Éco-Business

Finance embarquée : la grande absente du virage numérique

Faute de solutions simples et abordables, l’épicier, travailleur indépendant et figure archétypique du commerce de détail, reste à l’écart de la dynamique globale de digitalisation. Un retard qui pénalise autant le consommateur en quête d’une expérience fluide que l’économie dans son ensemble. C’est là qu’intervient la finance embarquée, en intégrant directement les services financiers au quotidien des commerçants.

Dans son échoppe nichée entre deux ruelles du quartier Maarif, Houcine poursuit son activité comme il l’a toujours fait, en liquide, sans terminal ni service de fidélisation. A l’image des 80.000 épiciers qui maillent le territoire national, il reste à l’écart d’une dynamique pourtant bien engagée. Car, à quelques mètres de là, des enseignes de négoce comme BIM, Marjane Market, Carrefour Market ou Kazyon proposent déjà une panoplie de services plus abouties (paiement sans contact, programmes de fidélité, gestion automatisée des stocks…).

Faute de solutions simples et abordables, l’épicier, travailleur indépendant, image archétypique du commerce de détail de proximité, demeure exclu d’un mouvement global. Bien au-delà du paiement, c’est tout un écosystème de services à valeur ajoutée – comptabilité, microcrédit, suivi des ventes– qui lui échappe. Les usages, eux, poursuivent leur course. Ce commerce de proximité, essentiel au tissu économique, demeure privé des outils qui lui permettraient de gagner en fluidité.

Le manque à gagner est surtout pour le consommateur, privé d’une expérience fluide, personnalisée et accessible 7j/7. Pourtant les cas d’usage ne manquent pas. Le commerçant est en mesure de piloter ses opérations depuis un simple terminal de paiement mobile. Ces outils de gestion intégrés permettent, en effet, d’offrir à moindre coût des solutions de paiement différé ou active un programme de fidélité. C’est là qu’intervient la finance embarquée. Encore méconnue du grand public, elle consiste à intégrer des services financiers directement dans des interfaces non financières.

«Il ne s’agit plus seulement de faciliter le paiement, mais d’offrir un bouquet de services intégrés allant du crédit instantané au programme de fidélité, de la gestion des stocks à l’assurance, le tout sans passer par une banque», explique Yassine Regragui, expert en fintech.

L’idée, d’abord apparue en Asie, s’appuie sur un principe simple, selon lequel l’utilisateur peut bénéficier d’un service bancaire sans même en avoir conscience. En pratique, cet écosystème s’appuie sur une architecture technique désormais plus accessible, fondée sur des API ouvertes, des modules prêts à l’emploi, la reconnaissance biométrique ou encore le cryptage via blockchain.

À l’échelle nationale, une adoption massive de ces outils pourrait contribuer à renforcer le taux de bancarisation, notamment auprès des populations tenues à l’écart des circuits traditionnels. Ce levier technologique constitue également, selon les experts, un facteur de productivité pour les petites entreprises, susceptible d’absorber une large part de l’économie souterraine.

Malgré ce potentiel intact, peu d’acteurs parviennent à franchir le seuil. HPS, pionnier de la fintech au Maroc, concentre encore ses efforts sur le seul volet des paiements. Le verrou, dans le contexte marocain, tient aussi à une forme d’inertie réglementaire, doublée d’une frilosité bancaire persistante. Les licences sont désormais accessibles, mais rares sont les opérateurs qui franchissent le cap.

Dans cet écosystème encore en gestation, les super apps — solutions qui centralisent tous les services dans une seule interface — apparaissent mal adaptées au contexte africain. En revanche, des modèles hybrides, conçus localement, pourraient voir le jour. C’est tout le sens des travaux menés par les promoteurs de la finance embarquée, qui misent sur une modularité radicale. L’approche se veut évolutive, fondée sur l’interopérabilité et sur une collaboration étroite entre startups et établissements bancaires.

«Contrairement à une idée répandue, la finance embarquée n’est pas une menace pour les institutions traditionnelles, mais une opportunité de redéfinir leur rôle dans un environnement numérique», confie Yassine Regragui.

Il faut dire que l’enjeu dépasse de loin le simple confort du consommateur. Il s’agit d’accompagner la transition numérique du pays par des solutions adaptées, inclusives, en ligne avec les ambitions du Mondial 2030. Or, malgré les atouts techniques et humains dont dispose aujourd’hui le Maroc pour accélérer, l’écart reste tangible entre les infrastructures disponibles et leur adoption effective.

À cet égard, le récent recul de Casablanca dans le Global Financial Centres Index – de la 52e à la 69e place dans la catégorie fintech – témoigne des efforts encore nécessaires pour structurer un écosystème durable.

Cette structuration ne saurait d’ailleurs se réduire à l’émergence ponctuelle de quelques startups emblématiques, mais exige des synergies concrètes et pérennes entre banques, opérateurs technologiques et autorités de régulation.

Revolut lorgne le marché marocain

Selon plusieurs sources concordantes, la néobanque britannique Revolut envisagerait de poser un premier jalon au Maroc. Déjà présente sur le continent, notamment en Afrique du Sud, l’entreprise aurait engagé des démarches exploratoires pour évaluer les conditions d’implantation dans un marché en pleine effervescence.

Dans le viseur, le segment B to B et les services embarqués, sur lesquels Revolut mise depuis plusieurs années à travers son offre destinée aux entreprises. Aucune annonce officielle n’a encore été formulée. Mais une chose est sûre : l’arrivée d’un acteur de cette envergure pourrait rebattre les cartes de la scène fintech locale.

Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO



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