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Jean Paul Adam: “Le secteur privé africain investit dans le secteur climatique”

Face aux difficultés à faire respecter les engagements de financement internationaux sur le plan climatique, les pays africains sont appelés à prendre le relais pour financer leurs propres projets. À commencer par le secteur privé qui met déjà la main à la poche, selon Jean Paul Adan, directeur de la technologie des ressources naturelles et du changement climatique à la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies (CEA). Interview.

La COP27 de Charm El-Cheikh est considérée comme celle de l’Afrique. Mais la question du financement pose toujours problème…
Tout d’abord, il faut dire que cette COP27 à Charm El-Cheikh est la COP de l’Afrique, organisée autour de la mise en œuvre de l’accord de Paris. Beaucoup de messages sont également orientés sur les actions concrètes que l’on peut mener en Afrique, pour bâtir la résilience climatique.

Mais une COP qui apporte des résultats consiste à parler de la question du financement, parce que les 100 milliards de dollars promis lors de l’Accord de Paris n’ont été mobilisés qu’à environ 80%. Et nous avons une conjoncture globale très dure, avec une crise énergétique et alimentaire, doublée d’une flambée des prix qui fait que beaucoup de partenaires qui devraient faire des engagements plus conséquents ne sont peut-être pas au rendez-vous et ne sont pas prêts à prendre les engagements nécessaires. Il y a donc un grand risque qu’un pas important en avant ne soit pas franchi sur les financements.

Quelles solutions préconiser alors pour le règlement de la question du financement climatique ?
À la Commission économique pour l’Afrique, nous sommes en train de travailler avec les pays concernés. Nous connaissons tous les messages dont nous devons faire le plaidoyer. Pas uniquement pour les 100 milliards de dollars, mais aussi pour un nouvel objectif de mobilisation de financements qui ira au-delà de 1.000 milliards de dollars, à partir de 2025.

Cette fois, cet objectif sera basé sur les données scientifiques déterminées par les besoins dans les contributions déterminées nationales (CDN) et les vrais besoins des États. Nous sommes aussi en train d’appuyer ces derniers sur les possibilités de mobiliser davantage de ressources eux-mêmes. Et là, il y a plusieurs moyens de le faire, notamment les marchés de crédits de carbone, par exemple.

Justement, comment aider les États à mobiliser les ressources sans dépendre forcément de ce qui est promis par l’étranger ?
Il y a plusieurs éléments à ce niveau. Nous avons réalisé un travail sur l’accès au marché du carbone par les pays africains. Sur le marché volontaire, le prix n’est pas élevé du tout sur le Continent. Souvent, il est aux environ de 10 dollars la tonne. Mais si nous arrivons à bâtir un marché de haute intégrité, le prix va augmenter. Je pense que sur la base du travail que nous avons fait, nous avons pu appuyer les pays du bassin du Congo pour mettre en place un registre régional pour les crédits de carbone qui améliore les perspectives de haute intégrité de ces crédits. Et on pourrait augmenter le prix par rapport aux projets qui ont un impact sur les communautés. Il s’agit, par exemple, de projets agro-alimentaires, de protection des forêts et d’énergie renouvelable. Si nous arrivons à un prix à la tonne à plus de 120 dollars, cela permettra de mobiliser 82 milliards de dollars par an pour le continent. C’est dire donc que les marchés de carbone sont intéressants.

Au-delà du carbone, quels autres leviers privilégiez-vous pour mobiliser plus de ressources financières africaines ?
Les autres éléments consistent à faciliter l’accès au marché financier privé par l’émission des obligations vertes. Il y a aussi la possibilité de faire des échanges de dettes par l’investissement climatique. Et dans ces approches, il s’agit parfois d’envisager une annulation de la dette et que l’argent dédié à la dette soit réinvesti dans la réserve climatique. Parfois, il s’agit de refinancer la dette à des taux plus avantageux.

Qu’en est-il de la contribution du secteur privé dans le financement des projets climatiques ?
Tout d’abord, il faut souligner qu’il y a un investissement important qui se fait sur le continent par le secteur privé africain. Récemment il y a eu la création d’un groupe qui s’appelle «Team energy Africa». C’est un groupe de partenaires privés qui veulent investir dans l’accès à l’énergie sur le continent africain. Donc, on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien.

Mais nous avons besoin aussi de prendre en compte le cadre facilitateur de ces investissements. L’accès au financement abordable constitue un élément à prendre en considération, car le coût des financements est très élevé et cela décourage beaucoup d’investisseurs, notamment africains. Je pense qu’il faut un renforcement des capacités des banques de développement sur le Continent, afin de cibler des secteurs stratégiques, comme l’agriculture, l’agro-alimentaire et l’énergie, afin d’aller de l’avant dans le contexte de la mise en œuvre de la ZLECAF, liée à cette capacité d’investissement.

Quels sont les pays africains qui peuvent être cités en modèles dans la gestion de la question climatique ?
On ne peut pas dire qu’il y a un pays qui ait parfaitement réussi dans ce sens, mais plusieurs ont vraiment tenté de mettre en place des innovations. Il faut reconnaître aussi les différences de moyens. Le Maroc est un exemple très intéressant, car c’est un pays qui a fait évoluer le marché financier. Il y a un marché interne dédié au financement vert.

En Égypte, on se met aussi de plus en plus sur l’émission d’obligations vertes. Ils ont de grands projets d’infrastructures de transport, notamment ferroviaire, mais aussi dans les énergies solaires et l’agriculture. L’Afrique du Sud, à travers l’accord qui a été conclu à la COP26, essaie de faire une transition en dehors du charbon et d’investir énormément dans l’énergie renouvelable. Le Cap Vert, a, dans le cadre du Covid, imposé une «petite» obligation sociale. Il a mobilisé de l’argent pour investir dans la protection sociale sur le plan municipal. D’autres pays, comme le Kenya, ont mobilisé de l’argent à travers les PME dans le secteur agricole. Ce sont là quelques exemples.

Beaucoup de pays ont fait des choses intéressantes, à l’image des Seychelles, où des obligations bleues ont été émises, en 2018, ainsi qu’un échange de dette contre l’adaptation. Au Gabon, on est passé au marché du crédit de carbone. Ce sont là des exemples, et le partage d’expérience par les pays africains est intéressant afin d’apprendre des bonnes pratiques et le faire à l’échelle continentale.

Abdellah Benahmed / Les Inspirations ÉCO

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