Culture

L’interview confinée de… Mahi Binebine

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En confinement, Mahi Binebine se dit heureux. En famille, il s’adonne à l’écriture et à ses passions. Cette quarantaine est une pause dans le temps où cet hyper actif débordant d’humanité transforme chaque instant en un moment qui compte. Il mène une action pour aider les plus démunis en cette période de confinement tout en continuant à agrandir ses centres pour une jeunesse plus libre dans tout le royaume aux côtés de Nabil Ayouch. Il y a de la générosité dans ses choix artistiques également puisque sa bibliothèque est solaire. Dans la tête de Mahi Binebine…

Un livre insolite.
«Pedro Paramo» de Juan Rulfo, le Faulkner mexicain. Auteur d’un seul roman et de quelques nouvelles, ce bijou littéraire, court et déroutant, vous transportera dans un monde de tyrans et de revenants.


Le livre qui changé votre vision de la vie.
«Narcisse et Goldmund» de Herman Hesse. Un roman philosophique sur la quête de soi et l’opposition entre l’intellect et les sens. L’auteur de «Siddhartha» nous a livré ici un texte bouleversant.

Le livre qui a fait de vous l’écrivain et l’artiste que vous êtes.
«Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch» de Henry Miller. L’auteur du «Tropique du cancer», anarchiste, libertaire et pacifique raconte un petit coin de paradis sur la côte ouest américaine .J’ai d’ailleurs visité sa maison à Big Sur avec mes filles. Un récit de vie et une ode à la nature. Un réquisitoire contre le consumérisme. Des pages de grande poésie lorsque June, sa femme, le quitte en emportant les enfants…

Le livre qui vous a donné envie de lire.
«Le fils du pauvre» de Mouloud Feraoun. Ce livre était au programme quand j’étais au collège. L’auteur nous raconte avec des mots simples la vie d’un jeune Kabyle avant l’indépendance de l’Algérie. Je me souviens avoir beaucoup pleuré en le lisant.

Le livre qui vous fait rire.
«Knock» de Jules Romain. Une pièce de théâtre hilarante dans laquelle on s’attache au docteur Knock, un escroc rusé et hypocrite.

Le livre qui vous émeut.
«Les souffrances du jeune Werther» de Goethe. Un roman épistolaire (le premier de l’auteur), fondateur du romantisme, autobiographique même s’il n’a pas choisi la même fin que son héros. Goethe a toujours voulu réécrire ce texte qu’il trouvait imparfait et qui a fait tout de même sa notoriété. Il n’a pas cédé à ce désir, préférant y garder la fraîcheur indécise des premiers pas !

Le livre que vous auriez aimé détester.
«Au-dessous du volcan» de Malcolm Lowry. Le premier chapitre, d’une centaine de pages, est déstabilisant, presque inintelligible. J’ai jeté de colère dix fois ce livre mais je l’ai repris car mes amis me le vendaient comme un chef-d’œuvre. J’ai lutté et je peux dire aujourd’hui que c’est un monument de la littérature. L’histoire d’amour du consul et d’Yvonne est des plus poignantes qu’on ait jamais écrit.

Le livre qui donne la pêche.
«Malavita» de Tonino Benacquista. Un roman de mafiosis repentis sans meurtre ni cadavres. La famille est savoureuse, entre le père en pleine introspection, la mère qui tente d’aider son prochain pour laver les mauvaises actions de son mari, la fille qui distille sa beauté pour effacer les mochetés du monde et le fils qui utilise les méthodes mafieuses pour créer un monde plus juste.

Le livre qui vous fait peur.
«1984» de George Orwell. Inspiré des idéologies fascistes, ce roman décrit une société vivant sous un régime dictatorial. Orwell anticipe jusqu’au paroxysme les moyens d’oppression qu’un État pourrait utiliser contre ses concitoyens. Le débat sur les libertés individuelles actuel lui donne raison.

Le livre que vous pouvez lire et relire.
«La faim» de Knut Hamsun. Un de mes livres culte de ce prix Nobel norvégien qui a fini sa vie dans un asile psychiatrique pour avoir fricoté avec les nazis. Pourtant, ce roman que je relis de temps en temps est d’une humanité exemplaire. À Nuremberg, ses juges ont préféré le mettre dans un asile plutôt que le fusiller. Écrire «La faim» ou encore «Pan» et dîner chez Hitler n’avait pas de sens. Et dans l’asile, il a écrit un chef-d’œuvre : «Sur les sentiers où l’herbe repousse».

Le livre que vous avez lu vite.
«Le tunnel» d’Ernesto Sabato. Un roman qui se dévore sur la psychologie amoureuse. C’est l’histoire d’un peintre incompris. Il rencontre une femme qui a vu dans son art ce que les autres n’ont pas décelé…

Le livre que vous auriez aimé écrire.
«Le maître et Marguerite» de Mikhaïl Boulgakof ! Un livre qui ne ressemble à aucun autre ou peut-être légèrement à Faust puisque Marguerite vend son âme au diable pour retrouver l’écrivain maudit dont elle est amoureuse. Une pépite littéraire.

Le livre parfait pour le confinement.
«Les âmes mortes» de Gogol. Je l’écoute actuellement en livre audio. Un régal. On suit avec délice les aventures de Tchitchikov, un escroc de la province de l’empire russe qui fait l’acquisition des «âmes mortes». Avant l’abolition du servage, une âme désignait un serf mâle. De l’humour à chaque page garanti.

Le livre courageux.
«Le dernier combat du capitaine Ni’mat» de Mohamed Laftah. J’ai défendu ce livre au défunt prix de la Mamounia. En ces temps d’homophobie et d’intolérance, ce livre est à lire à tout prix. Dans l’Égypte d’avant le printemps arabe, un ancien pilote de l’armée de l’air, sexagénaire aisé, cultivé, francophone et agnostique s’interroge sur l’évolution de la montée de l’intégrisme dans son pays. Brutalement, après une baignade au milieu d’adolescents, il se sent attiré par la beauté de son jeune domestique nubien…Il se laisse peu à peu aller à cette passion nouvelle, brûlante, sacrilège dans le contexte politique et religieux de son pays.

Le livre qui vous a apaisé.
«Le prophète» de Khalil Gibran. C’est une sagesse qui me fait du bien. Je ne résiste pas à ceci : «Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont fils et filles du désir de vie en lui-même. Ils viennent par vous mais non de vous et bien qu’ils soient avec vous, ce n’est pas à vous qu’ils appartiennent. Vous pouvez leur donner votre amour mais non vos pensées car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez loger leur corps mais non leurs âmes car leurs âmes habitent la demeure de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. Vous pouvez vous efforcer de leur ressembler mais n’essayez pas qu’ils vous ressemblent».

Le livre que vous emmènerez dans une île déserte.
«Don Quichotte» de Cervantès mais je cacherai dans mon pantalon «La divine comédie» de Dante et si j’ai encore de la place et même en poussant un peu «La guerre et la paix» de Tolstoï.

Le livre qui vous ressemble.
«Mendiant et orgueilleux» d’Albert Cossery. Un meurtre a eu lieu dans un quartier pauvre du Caire, celui d’une jeune prostituée Arnaba…Un policier homosexuel et autoritaire, Nour El Dine, est dépêché sur les lieux pour enquêter…Je croisais parfois à Saint Germain cet auteur copte égyptien qui vivait dans un hôtel rue des Saints-Pères. Toujours tiré à quatre épingles. Il avait une devise : «écrire une seule phrase par jour. Mais quelle phrase !».

Votre livre de chevet.
«Le livre de l’intranquilité» de Fernando Pessoa. No comment.


«Les cheikhates sont féministes»

Si la bibliothèque du nommé au prestigieux Prix Renaudot deux années consécutives est inspirante, ses romans le sont d’autant plus. Que ce soit «Le Griot de Marrakech», «Terre d’ombre brulée», «Le Sommeil de l’esclave», «Les étoiles de Sidi Moumen», «Le seigneur vous le rendra», «Les funérailles de lait», «L’ombre du poète» ou «Le fou du roi», il signe un dernier opus débordant d’humanité et de féminité. Dans «Rue du pardon», Mahi Binebine raconte avec beaucoup d’humanité, de transe et d’admiration l’histoire de Hayat, une cheikha au parcours incroyable. Pour l’écrivain, une cheikha donne des frissons, lui rappelle sa marocanité. «J’ai l’impression que mes amis étrangers ne pourront jamais comprendre cela, ni vibrer comme je vibre. J’ai voulu leur expliquer ce que je ressentais lorsque j’écoutais les cheikhates. J’ai voulu changer le regard que nous, Marocains, portons sur ces artistes. Elles ont des parcours extraordinaires. Ce sont des militantes, des résistantes. J’ai beaucoup lu ce qui a été écrit et je suis tombé sur des choses incroyables comme l’histoire de Kharboucha qui a fini en prison et a été tuée pour son art. Les cheikhates sont féministes. Ce sont des femmes qui ont voulu exister quand les autres se voilaient, se cachaient. Elles portaient des djellabas moulantes, du rouge à lèvre criard, elles bravaient tout le monde. Elles étaient admirées. Les hommes les regardaient avec désir, les femmes avec méfiance. Elles sont considérées comme des voleuses d’hommes. Elles sont beaucoup plus que cela. On aurait tout à gagner à leur rendre leur dignité».

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