Culture

Littérature : Edmond Amran El Maleh, l’intemporel

Quatre ouvrages majeurs du «Joyce marocain» ont été récemment réédités aux éditions La Pensée sauvage, par la fondation Edmond Amran El Maleh: «Parcours immobile»; «Aïlen ou la nuit du récit»; «Mille ans, un jour» et «Le Retour d’Abou El Haki». La terrible actualité de ses textes oblige à les faire (re)découvrir.

Edmond Amran El Maleh aura vécu presque un siècle. Né à Safi en 1917, il s’est éteint à Rabat en 2010. Avant son enterrement à Essaouira, nombreux furent ceux qui lui rendirent hommage à la levée du corps, dans la capitale.

Parmi eux, André Azoulay et Leïla Shahid ne furent pas des moindres, non plus que Simon Levy, qui sut émouvoir l’assistance par des mots justes et simples. Une parole comme celle que l’écrivain a longtemps cherchée avant de la coucher sur le papier. C’est à la fois la liberté et la difficulté des textes d’El Maleh : il ne s’agit pas d’autobiographie, ni d’autofiction — le terme n’avait pas été inventé. Ce sont des récits, revendique-t-il, où la voix du narrateur est omniprésente, mais son identité, évanescente.

Le premier récit, «Parcours immobile», paru en 1980, nous est dit par Aïssa, Josua, Nessim… autant de noms de la même personne, qui semble jouer des masques que lui impose une vie de clandestinité, due à la lutte anticoloniale. El Maleh, donc, a grandi sous le Protectorat. Il voit, depuis le Maroc, le début de la guerre d’Espagne, qui le marque profondément : ses amis sont espagnols, républicains. Il voit son examinateur français du baccalauréat porter une chemise brune — mais l’assurer que ses opinions n’influent pas sur son travail. El Maleh entre au bureau politique du tout premier Parti communiste marocain.

Dans des articles, des billets, il utilisera cette langue venue des «“eaux glacées du calcul égoïste” non de la bourgeoise, mais de la bureaucratie». C’est pourquoi il n’a écrit qu’à 63 ans, après avoir trouvé une langue qui ne soit pas de bois, dont les mots ne seraient pas comme ces nuages de criquets qui détruisent toutes récoltes sur leur passage, dira-t-il. El Maleh choisit une langue française subvertie par son arabe maternel. La critique universitaire relève qu’il y a quelque chose de l’écriture automatique, des surréalistes, tenue par un travail de la mémoire qui laisse évoquer Proust, ainsi qu’une quasi-disparition de la ponctuation — arabité oblige — qui lui vaut le surnom de «Joyce marocain».

Révolution normalisée
Mais, jeune homme — comme tant d’autres —, il est porté par l’énergie d’une «volonté d’indépendance, dans ce courant tumultueux où venait de se jeter le Parti communiste marocain l’esprit embué par l’illusion». Une première désillusion viendra après 1956. Juste avant que le protectorat s’achève, un parti frère l’accueille en vacances, dans le sud de l’Europe de l’Est.

«Le colonel parlait, le voile aurait pu se déchirer, mais Aïssa flottait dans entre le rêve qu’il pouvait peupler au gré des désirs qui le traversaient et le prosaïsme politique, surface plate, banale, trompeuse à force de simplisme, discours grossier, rudimentaire, répétitif jusqu’à l’obsession : les erreurs sont inévitables. […] Il y a bien eu quelques erreurs, surtout de la part des camarades soviétiques, des erreurs inévitables, des travaux gigantesques, de prestige, comme ce fameux canal qui devait joindre la Volga à la mer Noire, inutile, il a fallu abandonner le projet, des difficultés aussi : par exemple ces tracteurs fabriqués sur place et qui se retournaient dans les champs au moindre obstacle. Mais enfin, mais enfin, les voix officielles dressaient un tableau positif. La terreur policière ? Qui aurait pu soulever une question aussi insensée ? La voix du colonel venait d’un autre monde, les rues de Bucarest, capitale défunte d’une architecture aristocratique occidentale visible en quelque palais ou autre monument, ces rues n’étaient pas pour Aïssa. Des parcours minés, nulle part, apparemment, les yeux ne pouvaient découvrir ce continent calciné éclaté dans une horrible convulsion, nulle part, ni à Moscou, ni à Bucarest, ni à Varsovie. Nulle part.»

Amitié effondrée
Une trentaine de pages plus loin, toujours dans «Parcours immobile», le narrateur, Josua cette fois, fait le récit d’une autre désillusion, non moins violente : «Voix dans ce parc Murdoch près du lycée Lyautey à Casablanca, ce parc où entre deux cours les oranges achetées à un marchand ambulant avaient le goût de la liberté “je conçois à la rigueur que tu sois communiste, je suis moi-même gaulliste de gauche et j’ai un certain respect pour les communistes. Mais tu es juif tu ne peux être du côté des Arabes de ces nationalistes fanatiques qui ne rêvent que de nous jeter à la mer.

Demain ils vous feront la peau !” Pierre Grisnez, allongé sur une chaise longue, il habitait pas loin du parc, parlait avec le poids d’un homme parvenu au sommet de sa carrière de financier, avec la bonne conscience de gauche. Josua écoutait mal à l’aise prêt à se mettre en colère se retenant s’accrochant à quelques phrases vagues il était soudain rejeté loin en arrière les Grisnez étaient les premiers amis français de la famille les seuls profondément sincères on ne sait quel hasard les avait jetés dans cette petite ville de Safi lui le père était architecte contrairement à d’autres il n’avait pas réussi à faire le moindre sou un rêveur peut-être la mère d’origine russe apportait une note originale dans cette famille […] Ils avaient une maison en Normandie entre Le Havre et Rouen, en pleine campagne à quelques pas de la Seine c’est là que Josua fit grâce à eux quelques découvertes essentielles : un saucisson dont la saveur s’est perdue à jamais et cette chose extraordinaire le camembert la révélation d’un monde nouveau, c’est là aussi que lui Josua apprit pour les avoir accompagnés comment les petits Français se promènent dans les bois pour cueillir des noisettes le long du fleuve […].

Rejeté très loin en arrière la colère gagnait Josua : une amitié pas réellement personnelle mais celle de deux familles s’effondrait comme si elle n’avait été qu’une illusion une fascination trompeuse “Reste juif puisqu’après tout tu n’es qu’un juif” l’imposture allait le faire exploser le mensonge radical au-delà des bonnes intentions “tu ne peux pas être juif ce Marocain juif, tu ne peux être que français ; un Juif camouflé un Juif honteux mais reconnaissant à l’égard de la nation protectrice” imposture, imposture des mots la face lézardée craquelée du discours tombe en poussière bouts de chiffons jaunis brûlés par le temps le soleil et la pluie».

Fraternité torturée
Blessé, Josua-Aïssa se souvent de ses années d’activités militantes dans le port de Casablanca, auprès des ouvriers à la «langue drue encore paysanne» : «Aïssa aurait pu leur parler se joindre au cercle partager ce pain ce verre de thé comme il l’avait fait tant de fois un peu partout au port par exemple avec les dockers “Hadack Yahoudi” Touzani le chef de la manutention le responsable de cette terrible exploitation le disait aux uns et aux autres le faisait dire partout pour stopper l’action des syndicats et du parti “c’est un Juif” ça ne prenait pas la ligne de partage passait ailleurs jamais il n’a eu à s’en défendre à s’en cacher à chercher des explications ça ne prenait pas et jamais encore une fois jamais il ne s’est senti exclu ni même gêné à l’idée à la crainte que cela pouvait surgir jeter le trouble plus tard, beaucoup plus tard dans un temps sans mesure dans la faille de deux univers engloutis» El Maleh quitte la politique, et enseigne la philosophie à Casablanca.

En mars 1965, ses élèves sont dans la rue. La répression le torture malgré tout, juste pour vérifier. Il en écrira, toujours en 1980 : «Certitude, logique policière, ordre de la mutilation et de la parole nécropole, la biographie est cadavrophage, souvenez-vous ! au nom du ciel ! souvenez-vous, le dossier hier, la carte perforée aujourd’hui règlent votre destin.

La marge est abolie, la vie perforée, trouée par les balles, comme le cœur de ces jeunes gens qui manifestaient à Casablanca ce mois de mars soixante-cinq, le jour où Josua venait d’être arrêté, jeté contre lui-même.» Rapidement libéré, il s’installe à Paris comme professeur. Dans «Lettres à moi-même», publié en 2010 aux éditions Le Fennec, il narre avec ironie son arrivée. Son nouveau directeur lui demande s’il n’a pas eu «d’activités anti-françaises». El Maleh découvrira plus tard que ce directeur était de la famille du général français qui l’avait traqué pendant trois ans, au Maroc. Mais le futur écrivain en a fini depuis longtemps avec le militantisme. Il reste dubitatif devant le Mai 68 parisien. Ses étudiants d’alors auraient eu à apprendre de ses élèves de 65, s’amuse-t-il.

Religion souillée
Il fait du journalisme, pour Le Monde notamment. Et il écrit dans la revue Les Temps modernes, en 1977, un article remarqué. Il y soutient qu’il n’aime pas être appelé «Juif marocain», qu’il préfèrerait «Marocain juif», mais, surtout, que cette question est piégée. Si l’on prononce le mot «identité», c’est que l’on est déjà mort, avertit-il. Cela lui vaudra l’étiquette de «juif antisémite», décernée par ceux qui n’aiment pas entendre dire que le sionisme a détruit le judaïsme. Il récidive en 1986, pendant la guerre du Liban, avec «Mille ans un jour», magistrale écriture d’un rêve éveillé sur l’histoire de sa communauté disparue.

Nessim — toujours le même ou peut-être un autre — entre en état de choc dès les premières pages : «L’enfant le regardait, l’enfant sur un lit d’hôpital, couvert de pansements, les deux bras mutilés. L’enfant brûlé par l’explosion d’une bombe au phosphore, le regardait. Interdit, figé, sans réaction, Nessim tenait à la main le journal qu’il venait d’acheter». Bien plus loin dans le récit, Pinhas, personnage un peu étrange, entre dans le salon où Nessim reçoit son ami musulman Si Hamza.

Pinhas s’y exclame soudain, au cours d’une transe qui le saisit brusquement : «Soyez vigilants, chassez le brouillard et les mouches qui estompent et châtrent votre regard, ils sont là comme une bête malfaisante et féroce, tapis dans le creux de la parole bénie, ceux qui ont volé le corps du rédempteur, souillé et violé le sanctuaire de son âme, ceux qui veulent vous égarer de leur voix perfide pointent leur doigt trompeur vers des terres détournées, allument des feux pour nous attirer sur des récifs mortels, rêvent de sang, ils sont les meurtriers de Zacharie, demain, demain ils feront que le frère tuera le frère, que les chairs de l’enfant innocent seront déchirées, rongées jusqu’à la dernière fibre par les flammes d’un feu jeté d’en haut par des hommes volants, fils d’une seule mère, mes frères, mon seul et unique frère fils Hamza-Nessim !  Pinhas n’acheva pas, il venait de tomber comme un arbre abattu, était-il mort ou englouti dans un profond évanouissement ? Si Hamza immobile et frappé de stupeur, récitait dans un murmure presque éteint une longue prière, Nessim cloué sur place, comme si la foudre l’avait frappé, récitait par bribes le chemaa Israël, pour accompagner la mort, par bribes, trébuchant sur les failles de sa mémoire et de son ignorance. Pinhas venait-il de mourir sur la scène de cet étrange salon !» Edmond Amran El Maleh revient au Maroc en 1999. Il a vécu paisiblement ses dernières années à Rabat.

Murtada Calamy / Les Inspirations ÉCO


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