Maroc

Revenus des ménages : comment nous portions-nous à la veille de la Covid-19?

La dernière enquête du Haut-commissariat au plan braque les projecteurs sur les revenus des ménages au cours de l’année 2019. Il en ressort, notamment, que 20% des ménages les plus aisés s’accaparent 53,3% du revenu national. Et comme le milieu urbain concentre les revenus les plus élevés, les 10% de la population les plus aisés vivent avec un revenu annuel moyen par tête supérieur de 72,4% à celui des 10% des ménages ruraux les plus aisés. Les détails.

Comment se présentait la situation financière des Marocains, à la veille de la crise sanitaire ? On le sait: l’avènement de la pandémie a épuisé bien des bourses, mais il demeure intéressant d’analyser l’état des finances des ménages au cours de l’année précédant la crise pour mieux comprendre l’ampleur des dégâts. Justement, le Haut-commissariat au plan (HCP) vient de publier une enquête détaillée sur les revenus des ménages au cours de l’année 2019. Fait inédit: le HCP a réalisé son enquête en s’inspirant de l’expérience de l’Institut national de statistique italien, notamment en allant recueillir directement les informations auprès des ménages. Soulignons que, jusque-là, l’équipe d’Ahmed Lahlimi essayait d’appréhender la répartition sociale des revenus à travers celle de la consommation des ménages, avec tous les biais que cette approche comporte. Cette enquête d’un nouveau genre a ainsi été réalisée entre le 1er décembre 2019 et le 31 mars 2020 auprès d’un échantillon de 3.290 ménages sur l’ensemble du territoire national et des couches sociales. Il en ressort que le revenu total des ménages marocains tourne annuellement autour de 767.142 MDH, soit 0,6% du PIB (Produit intérieur brut) du Maroc, qui était de 119,7 MMDH en 2019.


Rural vs urbain: le gap !
L’enquête révèle qu’en matière de revenus, les disparités sont persistantes à tous les niveaux entre le milieu urbain et celui rural. En effet, les richesses se créant généralement dans les villes, c’est à leur niveau que la plus grande proportion du revenu national est distribuée. L’enquête révèle, ainsi, que les ménages urbains disposent d’un revenu total près de 2,8 fois supérieur à celui de leurs homologues ruraux. C’est-à-dire que les premiers s’accaparent 564.024 MDH alors que les seconds ne se partagent que 203.118 MDH. Idem pour le revenu annuel moyen par ménage qui s’établit à 91.933 DH, ce qui équivaut à un revenu mensuel moyen de 7.661 DH. Là aussi, il y a une disparité entre ménages urbains et ruraux.

En effet, en milieu urbain, le revenu annuel moyen est de 98.483 DH, soit 8.207 DH de revenu mensuel moyen par ménage, tandis qu’en milieu rural, le revenu annuel moyen se situe à 77.600 DH, soit un revenu mensuel moyen de 6.467 DH. Même observé sous l’angle de la médiane, qui renseigne bien sur le niveau de répartition des revenus, cette disparité entre ville et campagne persiste encore. En effet, si 50% des ménages à l’échelle nationale ont un revenu mensuel moyen supérieur à 5.133 DH, ce sont encore les citadins qui se taillent la part du lion. 50% des ménages en milieu urbain ont un revenu mensuel moyen supérieur à 5.609 DH, alors que 50% des ménages en milieu rural ont un revenu mensuel moyen supérieur à 4.237 DH. Rapportée aux personnes, la répartition du revenu national révèle que le revenu annuel moyen par actif occupé est de 21.515 DH au niveau national, ce qui équivaut à un salaire mensuel de 1.793 DH. Chaque année, le citadin gagne en moyenne 24.992 DH, représentant 2.083 DH par mois. Le rural, lui, n’engrange que 15.560 DH, ou encore un salaire mensuel de 1.297 DH.

L’analyse de la concentration des revenus par tête, selon les différentes catégories socio-économiques, est également loin d’avoir atténué les disparités de revenus entre ville et campagne. Au contraire ! Elle révèle d’abord qu’au niveau national, les 20% de la population les plus aisés détiennent plus de la moitié (53,3%) des revenus des ménages contre 5,6% pour les 20% les moins aisés. Autrement dit, 80% des ménages se partagent 46,7% des revenus. La même approche démontre, également, qu’avec un revenu annuel moyen par tête de 57.400 DH, les 20% de la population les plus aisés disposent d’un revenu près de 10 fois (9,6) supérieur à celui des 20% de la population les moins aisés (6.000 DH). Autre révélation: le revenu annuel moyen par tête en milieu urbain est de 65.070 DH pour les 20% les plus aisés contre 7.286 DH pour les 20% les moins aisés. L’enquête souligne même une disparité au sein du milieu rural où les 20% des plus aisés ont un revenu annuel moyen par tête de 40.700 DH et détiennent plus de la moitié du revenu total (52,3%), alors que les 20% les moins aisés, ont un revenu annuel moyen par tête de 4.900 DH et ne disposent que de 6,3% des revenus.

Selon le HCP, la concentration des revenus est plus accentuée parmi les 10% de la population les moins aisés et les 10% les plus aisés. Les 10% des moins aisés vivent avec moins de 6.270 DH par personne et par an (7.756 DH en milieu urbain et 5.157 DH en milieu rural), alors que les 10% les plus aisés disposent de plus de 41.705 DH (48.440 DH en milieu urbain et 28.090 DH en milieu rural). Etant donné que le milieu urbain concentre les revenus les plus hauts, les 10% de la population les plus aisés vivent avec un revenu annuel moyen par tête supérieur à 48.440 DH, soit 72,4% de plus que celui des 10% des ménages ruraux les plus aisés. Les 10% des plus aisés concentrent 37,8% du total des revenus, contre 2,2% pour les 10% les moins aisés.

L’inégalité de revenu est de 46,4%
Dans ces conditions, l’inégalité de revenu estimée par l’indice de Gini est de 46,4%, un niveau relativement élevé puisqu’il dépasse le seuil socialement tolérable qui est de 42%. Au Maroc, cette inégalité du revenu est de 45% en milieu urbain et de 44,5% en milieu rural. Il en ressort qu’en 2019, la part des personnes à faible revenu était de 12,7% à l’échelle nationale, c’est-à-dire 6,8% en milieu urbain et 22,9% en milieu rural. Autrement dit, dans le royaume, il y a 4,5 millions de personnes pauvres à titre de pauvreté relative, dont deux tiers (66,4%) résident en milieu rural. Quels sont les facteurs qui discriminent le niveau de revenu au Maroc, au point de créer parfois la pauvreté ?

Plusieurs raisons…
Le Haut-Commissariat au plan a listé une série de facteurs pour expliquer les différences dans les niveaux de revenu. Le premier facteur est lié à l’âge du chef de ménage, dans le sens où le revenu mensuel moyen a tendance à plus que doubler à l’âge de la retraite. Il passe, en effet, d’une moyenne mensuelle de 4.200 DH pour les 15-24 ans à 8.600 DH pour les 65 ans et plus. Le second facteur a trait au genre du chef de ménage. Les ménages dirigés par une femme ont, de fait, un revenu moyen de 5.500 DH contre 8.200 DH pour ceux dirigés par un homme. Toutefois, étant donné que les ménages dirigés par un homme sont généralement de taille plus élevée, le revenu par tête est quasi-similaire pour les deux types de ménages, avec respectivement 1.740 DH et 1.800 DH. Par ailleurs, le troisième facteur identifié par les analystes du HCP est le niveau d’éducation. Les ménages dont les chefs n’ont aucun niveau scolaire ont un revenu mensuel moyen de 6.458 DH, tandis que les ménages dont les chefs ont le niveau d’enseignement supérieur ont un revenu de 14.281 DH. Comme quatrième et dernier facteur discriminant le niveau de revenu d’un ménage – sans doute le plus déterminant – le HCP a pointé la catégorie socioprofessionnelle
où il a identifié six groupes distincts. 

Qui sont les six groupes de catégories socioprofessionnelles déterminantes ?

Le premier groupe est celui des ménages dirigés par des responsables hiérarchiques de la fonction publique, directeurs et cadres de direction d’entreprises, cadres supérieurs et membres des professions libérales, dont le revenu mensuel moyen est 17.040 DH. La moitié de cette catégorie dispose d’un revenu mensuel supérieur à 13.055 DH. Le second groupe englobe les ménages dont les chefs sont des cadres moyens, des employés et des commerçants et intermédiaires commerciaux et financiers, avec un revenu moyen de 8.257 DH, dont la moitié gagne un revenu mensuel supérieur à 6.295 DH. Le troisième groupe comprend les inactifs (retraités, rentiers, et autres inactifs), avec un revenu moyen de 7.819 DH, dont la moitié gagne un revenu mensuel supérieur à 5.458 DH. Le quatrième groupe renferme les exploitants agricoles, pêcheurs, forestiers, chasseurs et travailleurs assimilés et les ouvriers agricoles, avec un revenu moyen de 7.370 DH. 50% de ces ménages ont un revenu mensuel supérieur à 4.390 DH. Le cinquième groupe comporte les conducteurs d’installations et de machines, les artisans et les ouvriers qualifiés, avec un revenu moyen de 6.447 DH. 50% de cette catégorie ont un revenu mensuel supérieur à 4.800 DH. Enfin, le sixième groupe inclue les manœuvres non agricoles, les manutentionnaires et travailleurs des petits métiers et les chômeurs n’ayant jamais travaillé. Le revenu moyen de ces ménages est de 4.720 DH. 50% de ces ménages ont un revenu supérieur à 3.910 DH.

Aziz Diouf / Les Inspirations Éco

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