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Investissements. Cheick-Oumar Sylla: “Il ne suffit pas de décaisser : il faut créer de l’impact”

L’engagement d’IFC envers le Maroc ne cesse de se renforcer au fil des années à telle enseigne que l’année 2023 a été une année record en termes d’investissement. Ceci dit, malgré l’engouement, l’intérêt pour certains secteurs d’activité reste encore timide. Cheick-Oumar Sylla, directeur régional d’IFC pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique, nous décortique la stratégie adoptée pour conforter les pas d’IFC au Maroc.

IFC a connu une année record durant l’année fiscale 2023. Comment ce record a-t-il pu être réalisé, et quelles sont les perspectives pour les années à venir ?
C’est vrai que sur le Maroc, nous avons un programme qui est important. J’ajouterais que la dynamique pour ce pays est impulsée au niveau de la direction générale d’IFC. Ainsi, nous avons agi pour modifier la manière dont nous fonctionnons, en optant davantage pour des délégations, ce qui s’est traduit par une accélération du process.

Pour donner un ordre de grandeur, en 2022, au niveau global, IFC a engagé près de 36 MM$, 43 MM$ l’année précédente et probablement aujourd’hui, à fin 2024, on table sur une réalisation significative, qui sera très proche de nos engagements à IFC, soit près de 50 MM$ de manière globale.

Pour la partie Afrique du Nord, pour 2024, les investissements prévisionnels au Maroc tourneront autour de 1 MM$. Ce sera quasiment le même niveau sur l’Égypte. Et pour le reste de la région, on mobilisera probablement près de 200 millions. Mais ce qui est appréciable dans l’environnement au Maroc, c’est la solidité de l’équipe dont nous disposons. Nous comptons plus de 60 collaborateurs  avec toute l’expertise nécessaire dont les entreprises marocaines ont besoin, et ce, dans les différents secteurs (financier, infrastructure, ou encore, ce qu’on appelle agriculture manufacturing et service). Ces derniers peuvent aussi bien répondre aux sollicitations du gouvernement que de celles émanant de nos clients marocains.

Vous avez parlé d’une nouvelle approche. Que prévoyez-vous pour améliorer le modèle de coopération avec le Maroc ?
Il faut reconnaître encore une fois que l’équipe au Maroc est très engagée. Cependant, nous restons à l’écoute de nos clients pour répondre à leurs attentes pour in fine contribuer au développement du secteur privé et de la manière la plus efficiente possible. Car la finalité n’est pas simplement de lancer un projet d’investissement juste pour le lancer, s’il n’y a pas de valeur ajoutée qui se dégage. Notre mandat n’est pas de venir perturber un environnement qui fonctionne bien. Je dirais que le leitmotiv de notre institution est de pouvoir délivrer de manière efficiente, suivant un process rapide, mais sans jamais compromettre la qualité, car c’est la réputation de part et d’autre qui est en jeu.

Quels sont les secteurs dans lesquels vous n’avez pas encore investi et dans lesquels vous voulez vous introduire ?
Nous sommes présents dans pratiquement tous les secteurs d’activité, il n’y a pas d’exclusion. Mais je pense que là où on pourrait mener un accompagnement et une action beaucoup plus forte est l’entrepreneuriat. Cela pourrait concerner les startups ou encore l’appui aux PME.

Sur le volet des start-ups, si on compare le Maroc aux grands leaders, le Royaume accuse un certain retard par rapport aux leaders d’Afrique, il n’a d’ailleurs capter que 4% des levées africaines en VC alors qu’il représente la 5e économie du continent. Ainsi, il faut travailler sur la mise en place de structures adaptées, mais aussi d’une structure de garantie. L’intérêt est d’instaurer un écosystème pour attirer des entreprises et des opérateurs marocains afin de stimuler ce tissu entrepreneurial qui ne peut qu’avoir que des retombées positives sur l’économie marocaine.

Pour notre part, nous avons annoncé en décembre  un premier partenariat avec Tamwilcom pour mettre en place une offre d’accélération des start-ups au Maroc et renforcer le segment accélération, qui demeure faiblement servi à l’heure actuelle. Nous travaillons avec la Banque mondiale et le Ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’Administration sur la définition de la start-up, en consultation avec toutes les parties prenantes de l’écosystème.

Quid du secteur de la gestion de l’eau ?
Le Maroc a pris déjà un certain nombre de décisions en lançant des appels d’offres, notamment sur les centrales de dessalement de l’eau. Bien évidemment, ces projets doivent et peuvent être financés par le secteur privé. Dans ce sens, nous sommes prêts à soutenir les opérateurs qui s’intéressent à ces projets. Vous savez qu’en Égypte, IFC conseille les autorités pour le développement de quatre centrales, chacune de 1 million de m3. Le gouvernement a pris conscience que l’eau est stratégique au Maroc d’où le développement de plusieurs projets. Dans ce sens, nous disposons d’instruments financiers et de l’assistance technique pour accompagner ce volet.

Comment mobiliser l’investissement privé au Maroc, et que recommandez-vous au  gouvernement ?
Il y a un proverbe qui dit qu’on ne peut pas réveiller quelqu’un qui ne dort pas. Il ne faut pas toujours tout remettre sur le gouvernement. Disons les choses clairement, il y a bien un cadre dédié, des investissements et un gouvernement qui reste assez mobilisé pour lancer de grands projets. Le secteur privé doit aussi prendre sa part du risque. De notre côté, on insiste beaucoup sur la création de champions africains.

Dans cet esprit, nous avons signé un partenariat avec l’IEF-Maroc dédié aux entreprises familiales pour la gouvernance, car la pérennité d’une entreprise est primordiale. Aujourd’hui, certaines entreprises se sont structurées de telle sorte à avoir leur Family office. Toutefois, pour mobiliser l’investissement privé et favoriser la création d’emplois, ce sont les PME dynamiques à forte croissance, que l’on appelle communément les «gazelles» qui créent le plus d’emplois. Aussi, il conviendrait que le gouvernement marocain augmente le financement du secteur privé, provenant à la fois d’investisseurs internationaux et nationaux, pour développer des infrastructures grâce à des solutions innovantes, notamment des partenariats public-privé.

Les institutions publiques devraient également être mobilisées pour fournir des garanties aux investisseurs du secteur privé intéressés par l’exploitation au Maroc. Cela permettrait de réduire les risques des investissements et de les rendre plus attractifs et sécurisés pour les investisseurs. Donner la priorité à la mise en œuvre de mesures visant à augmenter le taux de participation des femmes dans le marché du travail, figure aussi parmi les recommandations prioritaires.

Dans le cadre de vos actions, qu’elles soient directes ou via le secteur financier, comment le suivi est-il effectué ?
Sur le volume global des interventions réalisées l’année passée, près de 40% des investissements se sont opérés via le secteur financier parce que nous ne disposons pas de la taille et de l’organisation adaptée au financement de petits investissements. Il faut reconnaître aussi qu’au Maroc, l’écosystème bancaire est solide, compétent et très compétitif, ce qui favorise l’ouverture de lignes de financement via ces établissements.

Néanmoins, pour le suivi, des équipes sont mobilisées pour effectuer des revues de manière régulière. Mais encore une fois, au-delà de l’aspect purement financier, d’autres aspects priment. À titre d’exemple, pour un financement de 500 M$ dans l’énergie, ce qu’il est intéressant de savoir, c’est combien de mégawatts seront produits et combien de familles vont en bénéficier. Au Maroc, lorsque nous approuvons un projet de financement nous établissons le score de l’impact du projet et nous devons, d’ailleurs, indiquer de manière proactive à quoi va servir ce financement. Et sur ce volet, on est jugé sur son additionalité et son impact.

Les acteurs avec qui vous vous engagez répondent souvent à ce type de critère, ou alors est-ce que les financements octroyés jusqu’à aujourd’hui ont vraiment produit leurs effets ?
Pour répondre de manière très claire, il n’y a pas de zéro défaut. Mais honnêtement, la manière dont on s’engage avec les banques est particulière. Avant de signer, par exemple, avec le Crédit du Maroc, il a fallu beaucoup de discussion avec la banque pour mieux connaître sa stratégie et son offre pour les PME afin de pouvoir proposer une expertise technique pertinente et apporte une valeur ajoutée.

L’inclusion financière est un axe stratégique. Comment IFC apporte-elle sa pierre à l’édifice ?
Nous avons un fort engagement avec Bank Al-Maghrib dans ce sens. Cependant, le domaine agricole revêt une importance capitale dans l’écosystème. Aujourd’hui, on ne peut pas développer une agriculture durable sans regarder la chaîne de valeur.

Pour ce faire, nous disposons d’outils, et d’ailleurs, une offre est sur la table. Elle consiste à inclure le digital pour l’ensemble des opérateurs qui figurent dans la chaîne de valeur. Dans le cas où il y a la garantie que le produit sera acheté, IFC intervient et peut proposer à une banque cette offre de financement. Elle s’engage même à prendre une partie du risque, sous forme de partage de risque. La mise en place d’un schéma de garantie est fondamentale, mais encore une fois, il faut créer la visibilité de par la solidité du modèle à travers la chaîne de valeur dans son ensemble.

Pour ce modèle, une expérience est en cours au Maroc et une autre, similaire, au Sénégal. Mais à mon sens, ce modèle peut bien fonctionner. Il peut y avoir d’autres systèmes, mais l’important est de mettre en place des outils innovants au profit de l’écosystème, en partenariat avec les banques. Ceci dit, certaines entreprises ont besoin d’être accompagnées par une prise de participation et pas forcément par de la dette. C’est un sujet sur lequel on s’est penché pour essayer d’identifier les entreprises qui ont besoin d’avoir un partenaire à long terme, capable d’injecter du capital pour leur permettre d’accélérer leur croissance. D’ailleurs, au Maroc, nous allons réaliser, dans les six prochains mois, trois investissements en fonds propres.

Bio express

Cheick-Oumar Sylla, en tant que directeur régional d’IFC pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique, a rejoint l’institution en 2017, apportant avec lui une solide expérience professionnelle dans divers domaines. Avant son arrivée à IFC, il a occupé des postes clés dans plusieurs entreprises renommées. Il a ainsi dirigé Ubipharm, puis a été vice-président du groupe ContourGlobal, actif dans le secteur de l’énergie en Afrique et en Europe. Il a joué également un rôle essentiel en tant que directeur du Secteur privé et du Développement des affaires au sein de la filiale privée de la Banque Islamique de Développement à Djeddah.

Son parcours professionnel a débuté au Crédit Commercial de France, par la suite racheté par la HSBC, avant de travailler au sein du groupe CFAO pendant plusieurs années. D’un point de vue familial et culturel, Cheick-Oumar Sylla se décrit comme un «caméléon», reflétant sa diversité ethnique et nationale. Ses racines familiales s’étendent sur plusieurs pays, dont le Mali, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Burkina Faso. De plus, sa fille étant mariée à un Marocain, il se sent particulièrement chez lui au Maroc, pour lequel il éprouve un véritable sentiment d’appartenance.

Maryem Ouazzani & Sanae Raqui & Moulay Ahmed Belghiti / Les Inspirations ÉCO

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