Maroc

Saad Dine El Otmani : l’auto-bilan, sans concession

Situation sanitaire, actions gouvernementales, élections, PJD etc… Sur bien des plans, l’on peut être d’accord ou pas avec Saad Dine El Otmani, mais l’heure du bilan de la mandature ayant sonné, le chef de gouvernement n’esquive aucune question pour expliquer les choix faits au cours des cinq dernières années. Le chef de gouvernement s’est prêté au jeu en répondant aux questions de patrons de médias, lors d’une discussion à bâtons rompus.

Situation sanitaire


Depuis plus d’un an et demi, maintenant, le gouvernement déploie moult mesures pour gérer la situation pandémique et tenter de concilier entre l’enjeu économique et celui sanitaire. Parmi les points qui font aujourd’hui grincer des dents, figure le manque de visibilité des citoyens quant à la disponibilité actuelle du vaccin et aux livraisons à venir. Car si le problème d’acceptabilité des vaccins n’est pas posé, l’inquiétude sur les stocks demeure quasi-généralisée, même si le gouvernement a annoncé l’entame de la vaccination pour la tranche d’âge des 30-35 ans. L’autre question posée, aussi, est celle de savoir s’il faut asseoir la campagne de vaccination sur la base de la population cible ou de la population générale. Sur ce point, Saad Dine El Otmani reste convaincu que l’approche suivie par le Maroc est plus pertinente car «la population cible est la plus vulnérable». Toutefois, sur bon nombre de sujets liés à la pandémie, le chef de gouvernement affirme que nombre de pays, dont le Maroc, n’ont pas encore de visibilité. C’est le cas du maintien dans le temps de la gratuité des vaccins, de l’effectivité des doses, des facteurs de létalité, ou encore de l’efficacité réelle de tel ou tel vaccin… Cela étant, le chef de gouvernement assure qu’avec un ratio de 1,7%, le Maroc affiche l’un des taux de létalité les plus faibles au monde, sans nier que le taux de reproduction reste élevé.

– La campagne de vaccination anti-Covid a un coût. Pour illustrer la facture de cette initiative nationale, El Otmani explique que la dose du vaccin Astrazeneca coûte près de 10 euros pour les deux doses. Le Sinopharm, quant à lui, vaut près du double. «Au départ, ce dernier coûtait 30 euros, mais des négociations ont été menées pour revoir le prix à la baisse», confie El Otmani. «Pour quantifier le budget global de la campagne, il faut multiplier le prix de ce vaccin par le nombre de vaccinés, et y ajouter d’autres frais comme les coûts logistiques (transport, facture de Royal Air Maroc…). Au bas mot, c’est quelque chose comme 10 MMDH qui ont été déboursés jusqu’à présent», explique-t-il. Par ailleurs, les inquiétudes exprimées à propos du vaccin chinois sont-elles fondées ? «Le Sinopharm est, certes, moins fort, mais son efficacité n’est pas du tout minime avec un taux oscillant entre 64 et 75%», reconnaît-il.

– Si El Otmani ne nie nullement que le nombre de lits médicaux dont peut disposer chaque pays est une donnée importante, il tempère néanmoins en indiquant que même les pays ayant un nombre de lits conséquent, ne sont pas du tout épargnés. C’est pourquoi, estime-t-il, le choix du Maroc de miser sur la prévention a été plus que judicieux. «Aujourd’hui, nous avons près de 11 millions de personnes vaccinées au Maroc (et presque 16 millions en tout). Même avec la disponibilité des lits, si la vaccination ne suit pas, cela ne servirait à rien», affirme-t-il.

– Concernant la gestion de la crise sanitaire, El Otmani écarte catégoriquement l’option d’un retour au confinement de l’année 2020, étant donné ses enjeux, «mais le durcissement est sans cesse à l’étude, sans pour autant nuire à l’activité économique. Nous allons instaurer des restrictions pour aplatir la courbe des contaminations concernant les cérémonies de mariages et les obsèques, où le risque de contamination est le plus élevé, et aussi concernant le couvre-feu généralisé à 23h». La question des déplacements inter-villes est aussi à l’étude, mais elle suppose un lourd enjeu qui est celui de l’activité touristique. «Toutes les pistes sont possibles et les décisions prises jusqu’à présent sont dynamiques, car elles évoluent en fonction de la situation sanitaire», signale El Otmani. Il attire cependant l’attention sur le fait qu’en dépit de la hausse des cas, «la situation de cette année est différente de celle de 2020, en ce qu’aujourd’hui, près de 11 millions de personnes sont vaccinées».

– Dans la liste des critiques qui ont été adressées à l’Exécutif, figure le budget alloué à la santé. 2 MMDH ont certes été ajoutés à cette enveloppe, dans le cadre de la loi de Finances 2021, mais ce montant demeure inférieur aux besoins et aux chantiers du secteur. «Sachez que le budget dont bénéficie la santé, dépasse de loin l’enveloppe accordée dans le cadre de la loi de Finances. Une grande partie du compte de gestion de la Covid-19 est affectée à ce secteur», signale El Otmani. Mais, là n’est pas le seul challenge car le chef de gouvernement estime que «le problème du secteur de la santé ne réside pas seulement dans les finances, mais aussi dans la gouvernance et la culture». Pour corriger la donne, El Otmani voit la solution dans la naissance d’une institution pour orienter la gouvernance et la réforme. «Nous parlons depuis longtemps d’un Conseil supérieur de la santé, mais celui-ci n’a jamais vu le jour. Pourtant, cet organe doit exister. Il s’agirait d’une institution indépendante de l’appareil exécutif, pour tracer les grandes orientations, lister les correctifs à apporter… Le schéma dans lequel celui qui gère, est celui même qui budgétise et planifie et aussi celui qui supervise et contrôle, n’est pas correct». Plus que cela, «la réflexion dans ce sens est lancée et nous avons déjà commencé à y travailler, mais c’est un chantier qui nécessite du temps», lance le chef de gouvernement.

ACTIONS GOUVERNEMENTALES
– Dans le volet des indicateurs économiques, aussi, les lectures divergent. El Otmani se veut prudemment rassurant sur la question du déficit budgétaire. «Nous étions sur un trend positif avant que la crise sanitaire ne chamboule la donne. Nous y reviendrons, mais progressivement», souligne-t-il. Le haut responsable prend un ton encore plus convaincu en commentant les arbitrages économiques tranchés avec l’avènement de la pandémie. En dépit de la régression des recettes publiques, le choix a été pris dans la confection de la loi de Finances rectificative de 2020, de maintenir les grandes réformes «dont celle de l’enseignement. Nous avons aussi gardé le taux d’investissement public et avons continué les recrutements dans la fonction publique, de même que nous avons tout fait pour préserver les équilibres économiques».
– L’économie marocaine est solide, défend El Otmani. Il en veut pour preuve que «lorsque nous avons déployé la flexibilité des changes, rien n’a changé et le taux d’inflation est resté parmi les faibles au monde. Les différents scénarios que les économistes craignaient ne se sont pas produits». Et d’ajouter que «même si d’aucuns estiment que cette crise sanitaire a levé le voile sur de nombreuses lacunes, force est de constater qu’elle a également dévoilé plusieurs points forts». El Otmani admet toutefois que cet état de fait n’est pas une prouesse du gouvernement actuel, mais le fruit de longues années d’efforts et de construction.

– La compensation sera-t-elle levée ? «C’est au prochain gouvernement de répondre à cette question», lance El Otmani avec un grand sourire. C’est que le processus du soutien social doit d’abord être bouclé. Pour l’heure, «la suppression de la compensation sans la généralisation des aides sociales, accentuerait la situation des couches vulnérables», signale-t-il.
– Maintenant que la mandature arrive à échéance, et que le chef de gouvernement vient de dresser le bilan de ses cinq années à la tête de l’Exécutif, quelles réformes nourrissent sa fierté ? Il cite, en premier lieu, «la généralisation de la couverture médicale ! Un chantier sur lequel nous avons travaillé depuis 2018. Je citerais aussi l’accord social, qui a coûté cher, mais qui était nécessaire. Également, la simplification des procédures, c’est une véritable révolution administrative, sans oublier le chantier de la déconcentration qui a été mené avec l’appui de SM le Roi».

– El Otmani garde tout de même un goût d’inachevé, au terme de ces cinq années. Il explique qu’il aurait souhaité pouvoir boucler la réforme de la santé durant son mandat, «mais les circonstances en ont voulu autrement», lancera-t-il.

POLITIQUE
– Nous avons posé la question à El Otmani de savoir au cas où il lui était donné de refaire les choses autrement, aurait-il repensé la majorité de la même manière ? «Le fait est que nous n’avons pas le choix», admet-il sans détour. «De par le monde, c’est la scène politique qui tranche, sur la base de résultats de scrutin», ajoute-t-il. Qu’advient-il alors du sacro-saint principe de complémentarité dans les idéologies, les visions… ? À ce sujet, le secrétaire général du parti de la lampe prend le dessus en affirmant que le problème idéologique entre les formations politiques n’est plus posé. «Le référentiel qui prévaut actuellement au sein des partis est celui de ses intérêts personnels, hélas», déclarera-t-il.

Le PJD a clairement montré sa position concernant le nouveau système de vote, jusqu’à faire cavalier seul dans la bataille contre l’adoption de la méthode de calcul basée sur le quotient électoral. Dans son discours, l’on perçoit encore le «niet» du parti d’El Otmani. L’impact de cette disposition dépasse le seul périmètre du Parlement, souligne le leader du PJD. «Regardons juste de plus près l’exemple des collectivités locales : N’importe quelle commune qui comptait jusqu’à présent 4 partis, par exemple, en comptera plus du triple ! La constitution de majorités sera donc régie par l’argent ou le pouvoir. Imaginez dès lors, ce que cela supposerait également en matière de prise de décisions, lorsqu’il faudra réunir le quorum, convaincre tout le monde… Ce sera la désinvolture totale !»

– En revanche, le «niet» longtemps scandé par le Parti justice et de développement, quant à un éventuel rapprochement avec certaines formations politiques, semble s’être estompé. En cas de victoire, toutes les coalitions sont possibles, si l’on en croit El Otmani. «Cela dépendra des résultats, et uniquement des résultats ! Je ne nourris de réticence vis-à-vis d’aucun parti !», répondra-t-il du tac au tac.

Meriem Allam / Les Inspirations ÉCO

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