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Marché carbone européen : le Maroc saura-t-il tirer profit du MACF ?

Dans moins de 17 mois, l’Union européenne n’acceptera plus que des produits décarbonés sur son marché. Tous ses pays partenaires sont avertis du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières qui réglementera ses échanges, dès début 2023. Le Maroc se prépare activement à cette future donne. Une grande opération de généralisation des bilans carbone sera lancée, à la rentrée, auprès des industriels. Parallèlement, la CNUCED s’est penchée sur la question, à travers un rapport où elle procède à des simulations de prix, et demande à l’UE de réduire les émissions de CO2, de manière transitoire, entre 2023 et 2026. Les détails.

En janvier 2023, l’Union européenne (UE) compte activer son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui vise à lui faciliter l’atteinte de l’objectif qu’elle s’est assigné, en matière de neutralité carbone, à l’horizon 2050. La finalité du MACF est, en fait, d’instituer une démarche en vertu de laquelle les biens importés dans l’Union européenne soient couverts par une tarification du carbone équivalente à celle s’appliquant à la production de ces mêmes biens sur le territoire de l’Union européenne, dans le cadre d’un système d’échange de quotas d’émissions. Le mécanisme contribuera ainsi à renforcer la cohérence de la politique climatique de l’Union européenne.


Dans un rapport publié la semaine dernière, la Conférence des nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) précise que «le MACF pourrait modifier la structure des échanges en faveur des pays où la production est relativement efficace en termes d’émissions de carbone, mais ne contribuerait guère à atténuer le changement climatique».

Le Maroc a de bonnes chances de bien tirer profit du MACF
Le Maroc, dont 65% des exportations sont destinées au marché européen, fera-t-il partie de ces pays là ? Pour l’heure, rien n’est acquis ! En tout cas, les autorités se préparent activement pour permettre au Maroc de faire partie des pays qui tireront profit du MACF. C’est à cet effet qu’une vaste opération de généralisation des bilans carbone sera lancée, à la rentrée, par le ministère de l’Industrie, du commerce et de l’économie verte et numérique, en partenariat avec le ministère de l’Énergie, des mines et de l’environnement, la Fondation Mohammed VI pour l’environnement, l’Agence marocaine de l’efficacité énergétique (AMEE), et la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM).

L’opération consistera, notamment, à accompagner les entreprises industrielles, en général, et celles exportatrices vers l’UE, en particulier, pour évaluer leur bilan carbone, et ce en quantifiant les émissions de gaz (GES) générées par leurs activités de production de biens ou services (consommation d’énergie, transport, traitement des déchets…). A travers cette opération, les unités industrielles marocaines verront leur compétitivité s’améliorer, du fait de la réduction de leurs coûts, consécutive à la diminution des besoins en énergie, déplacements, consommables… Elles réaliseront donc des économies, bénéficieront d’une meilleure image auprès des investisseurs et des clients, et accéderont, surtout, au sésame indispensable pour continuer à commercer avec l’UE. Bien entendu, l’opération, qui sera menée avec l’appui de cabinets spécialisés, nécessitera un certain temps, en vue de sensibiliser le plus grand nombre possible de dirigeants d’unités industrielles.

Un mécanisme efficace pour les «fuites de carbone»
C’est pourquoi la CNUCED demande à ce que l’UE introduise de nouvelles mesures de réduction des émissions de CO2 dans le MACF, de manière transitoire, entre 2023 et 2026. «Les considérations climatiques et environnementales figurent au premier plan des préoccupations politiques, et le commerce ne peut faire exception. Le MACF est l’une de ces options, mais son impact sur les pays en développement doit également être pris en compte», a déclaré Isabelle Durant, Secrétaire générale par intérim de la CNUCED.

Le rapport confirme que l’introduction du MACF réduirait une partie des ‘fuites de carbone’ produites par les différentes ambitions en matière de changement climatique entre l’UE et les autres pays. La ‘fuite de carbone’ désigne la délocalisation de la production vers d’autres pays dont les contraintes en matière d’émissions sont plus souples, pour des raisons de coûts liés aux politiques climatiques, ce qui pourrait entraîner une augmentation de leurs émissions totales. Le rapport indique, également, que plusieurs partenaires commerciaux de l’UE, exportant des biens relevant de secteurs à forte intensité de carbone, ont fait part de leurs craintes de voir le MACF réduire drastiquement leurs exportations, mais ces changements pourraient ne pas être aussi radicaux que certains le craignent.

En effet, selon la CNUCED, les exportations des pays en développement, dans les secteurs à forte intensité de carbone ciblés, seraient réduites de 1,4% si le système MACF était mis en œuvre à un prix de 44 dollars la tonne d’émission de CO2 intégrée, et de 2,4%, s’il était mis en œuvre à un prix de 88 dollars la tonne. Toutefois, les effets varieraient considérablement d’un pays à l’autre, en fonction de la structure de leurs exportations et l’intensité de leur production de carbone.

Dans les deux scénarios, les pays développés, en tant que groupe, ne subiraient pas de baisse de leurs exportations car ils ont tendance à utiliser des méthodes de production moins intensives en carbone dans les secteurs ciblés que de nombreux pays en développement. Autre déséquilibre évoqué, et non des moindres, les experts de la CNUDED relèvent que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières générerait un écart similaire entre les pays en développement et les pays développés, en terme de bien-être. Dans les deux cas, les pays développés s’en sortiraient mieux que les pays en développement. En effet, avec un MACF basé sur un prix du carbone de 44 dollars la tonne, le revenu des pays développés augmenterait de 2,5 MM USD, tandis que celui des pays en développement diminuerait de 5,9 MM USD, indique l’analyse de la CNUCED.

Toutefois, les pays développés subiraient une perte de bien-être plus importante de 51 MM USD à la suite de l’introduction initiale d’un prix du carbone de 44 dollars la tonne, en raison des pertes subies par l’UE, tandis que les pays en développement gagneraient un MM USD, en l’absence du MACF.

Une contribution limitée à l’atténuation climatique
Ceci étant, les effets potentiels sur l’emploi seraient faibles pour la plupart des économies. Dans l’autre scénario, le rapport indique qu’une augmentation du prix du carbone réduirait considérablement les émissions de carbone dans l’UE, mais les exportations du plus grand bloc commercial du monde diminueraient. En effet, un MACF, fondé sur un prix du carbone de 44 dollars par tonne d’émissions intégrées de CO2, réduirait de plus de moitié les ‘fuites de carbone’ résultant de la mise en œuvre des politiques climatiques dans l’UE, qui passeraient de 13,3% à 5,2%. Mais ce mécanisme ne compenserait pas entièrement les effets négatifs de la taxe carbone sur l’économie de l’UE.

Bien que le mécanisme soit efficace pour réduire les ‘fuites de carbone’, sa contribution à l’atténuation du changement climatique est limitée, car il ne permettrait de réduire que de 0,1% les émissions mondiales de CO2. Le rapport montre que si le mécanisme vise à éviter les fuites de production et d’émission de CO2 vers les partenaires commerciaux de l’UE, dont les objectifs en matière d’émissions sont moins stricts, la manière dont il peut soutenir la décarbonation dans les pays en développement n’est pas encore claire. Pour réduire efficacement ces émissions, il faudrait des processus de production et de transport plus efficaces. Aussi, la CNUCED exhorte l’UE à envisager de déployer des politiques d’accompagnement du MACF capables de réduire, et, à terme, d’éliminer les écarts entre pays développés et pays en développement.

«L’UE pourrait envisager d’utiliser une partie des recettes générées par le MACF pour accélérer la diffusion et l’adoption de technologies de production plus propres dans les pays en développement», a déclaré Mme Durant. «Cela serait bénéfique en termes d’écologisation de l’économie et de promotion d’un système commercial plus inclusif». 

Aziz Diouf / Les Inspirations ÉCO

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