IDE marocains : une contraction qui inquiète

Les investissements directs marocains à l’étranger (IDME) enregistrent un net repli début 2025. Cette contraction interroge sur la pérennité du modèle d’internationalisation du Royaume, tiraillé entre consolidation des acquis et défis géoéconomiques.
Et si le Maroc, autrefois champion des investissements en Afrique, était en train de céder sa place ? Une chose est sûre, les flux nets négatifs des IDME sonnent comme un avertissement. Comme on peut le constater, ces investissements affichent, à fin février 2025, une dynamique assez curieuse.
Avec des recettes en baisse de 2,6% (3,015 MMDH) et des dépenses reculant de 6,2% (2,895 MMDH), le flux net se creuse à -120 MDH, contre -12 MDH un an plus tôt. Ces chiffres, issus du bulletin de l’Office des changes, révèlent un rééquilibrage structurel dans un contexte de mutations géoéconomiques. Mais pas que.
Reflux prudent des recettes et rationalisation des investissements
Comme on le sait, les recettes IDME correspondent aux cessions d’actifs à l’étranger. À fin février 2025, celles-ci enregistrent un repli modéré de 2,6% en glissement annuel, pour s’établir à 3,015 MMDH. Cette baisse, bien que limitée, marque une rupture après quatre années de croissance soutenue (2021 : 1,693 MMDH ; 2024 : 3,097 MMDH), reflétant une stratégie de réalisation de gains sur des actifs arrivés à maturité.
Les investisseurs marocains semblent privilégier une approche prudente, dans un contexte où les marchés émergents, traditionnellement attractifs, font face à des incertitudes macroéconomiques (inflation, volatilité des devises).
Parallèlement, les dépenses IDME, c’est-à-dire les nouveaux investissements, reculent de 6,2% (2,895 milliards de DH), confirmant une tendance amorcée dès 2023 (-5 % sur l’ensemble de l’année 2024). Un double mouvement – désinvestissements partiels et sélectivité accrue – qui illustre une optimisation des portefeuilles.
Les entreprises marocaines seraient-elles en train de concentrer leurs capitaux sur des destinations historiques et moins risquées, comme les Émirats Arabes Unis (2,6 MMDH investis en 2023) ou le Sénégal (1,4 MMDH), tout en réduisant leur exposition à des marchés jugés instables ? En tout cas, c’est l’impression que donne l’analyse des chiffres.
En effet, une telle rationalisation témoigne d’une gestion proactive du risque-pays, alignée sur une vision stratégique de long terme.
Flux nets négatifs, une tendance structurelle à décrypter
Le flux net des IDME, négatif depuis 2024 (-12 MDH), s’est creusé à -120 MDH à fin février 2025, marquant une dégradation significative par rapport aux excédents historiques (2021 : +1 104 MDH ; 2023 : +1 206 MDH). Une inversion de tendance qui s’explique par un double phénomène : d’un côté, les recettes, bien qu’en repli (-2,6%), restent élevées (3,015 MMDH), signalant une liquidation stratégique d’actifs matures pour renforcer la trésorerie.
De l’autre, les dépenses d’investissement, en contraction de 6,2% (2,895 MDH). Ce qui traduit un resserrement des engagements face aux risques géopolitiques et aux taux d’intérêt élevés qui grèvent le financement des projets internationaux.
Ce déficit net reflète ainsi une phase de consolidation, où les investisseurs marocains arbitrent entre la sécurisation des gains passés et une prudence accrue dans un environnement économique incertain. Une dynamique qui soulève des interrogations sur la capacité du Maroc à maintenir son influence économique à l’étranger sans un rééquilibrage entre désinvestissements temporaires et relance ciblée des nouveaux projets.
Focus régional : L’Afrique, pivot stratégique malgré les silences
En 2023, l’Afrique consolidait son statut de destination privilégiée des IDME (19,4 % des acquisitions), avec le Sénégal en tête. Si les données 2024 manquent de granularité, la hausse globale des IDME cette année-là suggère un renforcement des engagements continentaux. Disons que l’Afrique reste un relais de croissance pour le Maroc, mais les investisseurs marocains diversifient leurs portefeuilles vers des économies plus matures comme la France ou les États-Unis, cherchant à équilibrer rendement et stabilité.
Entre équilibres et défis stratégiques
La contraction des IDME en 2025 introduit des enjeux complexes pour l’économie marocaine. D’une part, le déficit net (-120 MDH), bien que marginal à l’échelle de la balance des paiements, souligne une dépendance croissante aux IDE entrants pour équilibrer les flux de capitaux.
Une dynamique qui rappelle que le Maroc, longtemps importateur net de capitaux, doit désormais composer avec un secteur privé en phase de maturation, dont les ambitions internationales peinent à compenser les retraits partiels. D’autre part, la stratégie d’internationalisation, pilier du modèle économique marocain depuis les années 2000, montre des signes d’essoufflement à court terme.
«Cette consolidation, bien que nécessaire pour sécuriser les acquis, risque de réduire temporairement l’empreinte géoéconomique du Royaume en Afrique, région où ses investissements symbolisaient un leadership croissant», nuance un expert.
Le défi réside donc dans l’articulation entre une gestion prudente des risques et la relance d’une dynamique offensive, notamment sur le continent, pour éviter un repli stratégique.
2025, l’année de tous les arbitrages pour les IDME
Le repli des IDME à fin février 2025 contraste avec les indicateurs encourageants de fin décembre 2024 (recettes +4%, dépenses -5%), laissant présager une année marquée par la prudence.
Ce retournement pourrait s’expliquer par un environnement international dégradé : tensions géopolitiques en Afrique de l’Ouest, où le Maroc a historiquement concentré ses investissements (Sénégal, Côte d’Ivoire), et un resserrement monétaire global qui renchérit le coût des financements. Il faut aussi garder à l’esprit que l’inflation persistante, couplée à des taux d’intérêt élevés, incite les entreprises à reporter ou downsizer leurs projets à l’étranger.
Dans ce contexte, la résilience des IDME dépendra de la capacité des investisseurs à intégrer des analyses prospectives rigoureuses. Disons que dans un tel contexte, l’agilité décisionnelle et la diversification des outils de hedging deviendront des impératifs pour naviguer dans un marché instable, où chaque engagement doit être évalué à l’aune des risques systémiques. Une adaptation qui exige un équilibre délicat entre réactivité aux chocs externes et maintien d’une vision long terme, essentielle pour préserver le rôle du Maroc comme acteur économique continental.
Concilier ambition internationale et pragmatisme financier
Les IDME à fin février 2025 dessinent une trajectoire de prudence, marquée par une rationalisation des expositions et une recherche de résilience. Si l’Afrique demeure un axe central, la diversification vers des économies développées et la gestion proactive des risques-pays constituent des leviers indispensables.
Dans un monde économiquement fragmenté, le Maroc doit concilier ambition internationale et pragmatisme financier pour pérenniser son influence.
Bilal Cherraji / Les Inspirations ÉCO