Maroc

Peintures : pourquoi les prix jouent-ils au yo-yo ?

Quelques semaines après l’annonce de la suppression des jetons de peinture, les fabricants annoncent des hausses sur les prix de ventes. Pour l’heure, ces augmentations sont de 5 à 10%. De quoi perturber le marché. Pour les leaders de l’industrie de la peinture, cet effet yo-yo s’explique par une conjugaison de facteurs aggravants: pénurie de matières premières, crise de conteneurs, etc.

À l’instar d’un large éventail de secteurs d’activité, les fabricants de peintures sont frappés de plein fouet par la hausse des cours de matières premières. «Depuis fin 2020, une hausse des prix a marqué plusieurs matières premières. En dépit du fait que cette flambée concerne quasiment tous les secteurs, elle est beaucoup plus prononcée dans le notre. La flambée s’est accentuée de manière vertigineuse à partir de janvier-février 2021. D’habitude, le secteur traverse quelques périodes de hausse des prix», souligne Abed Chagar, directeur général de Colorado.


Sur les vingt dernières années, explique le dirigeant qui occupe également la fonction de président de la Fédération de la chimie et de la parachimie (FCP), « nous avons vécu ce phénomène deux ou trois fois, mais cela n’a jamais été aussi prononcé. C’est-à-dire que nous n’avons jamais eu autant d’augmentations de prix de matières premières sur une période très courte. Ce que nous subissons maintenant est exceptionnel».

Selon le DG de Colorado, le deuxième élément qui rend la situation exceptionnelle est que ces produits sont en pénurie. «Aujourd’hui, ce n’est pas une question de négocier ou d’acheter à un prix abordable, mais plutôt de trouver la matière», affirme-t-il. Les matières premières sont à la base de tout processus de fabrication. Pour parvenir au produit fini commercialisé sur le marché, les industriels de la peinture s’approvisionnent en pigments, résines, solvants, charges et additifs, ce qui fait, en tout, cinq familles de matières premières. S’y ajoutent des emballages pour le conditionnement, pouvant être en métal ou en plastique. «À l’heure actuelle, toutes ces familles de matières premières sont impactées par le phénomène de hausse vertigineuse des prix, laquelle est aggravée par la pénurie, souligne le dirigeant.

«La hausse des prix d’emballage tourne autour de 20 à 30% (sacs plastiques, films plastiques). Le titane a connu, sur un an, une augmentation moyenne avoisinant les 50% et les résines ont augmenté de 20%. Il y a des pigments qu’on ne trouve plus sur le marché et des couleurs qu’on ne peut plus faire», explique Abed Chagar.

Vu l’ampleur de la crise et la pénurie, de grands players mondiaux parlent des forces majeures pour expliquer cette situation. Conséquences : de plus en plus de fabricants de peintures n’arrivent plus à faire face à la demande. La matière première la plus stratégique dans la fabrication de peinture est le titane. Aujourd’hui, les leaders marocains de la peinture voient leurs commandes rationnées par leurs fournisseurs. «Quand on commande 200 tonnes, on nous en livre 60», relate un dirigeant. Pour constituer des stocks de sécurité et réduire le risque de rupture de stock de ces matières premières stratégiques, les industriels s’approvisionnent plusieurs mois à l’avance. Ce phénomène de rationnement des commandes n’épargne pas les stocks prévisionnels et prend de l’ampleur. Du fait de capacités de production et de stockage relativement limitées, les fabricants de taille moyenne ou les plus petits s’approvisionnent auprès de distributeurs, qui, eux aussi, ont du mal à trouver suffisamment de matières premières. Du fait de cette conjoncture, les petites et moyennes industries (PMI) du secteur achètent plus cher qu’à l’accoutumée.

Des stocks de sécurité pour amortir la crise
Le Maroc importe l’essentiel des matières premières entrant dans la fabrication de la peinture. Il en découle que les industriels constituent des stocks de sécurité relativement importants d’environ deux mois. Ceci a l’avantage de les tenir à l’abri quelques mois, en cas de ruptures ou pénuries mondiales. À l’inverse, les industriels européens travaillent en flux tendu parce qu’ils sont régulièrement livrés dans un délai de 3-4 jours. Mais avec cette crise exceptionnelle, plusieurs usines ont été contraintes de fermer, parce que n’ayant pas à leur disposition les intrants nécessaires pour faire tourner leurs unités. D’autres ont décidé de rationner leurs clients pour pouvoir servir le plus grand nombre possible.

Les prix de vente vont augmenter de 5 à 10%
Face à cette crise qui n’épargne aucun marché, l’association représentant les industriels français de la peinture a diffusé un communiqué officiel dans lequel elle tire la sonnette d’alarme vis-à-vis des pouvoirs publics. D’une part, pour qu’ils réagissent, mais aussi pour avertir l’opinion publique et les préparer aux augmentations de prix à venir. Au Maroc, pour l’instant, deux leaders du marché ont officiellement annoncé que les prix vont augmenter dans les mois à venir. «Les prix des matières premières sont toujours en hausse et nous n’avons pas de visibilité. Même si on augmente les prix de vente de 5 à 10%, on ne fait que répercuter partiellement les augmentations des prix des matières premières que nous subissons. Nous n’allons pas tout répercuter. Cela ne sera pas possible», explique Abed Chagar. Tout ceci coïncide avec la suppression des jetons de peinture. Pour parer au plus urgent et ne pas arrêter l’activité ou la production d’une gamme de produit, des réaménagements s’opèrent chez les fabricants. «Chez nous, le directeur des achats a été libéré de pas mal de fonctions subalternes. Il est aujourd’hui focalisé sur le sourcing, pour trouver quand cela s’impose des matières premières de remplacement. Je pense qu’on en a pour pas mal de mois encore. Je pense que la hausse des prix de matières premières s’étalera sur toute l’année 2021. En ce qui concerne 2022, c’est en fonction des éléments que nous aurons à fin 2021 que nous pourrons dire si la pénurie se poursuivra», nous dit un opérateur.

L’organisation de la profession fait défaut au Maroc
En termes d’organisation professionnelle, les fabricants de peinture au Maroc ont du pain sur la planche. Des associations de producteurs de peinture existent sur le terrain, mais le fait de ne pas réussir à fédérer tous les acteurs réduit la capacité des acteurs marocains à négocier d’une seule voix avec les fournisseurs, ou encore à faire entendre leurs doléances. Cela réduit aussi les capacités de coopération vis-à-vis des fournisseurs. «Si nous avions une association forte, cela aurait permis d’exiger que les entreprises marocaines soient mieux servies. Dans le contexte actuel, cela nous aurait permis d’aller dans des négociations de quantités à réserver pour le Maroc sans aller dans des négociations de prix. Cela permettrait aussi de militer auprès des pouvoirs publics pour trouver des moyens d’accompagnement», fait valoir Abed Chagar. Pour illustrer les problématiques d’organisation dont souffre le secteur, l’Association marocaine des industries de peintures, d’encres, de colles et adhésifs (AMIPEC), également la principale association professionnelle du secteur, fait face à des désertions depuis plusieurs mois. Aujourd’hui, elle ne regroupe que des acteurs de taille moyenne et plus petits. Les trois grands fabricants marocains de peintures ont claqué la porte (Ets Belhaj (Atlas), Colorado et Akzo Nobel (Astral)). Plusieurs griefs sont formulés par ces opérateurs, à l’encontre de l’association, dont le fait de «ne pas remplir sa mission».

Conjugaison de facteurs aggravants

Plusieurs secteurs d’activité traversent une crise similaire, notamment la menuiserie avec la hausse des prix du bois importé, l’automobile avec la pénurie de semi-conducteurs ou encore un pan de l’industrie High Tech avec la pénurie de composants passifs, etc. À cela s’ajoute la crise des conteneurs venants de Chine. Quand ce pays tourne à plein régime, il exporte moins de matières premières et, par ricochet, les autres concurrents en profitent pour augmenter leurs prix. L’autre phénomène qui vient complexifier cette crise est l’enneigement du Texas, il y a de cela quelques semaines. En effet, une vague de froid historique a frappé une grande partie des États-Unis provoquant des chutes de neige exceptionnelles. Vu que le Texas est un grand producteur de pétrole, les plus gros producteurs mondiaux de monomères, que l’État américain abrite, ont été contraints de fermer leurs usines pour plusieurs mois. Or, les monomères sont utilisés pour la fabrication de résines, ce qui a constitué une force majeure supplémentaire et augmenté la pression sur les fabricants de résines. Ceux-ci se sont retrouvés à cours de matières premières dans leur sourcing, ce qui a provoqué la fermeture d’usines en Europe.

Modeste Kouamé / Les Inspirations Éco

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