Culture

Rémi Bonhomme & Ali Hajji : “Le cinéma est une affaire de rencontres humaines”

Rémi Bonhomme.
Responsable des Ateliers de l’Atlas et directeur artistique du FIFM

Ali Hajji.
Coordinateur général du FIFM


Malgré l’annulation du Festival international du film de Marrakech, les Ateliers de l’Atlas ont pu être maintenus en ligne. Ce rendez-vous, devenu incontournable, aide les projets cinématographiques de la région à voir le jour. Au total 23 projets, dont 11 marocains, ont bénéficié du soutien de cette plateforme «Industrie» dédiée au cinéma africain et arabe. Rencontre avec Rémi Bonhomme et Ali Hajji, lors de la 3e édition qui s’est déroulée du 30 novembre au 3 décembre.

À quel point était-il important de maintenir cette édition en dépit de l’annulation du FIFM ?
Ali Hajji : Dès les premiers temps de la crise sanitaire, que nous traversons, nous avons réalisé que le contexte ne permettrait pas de tenir le festival dans sa forme habituelle et qu’il fallait imaginer des actions de soutien à l’industrie cinématographique locale, mais aussi régionale, particulièrement affectée par la pandémie. Dans ce cadre, les Ateliers de l’Atlas, créés par le festival de Marrakech en 2018, étaient le programme qui se prêtait le mieux à ces objectifs, car facilement réalisable en ligne, contrairement aux autres programmes. En effet, le festival de Marrakech, qui a construit sa réputation sur ces rencontres exceptionnelles et conviviales entre les plus grands noms du cinéma mondial, des sélections exigeantes de films en provenance de toute la planète et un public de festivaliers, ne pouvait pas se transformer en événement 100% en ligne. Les Ateliers de l’Atlas ont tout de suite connu un vif succès, car il y avait une forte attente par rapport à la création de ce type d’événements de la part des professionnels marocains qui venaient participer au festival chaque année, mais aussi de la part de ceux de la région, qui ont besoin que ce genre d’espace existe pour les aider à monter leurs projets. Les professionnels du monde entier manifestent un intérêt croissant et une véritable curiosité pour les cinémas arabes et africains. Très vite, compte tenu de la nature de l’événement, nous avons commencé à réfléchir à la possibilité de son déroulement en ligne.

Quelles ont été les plus grands défis concernant l’organisation en ligne des Ateliers de l’Atlas ?
Rémi Bonhomme : Le passage en ligne demande de réfléchir différemment. Dans un format digital, les participants ne sont pas tous captifs pendant la durée de l’événement ; ils vivent chacun derrière son écran, au rythme de leur vie quotidienne et familiale. Pour nous adapter à cette réalité, nous avons décidé d’alléger le contenu des Ateliers afin de nous concentrer sur les projets sélectionnés. Le format digital de cette édition nous permet de les accompagner par des consultations plus nombreuses, étalées sur les deux semaines qui précèdent l’événement. C’est là l’intérêt du passage en ligne qui permet de contourner les contraintes de temps imposées par un événement physique. Nous avons également réfléchi à la manière de créer un espace virtuel permettant de préserver la convivialité nécessaire à ce type de plateforme. Il était indispensable de conserver des moments d’échanges plus informels afin que les cinéastes sélectionnés puissent se rencontrer. Ce fut d’ailleurs particulièrement réconfortant d’assister aux échanges de réalisateurs et producteurs de 12 pays différents et connectés de Bangui, Kigali, Beyrouth, Marrakech, Niamey ou Kinshasa.

Ce rendez-vous, encore jeune, est rapidement devenu incontournable. Comment expliquez-vous le succès des Ateliers ?
RB : En seulement deux éditions, les Ateliers de l’Atlas se sont imposés comme un rendez-vous important pour l’industrie cinématographique marocaine, arabe et africaine. Cette réussite reflète le besoin des professionnels marocains de bénéficier d’une plateforme nationale qui leur permet de rencontrer des professionnels du monde entier, qui, de leur côté, peuvent utiliser ce rendez-vous, pour mieux connaître l’industrie cinématographique marocaine. D’un point de vue régional, puisque les Ateliers couvrent l’ensemble du continent africain et du monde arabe, il manquait un rendez-vous de stature internationale permettant aux professionnels du monde entier de venir à la rencontre de cinéastes d’une région qu’ils ne peuvent couvrir de manière exhaustive. Au-delà de la richesse des rencontres rendues possibles par les Ateliers, notre bilan peut aussi s’évaluer par le parcours des films accompagnés par la plateforme, qui joue un véritable rôle de tremplin. Ainsi, trois films en postproduction, présentés lors de l’édition 2019, ont été sélectionnés dans les festivals internationaux les plus prestigieux. En septembre dernier, Zanka Contact du cinéaste marocain Ismaël El Iraki a été présenté en première mondiale dans la section «Orizzonti» du Festival de Venise, où il a été récompensé du Prix de la meilleure interprétation féminine. Un peu plus tôt, le documentaire En Route pour le milliard de Dieudo Hamadi a bénéficié du label 2020 de Cannes, devenant le premier film congolais sélectionné dans l’histoire du festival. Et dans les prochains jours, le documentaire des Comores Carton Rouge, de Mohamed Said Ouma, sera projeté dans le cadre de l’IDFA (International Documentary Festival of Amsterdam). Mais avant tout, les Ateliers sont portés par l’énergie et le talent de la nouvelle génération de cinéastes marocains, arabes et africains, qui est de plus en plus présente sur la scène internationale. Récemment, les César français ont annoncé leur liste de courts-métrages pré-sélectionnés où figurent deux réalisatrices marocaines, Randa Maroufi et Sofia Alaoui. La sélection de l’IDFA, qui se déroule actuellement, offre également une belle place au cinéma marocain avec les nouveaux documentaires de Simone Bitton, Asmae el Moudir, Karima Saïdi et Ali Essafi. On note un intérêt grandissant de la part des festivals, des publics ainsi que des plateformes, comme Netflix, pour les histoires et écritures cinématographiques du continent africain et du monde arabe. En cela, les Ateliers accompagnent un mouvement en cours, par lequel les films de la région ont la possibilité de mieux circuler à travers le monde.

Comment avez-vous sélectionné les projets ?
RB : Nous avons lancé un appel à candidatures et avons reçu 230 scenarii ou films en post-production. Ces projets et films ont été lus et vus par un comité composé de l’équipe des Ateliers, dont son responsable, Thibaut Bracq, ainsi que des membres du comité de sélection du Festival (Ali Hajji, Hania Mroueh et Farah-Clémentine Dramani Issifou). Après de passionnantes discussions car les propositions étaient riches et enthousiasmantes, nous avons sélectionné 23 projets en développement et films en postproduction. Nous retrouvons dans cette sélection des cinéastes déjà identifiés comme Alaa Eddine Aljem, réalisateur marocain remarqué par le Miracle du Saint Inconnu sélectionné à la Semaine de la critique de Cannes et en compétition lors du dernier festival de Marrakech ; Joel Karekezi, cinéaste rwandais récompensé par l’Étalon d’or du Fespaco, pour son précédent long-métrage Mercy of the Jungle ; Sofia Alaoui, réalisatrice marocaine montante, repérée par son court-métrage, Qu’importe si les bêtes meurent, lauréat du Prix du court-métrage de Sundance en 2020 ; ou encore Omar El Zohairy, cinéaste égyptien dont le court-métrage précédent était en compétition pour la Palme d’or à Cannes. Cette sélection 2020 inclut 9 documentaires, soit un nombre plus important que d’habitude. Contrairement à la fiction, la forme plus légère du documentaire, en termes de tournage et de financement, a permis à certains projets de se poursuivre malgré la pandémie. Mais surtout, nous avons été enthousiasmés par des regards singuliers sur des sujets forts : la révolution soudanaise dans le documentaire de Hind Meddeb ou celle du Liban dans le film de Myriam El Hajj. Ou encore le puissant portrait de jeunes hommes membres de gang dans la ville nigérienne de Zinder dans le documentaire de Aïcha Macky, tout comme la problème d’accès à l’électricité à Kinshasa, traité de manière très poétique dans Rising Up at Night de Nelson Makengo. Enfin, nous avons décidé d’accompagner des films dont le tournage a été interrompu par la pandémie et pour lesquels nous présentons des images des scènes qui ont déjà pu être tournées.

En cette période trouble où l’industrie du cinéma est chamboulée, comment les Ateliers contribuent-ils à redonner espoir aux artistes et professionnels ?
RB : Dans cette période qui nous oblige à être physiquement séparés les uns des autres, les Ateliers de l’Atlas offrent un espace virtuel d’échanges et de rencontres, devenu encore plus nécessaire que jamais. On ne réalise pas un film seul et il faut trouver les bons partenaires, aussi bien artistiques que financiers. 300 professionnels internationaux ont répondu présent à cette édition digitale qui va donner lieu à 350 rendez-vous individuels dans le cadre de notre marché de coproduction. L’autre caractéristique de la crise inédite que nous traversons, c’est l’incertitude qui plane pour les auteurs et leurs producteurs sur le calendrier de réalisation de leur film. Comment garder intact le désir de faire un film dans une période aussi incertaine ? Les Ateliers consacrent une table ronde avec les cinéastes Joana Hadjithomas, Hala Lotfi et Tala Hadid qui partageront leurs expériences sur la manière de maintenir l’urgence et l’actualité d’un film, lorsque le processus créatif se heurte aux bouleversements du monde.

L’alternative du digital est-elle une option pour le monde d’après ?
RB : Il est vraisemblable que l’année 2021 ne permettra pas un retour complètement à la normale pour les festivals de cinéma et les plateformes «Industrie». Ce que nous garderons sans doute de cette expérience du digital, c’est la possibilité de créer des événements hybrides, à la fois virtuels et physiques, permettant à des professionnels ne pouvant se déplacer à un événement d’accéder tout de même à son programme. Mais il est évident qu’il ne s’agira que d’une possibilité complémentaire à une participation physique. Le cinéma est une affaire de rencontres humaines. Les festivals comme les plateformes «Industrie» sont constituées de rencontres planifiées, mais aussi de toutes celles qui ne l’étaient pas. De ces rencontres fortuites sont nés de très beaux films. Je crois que l’ensemble de l’industrie attend impatiemment de pouvoir à nouveau se retrouver lors d’événements physiques. 

Jihane Bougrine / Les Inspirations Éco

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