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Forêts du Maroc. Abderrahim Houmy: “Cette stratégie inaugurera une étape majeure”

Abderrahim Houmy.
Secrétaire général du Département des Eaux et forêts au ministère de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêt

Emploi, développement économique et social… la forêt offre de nombreuses oportunités. Abderrahim Houmy, SG du Département des Eaux et forêts explique les enjeux de la stratégie «Forêts du Maroc» pour la préservation des ressources forestières et le développement socioéconomique des populations.


Étendus sur 9 millions d’hectares, les espaces forestiers constituent un levier de développement pour la population rurale. Quelle place accorde la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030» à la population rurale ?
De par ses rôles, la forêt marocaine, en tant que patrimoine, mais aussi en tant qu’espace de production et de vie pour les ménages ruraux riverains, contribue à façonner les interactions en milieu rural, entre l’Homme et son espace. L’optimisation de cette interaction est la clef de voûte pour sortir du cercle vicieux en termes de dégradation des ressources et paupérisation des populations. Il est important de souligner que la fonction sociale de la forêt au Maroc est la composante la plus dominante, comparée aux fonctions économiques et environnementales, du fait que les forêts au Maroc sont principalement publiques et grevées de par la loi, du droit d’usage. En effet, la part de la valeur sociale représente plus que la moitié de la valeur totale apportée par la forêt au Maroc contre seulement 26% en moyenne au niveau des forêts méditerranéennes. La population des régions forestières est estimée à près de 7 millions d’habitants dépendant étroitement dans leur vie de l’exploitation des ressources naturelles et des biens et services fournis par la forêt. Dans ces régions, les forêts représentent un espace vital pour les populations, d’où elles tirent l’essentiel pour leur subsistance et y exercent des activités d’élevage et de prélèvement des produits ligneux et non ligneux. La nouvelle stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», lancée par SM le Roi Mohammed VI, constitue un tournant historique dans la gestion forestière au Maroc et insuffle un nouvel élan prometteur au secteur. Cette stratégie s’inscrit dans le cadre d’une démarche volontariste pour rendre le secteur plus compétitif et durable, à travers un modèle de gestion inclusif et créateur de richesses et qui place les populations usagères au cœur de la gestion des forêts. La stratégie repose sur cinq grandes orientations qui font des forêts un territoire de développement géré selon une approche participative et durable, créateur de biens et services forestiers et préservant la biodiversité.

En quoi consiste le modèle de gestion intégré et durable préconisé dans le cadre de cette nouvelle stratégie, notamment l’association des populations à la gestion des espaces forestiers ?
La stratégie «Forêts du Maroc» vise à concilier la préservation des ressources forestières et le développement socioéconomique des populations à travers un modèle de gestion intégré et durable. Dans ce sens, le premier axe de cette stratégie est de réinventer et structurer l’approche participative, construite autour des enjeux locaux et qui repose sur des incitations visant à faire de la population le premier partenaire dans la gestion forestière. Cet axe vise à structurer, tester puis déployer à grande échelle une nouvelle relation entre les usagers de la forêt, l’administration, et les collectivités locales. Ce modèle sous-entend la participation effective des populations dans le processus décisionnel forestier et l’appropriation des actions de développement de la forêt. Il se base sur une approche participative innovante avec un dialogue permanent entre les usagers et l’administration forestière, sur le respect des capacités forestières et sur la reconnaissance du savoir-faire local. La mise en œuvre de cette approche s’appuiera sur de nouvelles mesures et dispositions, notamment la création de plus de 200 Organismes de développement forestier (ODF) au niveau local et la contractualisation de la protection participative sur 50.000 hectares reboisés annuellement pour atteindre 100.000 ha à l’horizon 2030. Cette approche sera construite progressivement à l’aide d’un nouveau corps d’agents forestiers spécialisés dans l’animation socio-territoriale, déployés au niveau des communes forestières, pour instaurer le dialogue avec la population, catalyser la participation aux activités forestières et assurer la médiation avec les Autorités locales pour dépasser les difficultés actuelles. Ce modèle déjà testé au Maroc, est conforté aussi par un benchmark international dans des contextes similaires. La formation d’un noyau dur d’animateurs et le test au niveau des Communes forestières pilotes sont déjà lancés.

Quels sont les mécanismes mis en œuvre pour atteindre la création de 27.500 postes d’emplois directs supplémentaires avec une valeur marchande de 5 MMDH dans le cadre de cette nouvelle stratégie ?
En plus de l’approche participative évoquée précédemment, le deuxième axe de «Forêts du Maroc 2020-2030» a pour objet la gestion et le développement des espaces forestiers selon leurs vocations. Cet axe ambitionne principalement d’augmenter la part des biens et services marchands dans la valeur totale apportée par la forêt. De ce fait, cet axe permettra de donner une nouvelle place à la forêt au niveau du tissu économique national à travers plusieurs programmes dont les plus importants sont la promotion des investissements privés au niveau des forêts productives et l’aménagement et la valorisation du réseau des dix parcs nationaux par l’écotourisme. Ainsi, à l’horizon 2030, la stratégie a prévu des concessions au secteur privé sur une superficie de 120.000 hectares pour le développement de production de bois d’eucalyptus et de pin. Ce programme ciblera des espaces dont les conditions du milieu sont favorables pour tirer un meilleur profit des investissements et améliorer la couverture des besoins du pays en bois. Par ailleurs, les dix parcs nationaux existants présentent un fort potentiel de développement local, notamment en matière d’activités d’écotourisme et de valorisation des produits de terroir. Ainsi, la nouvelle stratégie projette de faire de ces espaces protégés une destination phare pour l’écotourisme à travers la création d’une marque «Parc National», le marketing de ses produits et services labellisés, le développement d’une infrastructure adéquate et la création de parcours naturels adaptés aux adeptes de la nature. Cette approche nécessite impérativement des investissements du secteur privé dans le développement d’hébergements et services connexes et ambitionne d’attirer 1 million d’écotouristes à l’horizon 2030. En matière d’emploi, la stratégie forêts du Maroc prévoit la création de 27.500 emplois directs supplémentaires dont, 10.000 dans la forêt participative, 6.000 dans la filière productive et 11.500 dans la filière écotouristique.

17.000 hectares de forêts se dégradent chaque année au Maroc. D’ici la prochaine décennie, comment le Département des Eaux et forêts compte pallier cette détérioration forestière ?
Le patrimoine forestier subit chaque année une dégradation due à de multiples facteurs dont la surexploitation des ressources forestières qui dépasse largement les potentialités des écosystèmes forestiers, conjuguées aux effets des changements climatiques. Compte tenu de cette situation, la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030» ambitionne, à l’horizon 2030, de rattraper 30 ans de dégradation de forêts et table sur une reconstitution des espaces forestiers (600.000 ha en 10 ans) à une cadence de 50.000 ha/an dans les premières années pour arriver à 100.000 ha/an à l’horizon 2030. Pour réussir ce pari, la stratégie forestière prévoit la modernisation des pépinières forestières en s’ouvrant sur le privé pour assurer un approvisionnement constant et de qualité pour la réussite des reboisements. A cela s’ajoutent des mesures incitatives pour garantir le respect des périmètres de reboisement par la population locale et une modernisation du cœur de métier et la promotion de la recherche et développement pour gagner en efficacité et en efficience. Cette stratégie vise à changer la perception des utilisateurs de l’espace forestier, à travers un ensemble de mesures et de leviers innovants, marquant une rupture avec la situation actuelle, et qui vont permettre d’endiguer les contraintes habituelles à la reforestation.

Où en sont les projets de création de l’Agence des eaux et forêts et l’Agence de conservation de la nature ?
Cette stratégie inaugurera une étape majeure à travers une refonte de l’institution au profit de structures capables de répondre aux exigences de la gestion d’un domaine forestier diversifié, et présentant un fort potentiel de valorisation. A travers cette vision, la nouvelle gouvernance permettra d’assoir un nouveau modèle qui intègre les instances de dialogue avec les acteurs et structures locales en impliquant les populations d’une manière effective dans la gestion des ressources forestières, en plus d’assurer la mission de conservation et de valorisation des écosystèmes forestiers. Cette réorganisation institutionnelle, qui permettra la mise en place d’une gestion des espaces dynamique et tournée vers la performance, a été déclenchée en coordination avec tous les partenaires institutionnels concernés. Cette réforme institutionnelle sera accompagnée également par une réforme légale en promulguant des textes législatifs les plus urgents. 

Yassine Saber / Les Inspirations Éco

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