Maroc

Mehdi El Fakir : Comment réagir à la déferlante turque ?

Entretien avec Mehdi El Fakir. Économiste

En quoi la politique monétaire turque diffère-t-elle de celle du Maroc ?
Il faut tout d’abord faire le distinguo entre les fondamentaux économiques d’un pays et sa monnaie. Pour les pays en voie de développement, l’attractivité économique est malheureusement subordonnée à la politique monétaire. Pour un pays tel que le nôtre, la politique monétaire est un outil quasi unique de pilotage économique où la valorisation de la monnaie peut conditionner la destinée de toute une économie. Le Maroc a connu une dévaluation de sa monnaie à la fin des années 90 en vue de doper sa compétitivité à l’export, surtout dans le textile. Il y a eu ensuite la réforme du régime de changes pour soutenir la monnaie qui a permis au microcosme économique de s’organiser. La Turquie est dans un autre cas de figure, elle se rapproche plus de la Chine. Même si elle dispose de fondamentaux relativement bas, elle a pu se positionner à l’international au lieu de rester cloisonnée par crainte que la fluctuation de la monnaie puisse impacter sa politique économique. La Turquie a aujourd’hui du poids non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan géopolitique. Elle a assez de force pour défendre sa monnaie qui a l’air affaiblie face au dollar, contrairement aux autres pays en développement qui n’ont pas les moyens de défendre la valeur de leurs monnaies.


Le Maroc en fait-il partie ?
Au Maroc, il faut toujours qu’on adhère et qu’on accepte certaines doctrines de l’extérieur et on reste au final, pieds et poings liés, sans grande marge de manœuvre et sans moyens de se défendre. Si la Turquie a aujourd’hui une monnaie nationale faible, c’est pour préserver ses intérêts à l’extérieur et ainsi pouvoir drainer assez de devises. Le pays a également suffisamment d’intérêts géopolitiques sur le long terme pour s’imposer en tant qu’économie. La Turquie va bientôt être autosuffisante en gaz. Elle s’impose dans sa région et multiplie les accords. On peut citer ceux signés cette année avec la Lybie, la Syrie ou encore l’Azerbaïdjan. Il y a toute une réflexion derrière cette faible monnaie. À présent, la Turquie est arrivée au point de rivaliser avec la France et à lui tenir tête. Au Maroc, nous avons une politique monétaire résiliente, certes, mais les structures économiques n’en profitent malheureusement pas. Nous nous sommes construits une carapace qui nous dessert plus qu’elle ne nous protège. Nous avons des fondamentaux honorables, mais que nous défendons mal. Le Maroc a déjà agi sur la monnaie. Il faut désormais agir sur les autres pans de l’économie.

Comment réagir à la déferlante turque alors ?
Il y a eu le réajustement de l’ALE entre le Maroc et la Turquie, mais celui-ci est limité en termes de périmètre et de nature d’échanges. Nous pouvons nous réjouir déjà que le Maroc ait pu s’imposer face à la Turquie. Mais il ne faut pas oublier que les Turcs sont très intelligents. Ils nous ont accordé cette «faveur», mais ils gardent quand même le Maroc comme espace vital pour leur économie. Mais est-ce que les structures économiques marocaines sont conscientes de cette aubaine et en profiteront-elles ? Je pense que le modèle de développement doit être repensé. Nous suivons une logique protectionniste, mais jusqu’à quand? Il faut que nous puissions nous industrialiser, avoir une autosuffisance et une vision à long terme. Nous avons un marché très important mais nous n’en profitons pas. Nous ne pouvons rester alignés sur la production et les tarifs européens. La Turquie l’a compris depuis longtemps et s’impose grâce à cela. Au Maroc, l’État a joué son rôle, les mesures sont là. C’est maintenant aux opérateurs économiques de fournir des efforts et de trouver une solution pour doper la production nationale et augmenter les exportations marocaines.

Aida Lo / Les Inspirations Éco

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