intelligence artificielle. Mais, certaines activités ne seront-elles pas menacées par l’IA ?
Vous avez raison de poser ces questions. Les enjeux sont sérieux et répondent à des défis mondiaux. L’Intelligence artificielle (IA) est une technologie transformationnelle qui risque d’impacter de manière très significative notre quotidien au cours des prochaines années. Son impact sur l’économie, la société et l’état risque d’être extrêmement fatal si aucune stratégie n’est mise en place dans les meilleurs délais. Comme j’aime bien faire l’analogie, lorsqu’on parle d’IA, on parle d’un océan déchaîné ! Et on n’arrêtera jamais les vagues avec nos mains. L’APEBI a déjà produit un certain nombre de recommandations pour accompagner le Royaume face à cette tendance. Il est d’abord essentiel de reconnaître l’importance vitale de cette technologie pour le Maroc, y compris son impact sur son développement économique et sa souveraineté digitale. Nous pensons d’ailleurs, qu’elle doit avoir une place de choix dans le nouveau modèle de développement marocain et dans le Maroc post-covid19. D’ailleurs, nous en avons longuement discuté lors de nos différentes audiences avec la CSMD.

Que faire alors des ressources humaines dans les secteurs concernés ?
De nombreuses études montrent qu’une proportion non négligeable des emplois actuels risquent d’être automatisés à un degré plus ou moins important. Ces éléments confirment l’importance de la formation initiale et tout au long de la vie pour accompagner les changements de la nature et des méthodes de travail. Globalement, nous proposons à cet effet, le renforcement des formations techniques existantes, la création de formations alternatives en IA sur le modèle des écoles de codes (1337 Youcode, etc) ainsi que d’une plateforme nationale qui permet d’apprendre les bases de l’intelligence artificielle et du codage Python de manière simple et collaborative, la convergence de l’IA et les sciences humaines et sociales dans les cursus scolaires et universitaires (pour permettre de préparer les décideurs aux enjeux de l’IA), le développement des offres de formation continue et enfin la mise en place d’un environnement attractif pour les chercheurs et enseignants marocains dans le domaine. En parallèle, et pour rester cohérent dans cette vision, il est indispensable à la fois de soutenir l’écosystème des startups dans le domaine de l’IA mais également de porter des champions nationaux, continentaux, voire mondiaux. Pour ce faire, le Maroc a besoin de créer un environnement fiscal plus souple, adapté et incitatif. De la même manière, et nous l’avons vu durant cette crise du Covid-19, la réorganisation du monde/code du travail est nécessaire pour libérer les énergies humaines et entrepreneuriales.

À la faveur de la crise sanitaire et dans le cadre de la réforme des services administratifs, plusieurs administrations ont eu recours au digital et devraient continuer à le faire. Ce sont tout autant de marché à prendre pour les opérateurs, non ?
Je ne vois pas de marchés à prendre. Je vois des « usages » à créer et une culture à implémenter. Il est en effet inutile de rappeler toutes les prouesses digitales qu’a réalisé l’État marocain, durant cette crise sanitaire. Les exemples sont pléthoriques. Cela dit, ça me semble encore bien insuffisant. La digitalisation de l’administration ne doit pas être un courant de circonstance ou opportuniste mais doit s’inscrire dans une logique de pensée structurelle et inscrite dans les priorités de chaque administration. Tant que le digital reste dépendant du bon vouloir des fonctionnaires ou de l’intérêt conjoncturel des décideurs, nous irons droit au mur : à savoir une semi-digitalisation, coûteuse et inefficace. Pour revenir aux projets digitaux qui pourraient être porteurs de l’administration, l’APEBI propose plusieurs solutions : adoption de la e-signature et sa généralisation, généraliser les Bureaux d’ordre digitaux, mise en place de l’identifiant unique, accompagner l’éducation digitale des fonctionnaires, etc… Tous ces sujets ou marchés sont conditionnés par des décisions publiques et/ou politiques telles que l’Open Innovation, le PPP, Plan de transformation digitale, Digital First, etc.

La mise à niveau de l’administration nécessite bien évidemment un accompagnement. Quelles sont les actions que l’APEBI compte mener dans ce sens ?
L’APEBI est active en permanence avec l’ensemble des administrations afin de les accompagner dans cette transition digitale. D’ailleurs, l’ADD est aujourd’hui un instrument formidable mis en place par le gouvernement pour justement booster cette transformation. L’agilité et l’ouverture de ce type d’agence est pour nous salvateur et nous aide dans nos engagements. Nous tentons de mettre en place un certain nombre de programmes, basés essentiellement sur la formation. Nous avons également entamé une série de web-dialogues avec les acteurs publics afin de traiter de sujets tels que l’industrie 4.0, l’offshoring, la digitalisation des territoires, etc. Un projet de think tank est en cours de maturation. Celui-ci aura pour vocation de rassembler l’ensemble des forces vives du pays autour des problématiques du digital. Et nous comptons sur la mobilisation active de l’administration dans cette plateforme. Mais encore une fois, tant que le digital n’est pas inscrit de manière obligatoire sur l’ensemble des politiques publiques nationales, tous secteurs confondus, nous continuerons à avancer à tâtons, tandis que d’autres pays concurrents au Maroc, avancent de manière vertigineuse sur le sujet, notamment les pays de l’Europe de l’Est.

Quels sont les défis à relever pour mener à bien le projet de réforme de la commande publique pour le digital, ainsi que la mise en place d’un «indice de maturité digitale» des administrations ?
Le défi est d’abord culturel. Le changement doit être intrinsèque aux comportements et us et coutumes de l’administration. Quelques pistes et solutions faciles à mon sens. L’Open Innovation est un excellent levier pour transformer la logique financière du digital : là où il peut être un coût pour l’administration, nous suggérons de le transformer en Investissement. Et nous sommes ainsi au cœur de la volonté royale qui a lancé un Fonds d’investissement stratégique. L’État doit devenir actionnaire des projets tech plutôt qu’acheteur. L’État doit chercher des partenaires plutôt que des prestataires, trouver des solutions plutôt que des implémentations. Ensuite, prenons le Digital First : les administrations ne doivent plus considérer le digital comme un plan B mais comme la première option, en forçant la faisabilité et récolter les effets d’entraînement. Quant au Trust by design. On encourage l’administration marocaine d’adopter l’approche anglosaxonne, autrement dit : la confiance comme mode de gouvernance ! Open data, Open source, Open Api, etc. Ces ouvertures boosteront l’innovation. Globalement, l’administration doit sortir d’une logique obsolète de « dépenses informatiques » vers une approche d’investissement dans la transformation digitale. Plus concrètement, chaque administration doit présenter son plan d’action de transformation digitale pour débloquer son budget IT.

Modeste Kouame / Les Inspirations Éco

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