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Mohammed Yousfi : “L’instauration d’un cadre réglementaire et organisationnel est impératif pour le développement des zones logistiques”

Mohammed Yousfi
Directeur général de l’AMDL

Le développement des zones logistiques au Maroc a été érigé en priorité nationale. L’Agence marocaine de développement de la logistique se charge, dans ce cadre, du développement d’un réseau national de zones logistiques multi-flux d’environ 3.300 ha à l’horizon 2030. Mohammed Yousfi, son directeur général, revient sur le niveau d’avancement de ce chantier ainsi  que sur les freins  à son éclosion. 

Où en est-on du développement des zones logistiques, en particulier concernant le volet de leur planification ?
Je dirais, en premier lieu, que le développement d’une réelle compétitivité logistique de l’économie marocaine figure parmi les principaux objectifs du Royaume, surtout que le secteur de la logistique draine des investissements créateurs d’emplois et de valeur ajoutée, et participe amplement à la fluidification des échanges commerciaux du Maroc, aussi bien intérieurs qu’extérieurs. En deuxième lieu et au niveau de chaque région du Maroc, une logistique performante constitue un facteur clé de l’attractivité des territoires et un vrai levier pour leur développement socio-économique. Elle permet ainsi d’accompagner et catalyser les multiples dynamiques territoriales engagées. Elle passe impérativement par la mise en place d’infrastructures et d’installations logistiques optimales répondant aux besoins réels des opérateurs économiques. Cette réflexion constitue un axe important dans la stratégie logistique nationale lancée en 2010, portant notamment sur le développement d’un réseau national de zones multi-flux d’environ 3.300 ha, à l’horizon 2030. À cet effet, et dans un but de déclinaison de cet axe, le ministère du Transport et de la logistique, à travers l’Agence marocaine de développement de la logistique (AMDL), opère dans le cadre de la mise en place d’une planification territoriale appropriée de zones logistiques, à travers l’élaboration de schémas régionaux, réalisés en étroite collaboration avec les différents partenaires et acteurs locaux et nationaux concernés. Ces schémas ont pour but de planifier et structurer un ensemble de projets de zones logistiques adaptés aux besoins du marché et aux spécificités locales. L’établissement de schémas régionaux intervient face à une multitude de problématiques relatives, essentiellement, à l’absence d’une offre immobilière adaptée aux besoins des acteurs économiques ainsi qu’à l’éparpillement anarchique des entrepôts logistiques. Le schéma régional définit ainsi le nombre, la nature des flux à traiter, la surface et l’emplacement des zones à développer dans une région à court, moyen et long terme. Plusieurs travaux et ateliers de concertation ont été menés par l’AMDL, sous la supervision du ministère, et ont abouti à la validation de huit schémas directeurs actualisés de développement des zones logistiques de massification des flux de marchandises, afférents à huit régions du Royaume suivant le nouveau découpage administratif du Maroc : Dakhla-Oued Eddahab, Laâyoune-Sakia Al Hamra, Guelmim-Oued Noun, Souss-Massa, Marrakech-Safi, Béni Mellal-Khénifra, Drâa-Tafilalet et Fès- Meknès. Ces huit schémas totalisent une réservation de foncier de l’ordre de 1.185 ha correspondant à 24 zones logistiques avec des plateformes spécialisées en distribution, conteneurs, produits agricoles, matériaux de construction et produits céréaliers. Ces différents schémas constitueront un outil important pour la sécurisation du foncier dans les documents d’urbanisme.Concernant les autres schémas logistiques régionaux à actualiser, notamment ceux de Rabat-Salé-Kenitra, Casablanca-Settat, l’Oriental et Tanger-Tétouan-Al Hoceima, les travaux sont en phase finale de validation à l’échelle locale.

Quid de l’état d’avancement de leur réalisation ?

Je peux dire qu’en matière de développement des zones logistiques, différentes ont vu le jour dans plusieurs régions du Royaume comme à Casablanca-Settat (Zone logistique de Mita, réalisée par l’ONCF et Zone logistique Zenata, réalisée par la SNTL), à Tanger-Tétouan-AL Hoceima (Med Hub réalisée par TMSA), à Fès-Meknès (Zone logistique de Bensouda, réalisée par l’ONCF) et à Marrakech-Safi (Zone logistique de Sidi Ghanem, réalisée également par l’ONCF)…

Par ailleurs, le ministère de tutelle et l’AMDL s’attellent à la définition et l’amorçage, dans chaque région, de premiers projets d’envergure à développer avec une analyse fine de la demande et ce, en adoptant une démarche participative et de concertation avec les intervenants publics et privés concernés. Ainsi, les travaux d’aménagement in-site et hors-site d’une première tranche de la zone logistique au Sud d’Ait-Melloul dans la Région Souss-Massa ont été lancés en mai 2021.

Cette première tranche s’étale sur une superficie de 45 ha pour un montant d’investissement global de 350 MDH. Il y a lieu de souligner, dans ce cadre, que le montage financier de développement de ce projet est réparti entre cette région (avec une contribution financière de 100 MDH) et l’État, à travers le ministère de l’Économie et des finances et celui du Transport et de la logistique, représentés par l’AMDL (pour une contribution financière s’élevant à 250 MDH). L’avancement global des travaux de cette zone est d’environ 25%.

Par ailleurs, un portefeuille de premiers projets de zones logistiques régionales a été défini. Il englobe une superficie globale de l’ordre de 230 ha. Pour la Région Fès-Meknès par exemple, une première tranche de la Zone logistique de Ras El Ma, d’une superficie de 32 ha (pour un montant d’investissement de 300 MDH), dans la province de Moulay-Yaâcoub, a fait l’objet d’une convention spécifique conclue avec la région en vue de financer son aménagement et son premier développement.

Ce projet est, actuellement, en phase finale de préparation de son dossier d’appel d’offres pour le lancement des travaux.

Le dernier rapport de la Cour des comptes a pointé le retard de mise en œuvre du grand chantier de développement des zones logistiques. Qu’en est-il ?
Il est vrai que la mise en œuvre de l’axe de développement des zones logistiques a pris du retard, notamment du fait de la mobilisation des 3.300 ha prévus par la stratégie logistique nationale. Il est à noter, dans ce sens, que le seul travail de planification des zones logistiques régionales, et l’aboutissement de son processus de validation avec les différents acteurs publics et privés concernés, demande beaucoup de temps, ce qui a rendu la tâche difficile dès cette première phase.

En réalité, cette stratégie logistique est vivante dans sa philosophie et le travail d’actualisation doit s’opérer en se rapprochant et en se concertant avec l’ensemble des parties prenantes à l’échelle de chaque territoire. D’autre part, le développement ambitieux, cohérent et structuré des zones logistiques définies par la stratégie est tributaire de décisions fortes à prendre. À cet effet, la mobilisation des ressources financières n’a pas suivi la cadence souhaitée pour la mise en œuvre des différents projets.

D’ailleurs, la Cour des comptes a partagé cet avis dans son dernier rapport. Il sied de rappeler que, pour le cas d’un marché immobilier ouvert tel que le Maroc, l’implantation des zones logistiques dans des localisations attractives et adaptées se retrouve face à la concurrence d’autres opportunités d’investissement ayant un caractère plus rentable. Le concept des zones logistiques ne peut pas rivaliser sans une intervention effective de l’État pour sécuriser le foncier et amorcer leur aménagement, en particulier pour le hors-site.

Faute d’une offre de zones logistiques à services publics (multi-utilisateurs), adaptée aux besoins des acteurs économiques, plusieurs développements dispersés prolifèrent d’une manière non maîtrisée, et parfois dissimulée, en changeant la destination initiale des locaux, causant ainsi une réalisation de bâtiments logistiques non adaptés, dont la sécurité n’est pas prise en compte, qui échappent au contrôle des autorités et se font en dehors des zones planifiées par la stratégie nationale.

Cet état de fait a dû renchérir aussi le coût de la distribution urbaine suite à un encadrement insuffisant de l’exercice de planification, depuis la phase d’affectation urbanistique jusqu’à celle de l’acceptation des autorisations de lotir et de construire. Pour remédier à cela, il y a lieu de mettre en place un cadre réglementaire et organisationnel cadrant le développement des zones logistiques. À cette fin, l’AMDL est en phase finale d’élaboration d’un cadre adapté à l’immobilier et aux installations logistiques, notamment, sur les aspects urbanistiques, architecturaux, environnementaux et de sécurité.

Sur cette même tendance, quelles sont les principales difficultés rencontrées  pour le déploiement du chantier de développement des zones logistiques ?

La mise en œuvre d’une zone logistique passe par un ensemble d’étapes importantes pour sa concrétisation. D’abord, le foncier destiné à abriter une telle zone doit respecter certains critères d’emplacement, notamment la proximité des bassins de production agricole et industrielle, ainsi que des bassins de consommation, mais surtout de connectivité avec les infrastructures de transport.

Le problème ici, c’est qu’en plus du problème de la mobilisation des ressources financières pour le développement de l’ensemble du réseau national des zones logistiques, la mobilisation de ce foncier constitue une contrainte par la complexité des procédures y afférentes et relatives à ses statuts et régimes juridiques.

Concernant ce volet, l’accord pour la cession du foncier en question, à un prix raisonnable, n’est pas toujours garanti. En effet, pour un projet de zone logistique et à service public, la rentabilité est très sensible au coût d’acquisition de son assiette foncière. En plus, dans plusieurs cas de figures, des arbitrages sont nécessaires pour l’aboutissement de ces procédures. Aussi, le lancement d’un projet de zone logistique requiert l’aboutissement de la procédure d’autorisation, que ça soit dans son volet de lotissement ou d’acceptabilité environnementale.

L’accélération de ce chantier de développement des zones logistiques est désormais primordiale vu que ces projets présentent des services intégrés aux personnes et aux entreprises et des espaces logistiques modernes pour les acteurs économiques privés. Le but étant l’amélioration de la productivité et de la compétitivité des opérateurs, notamment les PME/PMI, en plus des impacts socio-économiques importants pour la création d’emplois, la dynamisation de l’économie locale et le drainage de l’investissement vers notre pays.

Comment avance la mise en œuvre du projet de la zone logistique de Zenata ?

La Zone multi-flux de Zenata, emblématique de la dimension transversale et multisectorielle de la politique de développement de l’activité logistique, était supposée jouer un rôle catalyseur pour l’amorçage de ces projets au niveau national. Toutefois, l’état d’avancement du développement de cette zone accuse beaucoup de retard. En effet, sur l’ensemble des 323 ha de ladite zone, dont 200 ha appartenant à l’ANP, 94 ha à l’ONCF et 28 ha à la SNTL, seule une tranche de 28 ha a été développée en zone logistique par la SNTL.

Pour sa part, L’AMDL a œuvré, depuis son opérationnalisation, à dynamiser le déploiement de ce projet dans un cadre cohérent qui vise à définir une vision commune entre les propriétaires des assiettes foncières (ANP, ONCF, SNTL) pour le développement mutualisé de cette zone.

C’est ainsi que l’Agence a réalisé une étude avec l’appui de la Banque européenne d’investissement qui a abouti sur un projet de développement des tranches de la Zone logistique multi-flux de Zenata sur les plans technique, environnemental, économique, financier et organisationnel en favorisant la synergie des expertises et des visions stratégiques des trois opérateurs publics précités.

À titre de rappel, le schéma de développement de cette zone, telle que recommandé par ladite étude, prévoit le développement de plusieurs composantes à savoir des parcs logistiques, un terminal intermodal, un port sec, un centre routier, des terminaux spécialisés et une zone aménagée à l’air libre.

Ce schéma de développement, corrélé à une localisation stratégique à un point nodal et multimodal, fait de la zone de Zenata un projet de grande envergure nationale et internationale à même de permettre une meilleure massification des flux au niveau de Casablanca et sur l’ensemble du territoire national, une intégration d’une véritable offre de services logistiques et une réduction de l’impact sur la métropole économique, en termes de congestion et de pollution, d’où l’impératif de préserver sa vocation logistique et d’accélérer son développement.

D’ailleurs, l’étude d’actualisation du schéma régional de la Région Casablanca-Settat, en cours de finalisation, a confirmé cette vocation logistique du site de Zenata et l’a retenu parmi les projets prioritaires à développer dans cette région.

Quid des perspectives d’accélération de la mise en œuvre du développement des zones logistiques ?
À ce sujet, Il faudrait rappeler que le ministère et l’AMDL disposent, dans leur portefeuille, d’un ensemble de projets régionaux de zones logistiques, prêts à être développés dans plusieurs régions, dans le cadre d’un programme triennal.

Dans ce sens et afin d’accélérer leur mise en œuvre, l’Agence est en train d’asseoir un schéma de développement à travers la création de filiales régionales qui seront son bras armé pour l’exécution et la concrétisation de ces projets. Les missions de ces filiales consisteront principalement en la réalisation des études techniques et architecturales et les travaux d’aménagement ainsi que l’exploitation, la gestion et la commercialisation de ces zones.

Ainsi, une première filiale à Souss-Massa, dédiée au projet de la zone logistique au Sud-d’AÏt Melloul, est en cours de création. Ce modèle pourra assurer une bonne mise en place et gestion de ces projets et permettra, également, d’ériger un outil opérationnel de l’État pour la mise en œuvre du réseau national intégré de zones logistiques tout en accélérant le développement de ces zones au niveau des différentes régions.

Moulay Ahmed Belghiti / Les Inspirations ÉCO

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