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PLF 2023. Omar Kettani : “L’Exécutif veut léguer un héritage libéral classique”

Omar Kettani
Professeur en économie à l’Université Mohammed V de Rabat

Dans un contexte économique perturbé, l’Exécutif se doit d’être prévoyant pour amortir les chocs d’une crise qui met à mal la croissance économique et le climat des affaires. D’ailleurs, plusieurs experts parlent de récession en 2023. Notre gouvernement a-t-il été assez prévoyant dans son projet de loi de Finances ? Eléments de réponse avec Omar Kettani, professeur en économie à l’Université Mohammed V de Rabat. 

Quelle lecture faites-vous de la vision globale du projet de loi de Finances 2023 ?
J’ai un sentiment de frustration à la lecture du PLF 2023. Toutefois, une question récurrente taraude les esprits, comment un gouvernement qui a une culture affairiste est en mesure de traiter des problèmes de crise sur le plan économique et social ? Une frustration qui s’accentue eu égard aux circonstances actuelles. Ainsi, sans surprise, ce projet n’est pas à la hauteur des défis et de la situation réelle. Il semblerait que l’objectif principal du PLF est d’assurer un maximum de revenus au budget de l’État.

Il suffit de se pencher sur les mesures prises pour se rendre à l’évidence qu’il lui importe peu de se préoccuper de la source de ces rétributions. En effet, l’Exécutif repose sur les deux mauvaises sources pour couvrir le déficit, à savoir l’impôt et l’emprunt. Pour les impôts, ce sont les petites et moyennes entreprises et la classe moyenne qui sont assujetties au taux d’imposition le plus fort. Pour le recours à la dette, il est dangereux du moment qu’il faut faire appel au marché financier international. En effet, ce marché octroie des crédits à un coût plus cher, lequel sera indexé sur l’inflation qui demeure galopante.

Le Maroc va payer plus cher ses emprunts pour combler le déficit de cette loi de Finances. Malheureusement, on n’est pas sorti de l’auberge. La situation aurait nécessité de recourir à une politique d’austérité et de rationalisation des dépenses publiques en supprimant les privilèges accordés régulièrement aux hauts fonctionnaires de l’État et aux grandes entreprises publiques. De même, il aurait été plus judicieux d’instaurer une politique pour lutter contre la rente. Sur ce plan, aucun effort n’a été fourni.

Le PLF 2023 fixe les dépenses fiscales à 32 MMDH. À votre avis, qu’est-ce qu’on cherche à promouvoir et pour quelle cible ?
À côté des dépenses fiscales, il est prévu d’augmenter les ressources de l’État de l’ordre de 16%. Cela veut dire qu’il y aura une pression fiscale encore plus forte. Or, si l’on suit la logique de la science économique, en période de crise, il est, au contraire, préconisé de faire baisser la fiscalité dans l’objectif de favoriser les investissements du secteur privé. Tandis qu’en adoptant de telles mesures, l’État veut se substituer au privé, et gêner les petites et moyennes entreprises en leur imposant une pression fiscale encore plus forte à travers la hausse de la taxe sur les bénéfices professionnels, qui passera de 10 à 12,5%.

L’État se veut le parrain de tout le système et entend ainsi rester le principal investisseur. On ne prend pas de telles mesures surtout en période de crise alors que les petites entreprises connaissent de grandes difficultés. C’est une aberration sur le plan de la logique économique pure. Je reste très septique sur cet état d’esprit. L’État veut remplacer le système de l’investissement en s’ingérant dans l’investissement et dans les ressources, quitte à évincer du marché un certain nombre de petites entreprises.

Il est prévu de privatiser des entreprises ou des établissements publics pour un montant de 5 MMDH. Selon vous, quels pourraient être les EPP concernés ?
La privatisation a d’ores et déjà touché une filiale de l’OCP au profit d’investisseurs américains. J’espère que la privatisation ne va pas continuer à toucher des secteurs stratégiques comme celui des phosphates ou encore des transports, à savoir Royal Air Maroc. Ce sont deux créneaux qu’il faut absolument protéger et ne pas livrer à la privatisation.

On parle beaucoup de financements innovants. Concrètement, comment peut-on mobiliser les capitaux, sachant que l’Exécutif n’a rien précisé à ce sujet ?
Voilà un discours qui cherche à créer une illusion d’encouragement du secteur public pour stimuler l’investissement de startups. Mais est-ce que des brevets d’invention sont déposés, est-ce qu’il y a un intérêt particulier à financer ces projets innovants ? Je me le demande, surtout quand bon nombre de Marocains ont créé des projets innovants tels que les bateaux de prospection de pétrole en haute mer. Or, aucun de ces projets n’a trouvé financement au Maroc. Rien n’est fait pour encourager ces ingénieurs qui, par ailleurs, ont bien évolué sous d’autres cieux. C’est une culture dont on ne dispose pas, encore moins chez les responsables de l’administration marocaine. On ne peut pas avancer sur ce terrain tant que la culture n’est pas ouverte à ces initiatives. Quand on voit que le Marocain qui a inventé la batterie électrique a développé son projet à Singapour, il n’y a plus lieu de croire à l’innovation dans notre pays.

Gelée depuis 10 ans, la réforme fiscale a au moins eu le mérite de sortir au grand jour, mais les mesures prises sont-elles à la hauteur des attentes ?
À chaque fois qu’on parle de réforme fiscale, on fait allusion, malheureusement, à une pression fiscale. Or, une économie en bonne santé est celle qui adopte une baisse progressive de la pression fiscale tout en élargissant l’assiette. En revanche, le Maroc applique les deux à la fois. Même les micro-entreprises ne seront pas épargnées. L’Exécutif cherche à les intégrer dans le régime fiscal. Toutefois, si l’on parle en même temps de rationalisation des recettes tout en menant une politique d’austérité accompagnée par une baisse des dépenses de l’Etat, on peut considérer que la réforme fiscale va de pair avec la réforme de la dépense des recettes correspondantes.

À croire que le système mis en place profite davantage aux riches. Qu’en est-il alors de l’équité fiscale ?
Nous ne sommes pas surpris par les mesures prises par ce gouvernement. C’est un paradoxe fondamental auquel on est confronté avec un gouvernement d’affairistes qui est supposé gérer ce qui a appelé lui-même un État social. La grande question qui se pose est où se trouve l’État social dans ce projet de loi de Finances ? Comment des dirigeants qui ne disposent pas à la base d’une culture sociale peuvent mener une politique sociale, encore moins une politique économique à caractère social ? Et le résultat n’est, à la limite, pas surprenant. Il est impossible qu’un groupe de gestionnaires qui a des intérêts privés et qui veut – après son départ – laisser un héritage libéral classique, privé, se préoccupe du volet social.

Preuve en est le fait que les avantages fiscaux sont accordés aux porteurs d’actifs financiers en bourse. En effet, les excédents boursiers peuvent être placés à un taux sur les bénéfices inférieur à 10% (au lieu de 15%). Tout est orchestré de manière à transmettre un héritage à une oligarchie financière et économique qui certes, crée des emplois, mais en parallèle favorise un nantissement sur ses acquis au détriment de la catégorie moyenne, laquelle subit l’imposition la plus élevée.

L’incidence est sans équivoque : une classe moyenne (ou ce qu’il en reste) qui basculera dans la paupérisation. Néanmoins, le PLF 2023 prévoit d’ôter les privilèges de place financière CFC. En fait, sous la pression de l’OCDE et de l’Union Européenne, qui ont placé le Maroc en zone grise, la taxe a été relevée à 15%, en 2019.

À partir de l’année prochaine, elle sera de l’ordre de 20% sous le plafond de 100 millions de dirhams de bénéfices et de 40% au-dessus du plafond de 100 millions de dirhams. C’est la première fois que des mesures, à l’encontre du capital financier étranger, sont prises. Il faut dire que la finance internationale ne tolère pas l’apparition de concurrents. Et pour les contrer, il n’y a pas d’arme plus fatale que la notation. En revanche, cela menace le projet dans sa fondation ainsi que la crédibilité du Maroc.

Le secteur de la logistique a été le grand oublié du PLF 2023. Que déduisez-vous de cet oubli sachant que cette filière, qui prône la compétitivité du Maroc, sert de support à tous les autres secteurs ?
La logistique fait partie de ce qu’on appelle les infrastructures de base dans un système. Du coup, le gouvernement ne voit guère l’utilité d’investir dedans. Or, c’est cette filière qui génère des recettes fiscales importantes et rapides. Mais ce n’est pas une priorité pour ce gouvernement car le secteur représente un coût supplémentaire dont les répercussions seront probablement visibles à moyen et long terme. Par ailleurs, les objectifs «oubliés» concernent la création de 200.000 emplois selon les promesses gouvernementales, ou encore 100.000 selon le dernier discours royal. S’ajoute à cela le soutien de la délimitation d’environ la moitié des salariés qui ne bénéficient pas des augmentations de salaire et donc de la retraite.

Pour conclure, pensez-vous que les chiffres énoncés sont réalistes et réalisables, notamment pour atteindre les objectifs du Nouveau modèle de développement ?
On constate un déni de la réalité. Les chiffres énoncés sont très loin de la réalité. Un taux de croissance de 4% n’est réalisé que dans le cas d’une bonne année agricole, de relations sereines avec l’Europe et j’en passe ! Or, ces conditions ne sont pas remplies actuellement, en dépit d’un semblant de relance économique. En 2023, on continuera de subir les conséquences de la crise.

Un taux d’inflation de 2% est une utopie. De plus, le gouvernement n’a pas pensé à orienter les investissements en priorité vers les secteurs à fort taux d’employabilité. C’est malheureusement le fruit de la conjonction de certains intérêts privés avec le pouvoir.

Maryam Ouazani / Les Inspirations ÉCO
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