Maroc Telecom : ce qui va changer avec Benchaâboun
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Après près de trois décennies à la tête de Maroc Telecom, Abdeslam Ahizoune quitte ses fonctions, laissant derrière lui un héritage marqué par une expansion panafricaine ambitieuse et une transformation digitale majeure. C’est Mohamed Benchaâboun qui prend le relais, fort d’une double expertise dans les télécommunications et la finance. Ce changement de gouvernance marque un tournant stratégique pour Maroc Telecom, dont l’avenir dépendra de sa capacité à s’adapter à un marché en pleine mutation.
L’histoire de Maroc Telecom est indissociable de celle de Abdeslam Ahizoune, qui a dirigé l’opérateur historique pendant près de 27 ans. Sa présidence a été marquée par une transformation profonde de l’entreprise, une expansion internationale ambitieuse et une modernisation du réseau télécom marocain.
Aujourd’hui, un tournant s’opère avec la nomination de Mohamed Benchaâboun à la tête du groupe, un passage de témoin qui intervient dans un contexte particulier, notamment après le règlement d’une lourde amende au profit de Wana.
Abdeslam Ahizoune, l’architecte d’un empire télécom
Lorsqu’Abdeslam Ahizoune prend la tête de Maroc Telecom en 1999, l’opérateur est encore une entreprise publique. C’est sous son impulsion que la privatisation de l’entreprise s’amorce avec l’arrivée du groupe français Vivendi en 2001, marquant un tournant stratégique.
Son leadership a permis à Maroc Telecom de passer du statut de monopole national à celui d’un acteur télécom panafricain. Sa vision d’expansion ne s’est pas limitée au marché marocain. Il a piloté l’acquisition de plusieurs opérateurs africains, notamment Mauritel (Mauritanie), Onatel (Burkina Faso), Gabon Télécom et Sotelma (Mali), consolidant ainsi la présence du groupe sur le continent.
Cette stratégie de croissance externe a positionné Maroc Telecom comme hub régional, capable d’exporter son expertise et de s’imposer face à la concurrence. Sous sa direction, l’entreprise a également connu deux moments-clés : l’introduction en bourse en 2004, qui a permis à l’opérateur d’accéder à de nouveaux financements, et l’entrée du géant Emirates Telecommunications Corporation (Etisalat) en 2014, après le retrait de Vivendi. Ahizoune a su gérer cette transition d’actionnaire avec habileté, maintenant une stratégie cohérente malgré le changement de tutelle.
Toutefois, son mandat n’a pas été exempt de turbulences. Maroc Telecom a été régulièrement critiquée pour sa position dominante sur le marché national, notamment par les régulateurs.
L’amende de 6 MMDH, le prix d’un monopole contesté
En juillet 2024, la Cour d’appel commerciale de Casablanca a confirmé la décision du tribunal de Rabat ordonnant à Maroc Telecom de verser 6,4 milliards de dirhams (MMDH) à Wana Corporate pour pratiques anticoncurrentielles.
Ce montant, l’un des plus importants jamais imposés au secteur des télécoms au Maroc, sanctionnait un abus de position dominante ayant entravé le développement de la concurrence dans l’Internet fixe. Cette sanction a eu un impact direct sur la rentabilité du groupe, qui a vu son résultat net chuter de 65,9% en 2024, passant de 5,3 MMDH à 1,8 milliard.
Ce dossier a marqué un coup d’arrêt pour Maroc Telecom, contraint de revoir son positionnement et d’adopter une approche plus en phase avec les exigences du marché. En conséquence, l’opérateur a été contraint de revoir sa politique de distribution de dividendes, réduisant son dividende par action de 4,2 dirhams en 2023 à seulement 1,43 dirhams en 2024.
C’est dans ce contexte que Mohamed Benchaâboun prend les rênes du groupe. Son arrivée s’inscrirait dans une logique de réorganisation et d’adaptation aux nouvelles règles du marché.
Benchaâboun, un retour aux sources pour un nouveau cap
Le 25 février 2025, le Conseil de surveillance de Maroc Telecom a officialisé la nomination de Mohamed Benchaâboun en tant que président du Directoire, pour un mandat de deux ans, en remplacement d’Abdeslam Ahizoune.
Ancien ministre de l’Économie et des Finances (2018-2021), ex-président de la Banque centrale populaire (BCP) et surtout ancien directeur de l’ANRT (2003-2008), il connaît parfaitement les rouages du secteur télécom. Son retour dans cet univers peut être vu comme un retour aux sources, mais aussi comme un choix stratégique pour négocier l’avenir du groupe.
Sa connaissance des mécanismes de régulation et son expertise en finance sont des atouts indéniables pour repositionner Maroc Telecom dans un contexte plus concurrentiel. Son défi principal sera de restaurer la confiance avec les autorités de régulation et d’apaiser les tensions avec les concurrents. Il devrait aussi accélérer la diversification des revenus, en misant sur la digitalisation, la fibre optique et les services B2B, trois axes majeurs, considérés par les observateurs du secteur comme étant importants pour maintenir la croissance du groupe.
Autre enjeu majeur : l’évolution du modèle économique de Maroc Telecom. La rentabilité du groupe repose encore fortement sur la téléphonie mobile, un marché proche de la saturation. L’avenir se joue donc sur les nouvelles infrastructures et la transformation numérique. Benchaâboun pourrait être l’homme de la situation, compte tenu de son profil de gestionnaire et de sa capacité à mener des réformes en profondeur.
Vers une nouvelle stratégie pour Maroc Telecom ?
Le passage de témoin entre Ahizoune et Benchaâboun marque un tournant pour Maroc Telecom. L’entreprise, qui sort d’une phase de consolidation après des années d’expansion sous Ahizoune, entre dans une période de réajustement où la concurrence, l’innovation et la régulation joueront un rôle clé.
Les prochains mois seront déterminants pour observer la trajectoire que prendra l’opérateur historique sous cette nouvelle gouvernance.
Si Benchaâboun parvient à relever les défis qui l’attendent, il pourrait insuffler un nouveau souffle à l’opérateur et lui permettre de conserver son leadership sur le marché marocain et africain.
Cette passation de pouvoir marque la fin d’un cycle et l’ouverture d’un nouveau chapitre, où la stratégie et la régulation seront les clés du succès futur de Maroc Telecom.
Sanae Raqui / Les Inspirations ÉCO