Maroc

Mjid El Guerrab: « L’islam a toute sa place en France » (entretien exclusif)

En pleine lutte contre la pandémie de Covid-19, la France doit aussi faire face, en plein confinement, à un autre fléau, celui du terrorisme islamiste. Les attentats perpétrés ces derniers jours meurtrissent la société dans toutes ses composantes. Mjid El Guerrab, député de la 9e circonscription des Français établis hors de France, dénonce ces actes qui ne sauraient être mis sur le compte de l’islam. Selon lui, il faut mettre l’accent sur l’éducation pour mieux enseigner le fait religieux, notamment auprès des jeunes.

Face aux récentes déclarations du président turc, vous avez déclaré qu’il faut de la pédagogie et réaffirmer les valeurs de la république. Pouvez-vous préciser votre idée ?
En effet, j’ai rappelé les valeurs essentielles qui fondent la République française : l’Égalité, la Liberté et la Fraternité. J’ai pour cela repris les paroles du président de la république après l’hommage national rendu au professeur Samuel Paty : «La liberté, nous la chérissons ; l’égalité, nous la garantissons ; la fraternité, nous la vivons avec intensité.» J’ai rarement entendu un discours aussi émouvant et l’on sentait que le président y avait mis tout son cœur. Ce triptyque républicain doit être pleinement incarné. Inscrit sur le fronton de nos mairies ou de nos écoles, il nous appartient à toutes et tous de l’enseigner durablement à nos enfants.


Vous avez demandé au ministre de l’Intérieur quelles seront les actions de la France pour faire «comprendre» la laïcité hors des frontières de l’Hexagone. Sa réponse vous convient-elle ?
Oui, il a notamment rappelé que ma question visait trois sujets. Tout d’abord, celui de la protection de nos postes diplomatiques et consulaires ou encore de nos écoles et de nos lycées à l’étranger. L’attaque au couteau d’un garde posté devant le Consulat général de France à Djeddah a montré à quel point ils pouvaient être des cibles et combien ils pouvaient être vulnérables. Des mesures seront prises prochainement pour renforcer leur sécurité. Le deuxième sujet est celui de la force de nos valeurs républicaines, notamment la laïcité qui offre la liberté de croire ou de ne pas croire. Enfin, le troisième sujet est celui de la grandeur de la France, pays des droits de l’Homme, qui doit continuer à accueillir toutes celles et ceux qui fuient la barbarie à travers le monde.

La laïcité doit aussi être comprise à l’intérieur des frontières du pays. Beaucoup de jeunes musulmans aujourd’hui n’adhèrent pas à ce principe. Pourquoi ?
Tout d’abord, on l’oublie bien souvent, mais la laïcité telle que nous la concevons en France n’est pas forcément mieux comprise ailleurs en Europe. Ainsi, une loi contre le sacrilège et le blasphème existe depuis 1861 en Allemagne et est toujours en vigueur. Ensuite, je souhaite dire qu’il y a plus de musulmans qui adhèrent à la laïcité que l’inverse. Malheureusement, ce sont bien souvent les minorités actives que l’on entend et voit le plus. Pour cela, il faut insister sur l’éducation et sur l’appropriation de la laïcité par tous les jeunes, musulmans ou non. Et comme je l’ai dit sur les bancs de l’Assemblée nationale, la laïcité est avant tout une liberté. «La liberté pour celles et ceux qui croient de pratiquer librement leur religion tant qu’elle ne fait pas obstacle à la loi de la République», pour reprendre les propos d’Aristide Briand, qui fut le rapporteur de la loi de 1905.

Est-ce l’islam qui n’arrive pas à s’intégrer dans le modèle culturel français ou est-ce le modèle culturel français qui n’arrive pas intégrer l’islam ?
Ni l’un, ni l’autre. L’islam a toute sa place en France, et nos compatriotes musulmans dans leur grande majorité vivent au quotidien leur religion avec sérénité. Les récents attentats qui ont meurtri la France, à Conflans-Sainte-Honorine ou à Nice -et je profite de l’occasion qui m’est donnée pour exprimer toute ma solidarité envers les proches des victimes- ou plus loin dans le temps au Bataclan, à Saint-Denis où à l’Hyper Cacher, ne doivent pas se substituer à la réalité. L’islam est avant tout une religion de paix. Ces actes odieux ne sauraient être mis sur le compte de l’islam, qui blâme d’ailleurs très fortement tout meurtrier, quelle que soit la cause qu’ils prétend défendre. Cependant, le fait religieux doit probablement être mieux enseigné en France, notamment auprès des plus jeunes.

Comment expliquez-vous ces fractures sociales qui divisent les différentes communautés de la société française ?
Les fractures sociales sont anciennes en France. Elles furent d’ailleurs au cœur du programme électoral de Jacques Chirac en 1995. Elles sont le fait de nombreux facteurs qui trouvent leur origine principalement dans la fin de la période des Trente Glorieuses. Il existe également en France des «fractures territoriales» que l’on a peut-être un peu oublié. Le récent mouvement des Gilets Jaunes est venu nous le rappeler. Certains territoires, périurbains comme ruraux, sont frappés par les inégalités, le chômage ou le retrait des services publics de proximité. Fractures sociales et fractures territoriales se mêlent, les premières étant plus importantes encore. Ces problèmes ne sont donc pas l’apanage de telle ou telle communauté. Il nous faut tous, collectivement, élus, entreprises ou encore associations, réinvestir toutes ces zones. La nature ayant horreur du vide, si ce n’est pas la république qui s’en charge, d’autres le feront à sa place.

Aujourd’hui quand on s’appelle Yassine, Mohamed ou Imane, l’accès à l’emploi, au logement, etc. est très compliqué. La France a-t-elle raté le coche avec les jeunes issus de l’immigration maghrébine ?
Après la Marche pour l’égalité au début des années 1980, que l’on a abusivement appelée la «Marche des Beurs», mouvement spontané et pacifique dont l’objectif initial était d’accorder une plus grande visibilité dans la société française aux jeunes Franco-maghrébins, il y a eu incontestablement quelques ratés. La désindustrialisation accélérée du pays, la vétusté de beaucoup de barres d’immeuble dont l’existence devait être temporaire ou encore la perte d’influence de certaines associations ou partis politiques expliquent en partie cela. Il y a toutefois de nombreuses raisons d’être optimiste. Il n’y a jamais eu autant de personnalités issues de l’immigration à l’Assemblée nationale ou dans les médias qu’en ce moment. Il ne faut pas que l’arbre du buzz cache la forêt de l’intégration ! Combien y a-t-il d’avocats, de chefs d’entreprise, de professeurs, de policiers, de jeunes talentueux issus de l’immigration dont on ne parle jamais ! Et je peux même vous dire qu’en cette période de pandémie, la plupart des médecins qui sauvent des vies sont aussi issus de l’immigration. Quand Mohamed ou Rachid sauve la vie de votre mère, vous remerciez le médecin sans lui demander quelle est sa religion ou son origine.

Vous parlez de pédagogie. Ne pensez-vous pas que la société française, dans toutes ses composantes, doit être impliquée pour reconstruire un modèle social apaisé ?
Oui effectivement. J’évoque d’ailleurs ce point-là dans mon livre «Déconstruire la Haine – deux années au Palais Bourbon», paru chez Alma Éditeur en février dernier. Entre autres thèmes, j’y avance la nécessité de repenser le rôle de la presse dans la médiatisation de la vie politique. Je propose ainsi de créer une haute autorité de la presse, à l’image du CSA pour la télévision. Cette dernière serait compétente en matière de presse écrite et de réseaux sociaux pour lutter contre les appels à la haine en ligne ou les fake news. Les manipulations de l’opinion et les fausses informations sont de véritables poisons pour notre démocratie, pour la société française dans toutes ses composantes.

L’islam radical pose problème. La réponse sécuritaire est-elle la seule option ?
Bien évidemment non, même si nous devons donner tous les moyens nécessaires aux forces de police et au service de renseignement pour nous prémunir de nouveaux drames. Je voudrais ainsi saluer le courage et l’héroïsme de ces pères et mères qui interviennent régulièrement, au péril de leur vie. Le président de la république Emmanuel Macron a ainsi avancé quelques idées tout récemment, lors de son discours contre les séparatismes aux Mureaux, parmi lesquelles un meilleur contrôle des associations religieuses et encore plus du financement des mosquées. Il faut également accélérer la formation des imams en France, lutter contre les enseignements «illégaux» et sectaires ou limiter l’instruction à domicile à certains motifs, notamment de santé. Il appartiendra ensuite au parlementaires d’examiner ou amender ces propositions le moment venu.

Que pensez-vous des appels au boycott des produits français dans nombre de pays musulmans ?
Je dénonce bien entendu tous ces appels au boycott. Je note d’ailleurs que le Conseil français du culte musulman (CFCM) appelle les musulmans de France à être très vigilants et à dénoncer ces types d’appels, qui tentent de diviser notre société et nuisent à l’intérêt de notre pays. N’oublions pas qu’en France ou dans le monde, beaucoup d’employés et même dirigeants de ces entreprises sont musulmans. Cela est donc ridicule… Depuis que je suis député, à l’Assemblée nationale ou à chaque fois que je me déplace dans les 16 pays de ma circonscription, je ne cesse de défendre les entreprises et les entrepreneurs français installés à l’étranger, dont une grande partie sont des binationaux. Ils sont autant porteurs de la culture française que des cultures du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Le visage de la diaspora française à travers le monde a considérablement changé ces dernières années. Je continuerai bien évidemment à les soutenir comme je le fais à chacune de mes interventions. Le président et le gouvernement doivent également mieux expliquer qu’en France, la presse ne peut pas être censurée, même si ce qu’elle écrit nous déplaît au plus haut point parfois. Par ailleurs, si elle diffame ou insulte, elle peut être poursuivie devant la justice. Le pendant de la liberté de la presse est celui de la responsabilité individuelle. Chaque média est responsable de sa ligne de conduite, de sa déontologie. Libre aux lecteurs de ne pas acheter cette presse-là…

propos recueillis par Fatima El Ouafi / Les Inspirations Éco

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