Culture

Art : initiation à l’achat de sa première œuvre par Hicham Daoudi

Hicham Daoudi
Galeriste et fondateur du Comptoir des mines de Marrakech

Il y a des souvenirs qui ont une odeur, un son, une voix. Celui de ma première vente aux enchères est ancré dans ma mémoire. Je me souviens des coups de marteau du commissaire-priseur qui battaient la mesure des «Adjugé, vendu !», accompagné de sa voix de ténor. Je me souviens de cette ambiance de surenchère et d’adrénaline palpable dans la pièce de ce grand palace marocain. A chaque pièce présentée, chaque acheteur présent dans la salle avait l’impression d’avoir fait l’affaire du siècle . Et je me demandais alors, mais comment doit-on s’y prendre pour faire la bonne acquisition. Afficher une œuvre d’art dans sa demeure est un rêve que caresse plus d’un. Et contrairement à ce que beaucoup de personnes pourraient croire, cette aspiration n’est pas inaccessible. Nul besoin d’être très fortuné pour collectionner de l’art. Hicham Daoudi, galeriste et fondateur du Comptoir des mines de Marrakech, nous livre quelques précieux conseils. 


Lorsque l’on veut acheter une œuvre d’art, doit-on laisser parler le coup de cœur et acheter ce qui nous fait plaisir ?
Tout dépend de l’envie de posséder des œuvres d’art, est-ce que c’est essentiellement pour sa maison, pour décorer ou pour agencer son milieu de vie avec des choses qui plaisent et qui correspondent à des goûts globaux ? Dans ce cas-là, la personne n’a pas la prétention de constituer une collection d’art et, là, la notion de coup de cœur fonctionne parfaitement.

Par contre lorsque l’on veut constituer une collection et avoir une forme de patrimoine artistique, à ce moment-là c’est la raison et la documentation qui priment. Il vaut mieux prendre le temps de réfléchir et bien se documenter, découvrir les artistes, les galeristes, les profils et avoir une idée globale. Si on est dans l’achat raison et collection, il faut donc connaître l’artiste, s’intéresser à sa biographie, aux idées qu’il défend, avoir ce que l’on appelle une cartographie et l’histoire de l’artiste et des œuvres déjà vendues qui sont souvent disponibles sur des sites de maison de vente aux enchères. Avoir des informations me paraît capital avant de décider d’acheter, afin que le premier achat ne soit pas gâché par un prix qui ne correspondrait pas à la vraie valeur de l’artiste.

Quelles sont les erreurs à ne surtout pas commettre ?
Il y a plusieurs erreurs à ne pas commettre ! Tout d’abord un achat, c’est du temps ! Il faut donc prendre le temps de savoir qui avons-nous envie d’acheter en priorité. Il faut avoir une forme de liste et d’objectifs lorsque l’on veut constituer une collection. Il faut se fixer des priorités d’achat et des budgets. Il ne faut donc pas se précipiter. Le manque d’information aussi constitue une erreur à ne pas commettre. Et arriver un peu facilement à un goût des choses, parce que l’on n’a pas assez de visibilité sur toutes formes d’art ou expressions artistiques, et prendre une décision que l’on pourrait regretter. Il vaut donc mieux acheter peu mais acheter bien.

Est-ce que vous conseillez de se tourner d’abord vers les jeunes artistes ?
Pour moi la notion de jeune et artiste mature ou renommé n’existe pas trop dans ma façon de lire les qualités artistiques. Je pense qu’il faut dans une collection, et c’est toujours avec un goût qui est construit dans le temps, allier les différentes expressions artistiques, que ce soit des peintures un peu abstraites classiques ou des peintures figuratives qui nous disent certaines choses à un certain moment et d’être ouvert aux nouvelles expressions artistiques qui nous disent autre chose de notre époque aujourd’hui.

Moi je suis féru des collections qui ne sont pas hermétiques à des formes d’art, j’aime bien quand les gens associent de l’intelligence et de la qualité dans toutes les générations.

Est-ce qu’assister aux ventes aux enchères est conseillé pour faire une bonne acquisition ?
Les ventes aux enchères, c’est un outil très intéressant pour connaître l’offre artistique à un moment donné et aussi avoir un état de la demande. Dans une vente aux enchères on est censé trouver des œuvres un peu plus rares qu’on ne trouverait pas en galerie par exemple. Donc pour moi la vente aux enchères constitue un palier, c’est un gage de qualité.

C’est déjà un stade de collection un peu plus poussé, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas commencer par ça. Cela signifie qu’on a un niveau d’exigence quand on participe aux ventes aux enchères. Lorsque ce n’est pas le cas, il est important d’abord de visiter les expositions et rencontrer les professionnels afin que ces derniers nous parlent des œuvres avant de prendre la décision d’acheter.

Commencer par la lithographie est peut-être une bonne chose pour un début ?
Ce n’est pas forcément une bonne idée, parce que la lithographie est une forme d’art à part entière et elle peut intervenir à tout moment dans la vie d’une collection. Mais pour les lithographies, il faut aussi se prémunir, voir la qualité du papier, voir si l’œuvre est piquée ou non par l’humidité ou par des champignons.

La lithographie est un domaine assez spécial, certaines sont plus valorisées que d’autres, sont de meilleure facture. Il faut donc bien choisir aussi quand il s’agit de lithographie et bien évidemment que le prix est plus alléchant parce que plus petit. Mais il ne faut cependant pas se tromper dans l’achat parce qu’une lithographie qui est piquée, qui a des manques, où la signature est illisible, n’a pas beaucoup de valeur.

Acheter de l’art c’est aussi bien le conserver, que faut-il regarder avant d’acheter une toile ?
Ce qu’il faut regarder en priorité c’est la qualité de la toile, la composition, regarder s’il n’y pas de trous. Voir s’il s’agit de la toile d’origine, c’est-à-dire qu’au dos de l’œuvre elle n’a pas été rentoilée. Il faut voir si l’œuvre en question n’a pas subit de restauration et pour cela il est difficile pour un profane de le détecter.

Dans ce cas il ne faut pas hésiter à demander aux professionnels qui vendent l’œuvre, et ont cette responsabilité, de nous donner des informations sur les éventuelles restaurations. C’est ce qu’on appelle l’état de conservation. Une fois l’acquisition faite, il faut éviter les zones où l’œuvre sera surexposée à la lumière ou connaître de très grands écarts de température. Typiquement, une œuvre d’art placé à côté d’une climatisation va vous faire jongler avec la tension de la toile en permanence et risque de créer des problèmes.

Art ancien, moderne ou contemporain ?
C’est là où le cœur prend le pas sur la raison. Il faut donc avoir un tropisme pour une technique de peinture ou du dessin ou bien aller puiser dans les actions, dans les idées de l’artiste, son côté politique et comment l’artiste vit au sein de la société. Comment a-t-il voulu changer le monde à sa façon ? C’est important d’être en phase avec les idées et les idéaux de l’artiste.

Comment choisir l’artiste ?
Moi en tant qu’amateur et collectionneur c’est la proximité et les liens que je peux avoir avec les artistes que je veux connaître. Et cette liaison humaine est primordiale et très importante. Essayer, au-delà d’acheter l’œuvre d’art, de connaître l’artiste. Ce sont souvent des gens formidables qui regardent le monde autrement et qui nous enrichissent de leur vision. Donc on comprend l’œuvre lorsque parfois on passe du temps avec les gens.

Faut-il investir dans les NFT ? Si oui, comment s’y prendre ?
Les NFT sont un nouveau continent artistique, c’est comme la découverte d’un continent. Il y a déjà beaucoup à boire et à manger, avec des NFT qui ne sont que des scans de choses déjà vues, déjà connues. Donc il faut faire très attention. Même dans le NFT, il faut être en phase avec une création ou être séduit par des idées dans l’œuvre d’art qui est visible. Le NFT n’est qu’un support, évidemment la différence majeure c’est la matérialité, car l’œuvre n’est pas présente sous nos yeux, mais elle existe sur les écrans, elle existe autrement. Encore faut-il maintenant faire le pas et avoir chez soi des écrans et de voir des choses aussi accessibles sur le Net et dont on est le seul propriétaire. C’est une philosophie de l’œuvre d’art qui répond à des comportements aujourd’hui grâce aux réseaux sociaux, à la fintech… Il faut y prêter attention parce que malgré tout l’avenir tend à donner plus de place au NFT.

Éliane Lafarge / Les Inspirations ÉCO


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