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Croissance, emploi, social… Les recommandations des économistes

Dans un contexte marqué par la crise sanitaire et l’urgence d’impulser une nouvelle dynamique économique, une nouvelle équipe gouvernementale va se mettre en place. Le Maroc a acquis une nouvelle stature de puissance régionale qu’il se doit de renforcer. Il doit aussi rester vigilant et mobilisé à l’égard de l’environnement régional. Plus tôt le gouvernement se formera, plus tôt les réformes porteront leurs fruits. Pour certains économistes contactés, le nouveau gouvernement devra exécuter, de manière innovante, les projets en cours sur lesquels un consensus général existe.

Le chef du nouveau gouvernement est connu depuis vendredi 10 septembre dernier. Les négociations pour la constitution des différents portefeuilles ministériels, battent leur plein. Au vu des résultats et des affinités qui pourraient se dégager, une coalition devrait être scellée, avec deux ou trois parties. Avant la présentation de la nouvelle équipe gouvernementale, Les Inspirations Eco a contacté des économistes afin de recueillir leur lecture de la nouvelle donne résultant des élections du 8 septembre. Soulignons que celles-ci prennent en compte les priorités économiques arrêtées par les partis politiques arrivés en tête du scrutin, et aussi celles relevant de la loi de cadrage de la Loi de Finances 2022.


Abdelghani Youmni, économiste :

Les attentes et les paris ne sont ni idéologiques ni religieux, mais définitivement économiques et sociaux
Aujourd’hui, le parti majoritaire au Maroc est celui de l’espoir et de la citoyenneté augmentée pour tous, porteuse de plus d’égalité de chance, moins de fractures territoriales et davantage de croissance partagée. Les Marocains ont voté pour la rupture. L’électorat a été plutôt jeune, féminisé et plus pragmatique que par le passé. Les attentes et les paris ne sont ni idéologiques ni religieux, mais définitivement économiques et sociales.

Le RNI, membre de la majorité sortante, a su, pendant la gestion de la pandémie, apporter, à lui seul, les réponses aux nombreux défis en amortissant les effets sur le plan économique, monétaire et budgétaire. Aujourd’hui, il récolte les fruits de ses anticipations, sa parfaite harmonie avec les préconisations, le volontarisme et les directives royales. Pour définir où se fixera le curseur, les priorités économiques de court terme sont celles de continuer sur le chemin de la résilience et de la reprise économique afin d’alléger le déficit budgétaire, de protéger le tissu productif, le système bancaire et la stabilité du dirham, d’améliorer la productivité et enfin d’assurer une croissance économique comprise entre 3.5 et 4.5%.

Sur le long terme, la priorité devra être de construire un matelas de finances sociales suffisamment épais pour financer le projet de protection sociale universelle qui coûtera en moyenne 54 MMDH ; de mettre sur orbite l’unique feuille de route de l’émergence économique en 2035, à savoir, le nouveau Modèle de développement dont le coût s’élève à 10% du PIB et qui inclut, il est vrai, la diversification de l’économie, l’amélioration de l’indice de développement humain du Maroc, qui est seulement de 0,686 et place le Maroc à la 122e place sur 186 pays, l’inclusion et la solidarité, puis la réduction des inégalités sociales et territoriales entre monde urbain et monde rural. Encore élevé au Maroc, l’indice de Gini, qui atteint 0,4, doit être ramené au moins à 0,3 d’ici 2035.

Les modifications de la loi  de Finances 2022 seront fort légères et à la marge
Quant à la loi de Finances 2022, je pense que la nouvelle majorité sera souveraine pour amender et apporter des modifications proposées par les nouveaux alliés, mais selon ma conviction profonde, elles seront toutefois, et par manque de temps politique et budgétaire, fort légères et à la marge.

La place de la culture, de la formation professionnelle, de l’emploi, de la croissance économique et de la justice sociale devraient être centrale
Concernant les recommandations, je pense que la place de la culture, du temps social pour le citoyen et des médias devrait être centrale. Ce sont des piliers de la démocratie et d’une société de bonheur et leur externalité positive sur la productivité économique et la stabilité sociale n’est pas négligeable. Mais pas que ! Je pense également à la formation professionnelle, aux compétences techniques, aux compétences linguistiques et à la formation aux compétences sociales dites soft skills.

Ils devront figurer dans le programme du futur gouvernement. Les ministères de la Culture, de l’Éducation et de l’Industrie ne doivent pas être dissociés mais complémentaires et fonctionnant comme des clusters au service de l’émergence. Au-delà de l’ADN politique de chacun, les programmes du trio arrivé en tête des élections convergent tous vers le trilemme : emploi, croissance économique, justice sociale. Cependant, je relève quatre propositions séduisantes. Primo, celle du minimum vieillesse à 1250 dirhams par mois, mesure essentielle pour donner de la dignité et un filet social aux millions de Marocains de plus de 65 ans n’ayant jamais cotisé à une caisse de retraite. Secundo, celle de l’école de l’égalité dont on aimerait voir l’éclosion et connaître les mécanismes de financement.

Puis, la proposition d’alléger la fiscalité pesant sur la classe moyenne pour lui permettre de tracter le Maroc, et d’être une source de revenus privés et fiscaux, de compétences, d’emplois, de culture et de solidarité. Un réel trésor qui pourrait aboutir à l’émergence d’un ruissellement social et sociétal. Puis, enfin, la quatrième et dernière proposition est celle qui préfigure de l’abandon définitif du paquebot de l’économie de rente et celle du cash.

Le consensus l’emportera dans la loi de Finances 2022
Le projet de loi de Finances PLF 2022 ne sera pas, en principe, annulé par le nouveau gouvernement car aucune entité n’aura une majorité absolue et le Maroc se retrouvera dans une coalition gouvernementale encore plus insoluble que celle de 2016. Le consensus l’emportera. Il est aussi construit sur les piliers de projets long-termistes qui se veulent bâtisseurs d’une société progressiste productive et solidaire, ayant comme référentiels le Nouveau modèle de développement et le Pacte de la protection sociale universelle, et plus que jamais, le repositionnement géoéconomique et géopolitique du Maroc.

En toute logique, et dans un Maroc face à son destin et à de nouveaux défis, le prochain gouvernement sera de coalition libérale, sociale, nationale, et c’est le scénario le plus plausible, suivez mon regard. Ce gouvernement de progrès, et du Maroc d’après, Maroc que je conjugue au pluriel, car post-Covid, post-islam politique et post-modèle de développement d’endettement de l’État et des ménages et enfin post-protection sociale exclusive. Ce nouveau gouvernement devra construire ses projets de lois de Finances pour être en mesure d’accompagner la révolution agricole pour créer une vraie classe moyenne dans le monde rural et stopper l’hémorragie de l’exode, activer la régionalisation économique avancée, encourager davantage de mesures fiscales pour parachever la réforme en instance, amorcer avec courage une réforme de la succession, qui est une vraie urgence. Cet agrégat de réformes et de mesures aidera à réinventer des outils innovants pour réparer l’école, réparer l’égalité des chances et réparer les territoires et les faubourgs du Maroc de l’oubli.

Mehdi El Fakir,  économiste :

«La symbolique de l’arrivée d’un homme d’affaires à la tête du gouvernement va-t-elle drainer les finances et investissements étrangers» ?
Depuis 1979, le RNI a participé à pratiquement tous les gouvernements sauf sur une période assez limitée, entre 2007 et 2011. Ce qui en fait une formation politique connue. Je pense qu’aujourd’hui la ligne de conduite économique est déjà fixée, avec la loi cadre et la réforme fiscale. La feuille de route de la loi cadre pour la réforme des établissements publics est déjà tracée, conjuguée au Nouveau modèle de développement (NMD). La donne principale est que le parti majoritaire a géré le portefeuille de l’Économie et des finances depuis au moins 2013, à travers Mohamed Boussaid puis Mohamed Benchaâboun, qu’il est accoutumé aux dossiers et a une bonne maîtrise des sujets qui en découlent. Parlant de politique économique et financière, il s’agit d’éléments très importants à souligner.

La symbolique de l’arrivée d’Aziz Akhannouch, homme d’affaires et leader de cette formation politique, va peser d’une part et permettre éventuellement, à l’avenir, de donner un signal fort pour drainer les finances et investissements étrangers, d’autre part. Je pense que l’on va percevoir, dans les mois ou les années à venir, un meilleur engouementdes des capitaux et investisseurs du Moyen-orient, parce que la symbolique de l’arrivée d’un homme d’affaires, en tant que chef de gouvernement, sera perçu comme un signal positif pour améliorer le climat des affaires. Ce n’est pas que le climat des affaires n’était pas apprécié auparavant, mais peut-être que la perception de l’ancienne coalition gouvernementale ne donnait pas autant de confort et d’assurance. Avec l’ancienne majorité, il y avait, sur le plan politique, certaines considérations qui s’imposaient de fait.

La réforme fiscale doit être accélérée
Ma recommandation principale concerne la réforme fiscale. Je pense qu’il faut l’accélérer, car elle est très attendue. Maintenant qu’il y a un projet de loi, il est temps de passer à la vitesse supérieure pour concrétiser notamment la forme de la TVA et de l’IR.

Les délais pour la présentation du projet de loi de finances 2022 devraient être respectés
Sachant que le ministre des Finances du précédent gouvernement était du RNI, je pense que les délais pour la présentation du projet de loi de finances devraient être respectés. Maintenant, tout dépend de la vitesse à laquelle le gouvernement va se former. On est à peu près sûrs que, cette fois-ci, il ne devrait pas mettre du temps à se former, parce qu’il apparaît un certain équilibre des sièges obtenus. Une coalition devrait être scellée avec deux ou trois parties. Plus tôt le gouvernement se formera, plus les délais devraient être respectés.

Ahmed Azirar,  économiste, Fondateur de l’Ameen, chercheur à l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS) :

La crise pandémique a révélé ce qu’il y a de meilleur dans ce pays Une lecture politique s’impose d’abord. Le Maroc aborde, par les urnes, une alternance bienvenue. C’est la caractéristique des pays démocratiques. Il ne fallait pas que le même courant politique s’éternise au pouvoir. Sinon l’usure, l’inertie et la domination des mêmes forces auraient freiné l’ambition forte du royaume d’engager un Nouveau modèle de développement. On est tenté de dire que les choses ont changé pour que la continuité de la stabilité dynamique marocaine se renforce.

La crise pandémique a révélé ce qu’il y a de meilleur dans ce pays, un leadership étatique efficace et bienveillant et une intelligence sociale des grandes nations. Le peuple a dit, sans ambages, qu’il voulait passer à autre chose au niveau central, régional et local après une expérience décennale qui a donné tout ce qu’elle a pu. Il est vrai que les élites confirmées par les urnes ne se sont pas tellement renouvelées, mais la touche jeune et surtout féminine sera lisible et impactant et donnera au pays une dynamique moderniste innovante certaine.

S’agissant de l’économie, des priorités stratégiques sont déjà engagées dans des secteurs qui répondent aux aspirations des votants : la couverture sociale, l’emploi, les services publics de proximité que sont l’éducation, la santé, l’habitat et les infrastructures. Il s’agit d’exécuter, de manière innovante, les projets en cours sur lesquels un consensus général existe. Le pays a acquis surtout une nouvelle stature de puissance régionale qu’il doit renforcer en restant vigilant et mobilisé à l’égard de l’environnement régional où des mains malveillantes tentent le diable. Et ça, c’est de l’économie…pure et dure.

Qu’adviendra-t-il de la loi  de finances 2022 ?
La loi de Finances 2022 s’inscrit déjà dans une programmation triennale, conformément à la loi cadre. En plus, il y a suffisamment de souplesse possible pour l’adapter au programme politique que la nouvelle coalition socio-libérale va conclure. Les programmes partisans, tous d’essence libérale et sociale, vu que les partis arrivés en tête des élections sont proches les uns des autres, surtout que les recommandations du rapport de la commission spéciale pour le nouveau modèle de développement les a tous impactés.

Des promesses fortes ont  été faites et ne devraient  absolument pas être oubliées
Ce qu’il y a lieu de rappeler, c’est qu’il y a, sur la table, des promesses fortes qui ont été faites et qui ne devraient absolument pas être oubliées, même étalées dans le temps. De même que les votants doivent sentir rapidement les changements de visages, de rythme, de contenu, de méthode et de communication. L’industrie moderne et les nouvelles technologies devraient aussi être au centre de l’action, car c’est là que la productivité explose et la compétitivité se construit. Mobiliser le capital privé national est une urgence.

Tout ceci est en liens et pose, au centre du modèle, la question du financement : emprunt national ? Fiscalité innovante? Endettement extérieur ? IDE ? Nouvelles ressources, lesquelles, Partenariat Public Privé… ? Un mix optimal que le gouvernement doit absolument mobiliser. Il y a, par ailleurs, à surveiller le retour possible de l’inflation mondiale avec ses conséquences multiples, l’évolution des marchés et des chaînes de valeur, notamment en Europe et en Afrique, nos premiers partenaires. En tout cas, la forte dynamique nouvelle est lancée, les projets économiques et sociaux attrayants ne manquent pas et les ressources humaines sont débordantes d’enthousiasme et de compétences.

Driss Effina, économiste Il faudra impulser une meilleure dynamique

En règle générale, la démocratie fait avancer les économies. Les élections du 8 septembre dernier vont donner lieu à un nouveau gouvernement et de nouveaux responsables à l’échelle territoriale, qui vont prendre la charge de gérer les cinq prochaines années. Certainement qu’ils vont voir les choses autrement et impulser une meilleure dynamique que le gouvernement qui les a précédé. Certainement qu’ils sont au courant des difficultés auxquelles le Maroc fait face et vont apporter des solutions plus intelligentes afin de faire avancer l’économie marocaine et la situation sociale en général.

Une attention particulière  doit être accordée à  l’investissement privé
Une attention particulière doit être accordée à l’investissement privé national et international. Surtout dans les secteurs productifs comme l’Industrie, le tourisme, l’Agriculture.

Le PLF 2022 devra introduire des mesures intelligentes  permettant d’inciter davantage l’investissement
Aujourd’hui, il n’y a plus une lettre d’orientation du Chef du gouvernement. Il n’y a pas de projet de loi de Finance qui a été préparé pour 2022. On espère que ce gouvernement aura suffisamment de temps pour en préparer une d’ici le 24 octobre prochain. Sinon, c’est un travail purement technique qui se fait par le ministère de l’Économie et des finances, en coordination avec les techniciens des différents départements. Sachant qu’il y a beaucoup de contraintes et que la loi de Finances ne donne pas beaucoup de marge aux différents gouvernements, ce qu’on peut espérer, c’est que soient introduite des mesures intelligentes permettant d’inciter davantage l’investissement privé, notamment sur le plan fiscal. Soulignons que le programme du RNI propose beaucoup d’incitations fiscales.

Modeste Kouamé / Les Inspirations ÉCO

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