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Crise des céréales : le Middle East Institute alerte sur l’aggravation des risques

Dans un rapport qu’il vient de publier, le Middle East Institute analyse la fragilité de la sécurité alimentaire au Maghreb et les implications de la crise des céréales à laquelle est exposé le Maroc depuis septembre 2021. Il alerte sur le fait que l’absence de mise en œuvre de politiques appropriées pourrait entraîner une grave instabilité sociale et politique dans un avenir proche. 

Le Maroc, au même titre que la Tunisie et l’Algérie, a besoin de renforcer ses réserves stratégiques en denrées alimentaires pour mieux gérer les chocs qui risquent de découler des futures pénuries d’approvisionnement mondiales. En effet, ces pays du Maghreb partagent bon nombre de défis en matière de sécurité alimentaire. À l’instar de ses voisins, le Royaume est fortement dépendant des importations de céréales. Pour Michaël Tanchum (*), professeur chercheur non-résident du Middle East Institute’s Economics and Energy Program, «La crise des céréales à laquelle sont exposés les pays du Maghreb, depuis septembre 2021, ne doit pas être ignorée par la communauté internationale». Considérée comme un test de résistance en matière de gestion économique, agricole et environnementale, cette crise révèle que notre système alimentaire présente des fragilités dangereuses qui pourraient se traduire par une instabilité sociale et politique.


Pour le chercheur du Middle East Institute, le coût de l’inaction, ou d’une action insuffisante, pourrait être très élevé, car l’absence de mise en œuvre de politiques appropriées «est susceptible d’entraîner une instabilité sociale et politique dangereuse dans un avenir proche». Cependant, de tels résultats ne sont pas inévitables et peuvent être atténués par des politiques appropriées, dont certaines ont commencé à être mises en œuvre. Et d’ajouter que cette «crise a révélé de graves fragilités structurelles dans les systèmes alimentaires de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc, qui sont, en fin de compte, causées par l’incapacité à déployer des mesures adéquates pour faire face à l’impact de la pénurie d’eau accrue et du changement climatique». Alors que certaines des politiques nécessaires ont commencé à être mises en œuvre à des degrés divers, la bonne gouvernance, pour les mener à bien, sera essentielle pour déterminer le succès des efforts fournis. Des solutions pour améliorer l’insécurité alimentaire existent, mais comme les prix alimentaires mondiaux vont probablement continuer à augmenter en 2022, alors que les défis liés au climat continuent à s’intensifier pour la production agricole, l’on a peu de temps à perdre si l’on veut éviter des conséquences catastrophiques.

Des pistes de solutions
Le 8 octobre 2021, le Roi Mohammed VI a fait de cette question une priorité nationale publique dans son discours inaugurant la nouvelle session parlementaire. À cette occasion, le Souverain a «insisté» pour que le Maroc mette en place un «système national intégré» de réserves stratégiques pour les denrées alimentaires essentielles, les fournitures médicales et l’énergie, afin de gérer les chocs dus aux futures pénuries d’approvisionnement mondiales et autres urgences. Si les approches globales sont optimales, des mesures plus limitées peuvent, également, avoir des effets positifs importants. «L’extension de l’irrigation est essentielle pour stimuler la production céréalière», recommande le Middle East Institute. L’agro-technologie, notamment l’irrigation de précision fonctionnant à partir de sources d’énergie renouvelables, contribuerait grandement à améliorer les rendements agricoles, en particulier lorsqu’elle est associée à des technologies de pointe en matière de gestion hydraulique. Le dessalement d’eau de mer consomme beaucoup d’énergie et peut entraîner soit des coûts énergétiques élevés, soit une augmentation de la capacité de production d’électricité à partir de sources d’énergie renouvelables. En outre, toutes ces mesures nécessitent d’importants investissements en capital. À titre d’exemple, la mise en œuvre du plan national de l’eau 2020-2050, qui prévoit, entre autres, la construction de nouveaux barrages et d’usines de dessalement ainsi que l’extension des réseaux d’irrigation, pour promouvoir l’agriculture durable et la préservation des écosystèmes, est estimée à environ 40 milliards de dollars.

Contextualisons :
Pour Michaël Tanchum, l’Afrique du Nord est entrée dans une crise de sécurité alimentaire. La Tunisie, l’Algérie et le Maroc connaissent des niveaux d’inflation alimentaire jamais vus depuis les troubles civils du printemps arabe, il y a une décennie. Bien que la crise alimentaire actuelle du Maghreb ait été précipitée par les chocs économiques locaux et mondiaux provoqués par le déclenchement de la pandémie de Covid-19 en 2020 et ses suites en 2021, la fragilité structurelle des systèmes alimentaires est responsable de la gravité du problème. Au cœur de cette vulnérabilité, se trouve l’incapacité à mettre en œuvre des mesures adéquates pour faire face à l’impact de la raréfaction de l’eau et du changement climatique. La principale faiblesse du Maghreb réside dans sa forte dépendance aux importations de céréales, tant pour la consommation humaine que pour l’alimentation animale, dans un contexte où le prix moyen mondial des céréales a augmenté de 27,3 % en septembre 2021 par rapport à septembre de l’année précédente. Depuis, les prix continuent de grimper à un rythme encore plus effréné.

Dans les ménages maghrébins, la crise alimentaire est ressentie de manière plus aiguë concernant le prix du pain. Le cours du blé tendre, utilisé dans la fabrication du pain, s’élevait à 271 dollars par tonne à la fin du 3T 2021, soit une augmentation de 22 % en glissement annuel. Au quatrième trimestre 2021, le prix est encore monté en flèche, car les stocks mondiaux ont diminué, les producteurs des États-Unis, du Canada, de la Russie et du reste de la région de la mer Noire ayant subi des dommages à leurs cultures en raison de sécheresses, de gelées ou de fortes pluies. Aux États-Unis même, par exemple, les stocks de blé ne devraient atteindre que 580 millions de boisseaux au 1er juin 2022, soit le niveau le plus bas depuis 14 ans. Cette hausse des prix a été aggravée par la flambée des coûts des engrais azotés, consécutifs à la hausse de ceux du gaz naturel ou du charbon utilisés pour leur fabrication. Dans le cas des engrais destinés au blé, environ 80 % du coût de production provient du gaz naturel, dont le prix a été multiplié par cinq pour les fabricants d’engrais européens et par environ 1,5 pour leurs homologues américains. En conséquence de tous ces facteurs, le prix du blé tendre sur le Chicago Board of Trade s’élevait à 7,95 dollars par boisseau, au 1er novembre 2021, ce qui représente une augmentation de 57 % par rapport au 1er juillet 2021 et un prix jamais enregistré depuis janvier 2013.

Les dispositions prises par nos voisins

L’Algérie s’est fixé pour objectif de construire 31 silos métalliques qui créeraient une capacité de stockage supplémentaire de 670.000 tonnes. Dans ce pays, seulement 43 % des terres agricoles irriguées sont réservées aux céréales. Fin 2020, Alger a publié une stratégie de feuille de route 2020-24 portant sur plusieurs produits agricoles clés afin de réduire ses dépenses d’importations alimentaires. Concernant le blé, la modernisation proposée de l’irrigation devrait multiplier par deux ou trois les rendements actuels, produisant potentiellement plus de 7 millions de tonnes métriques de blé (T) par an d’ici 2024. La Tunisie, qui a été comparativement plus lente à prendre des mesures à la hauteur de l’ampleur de ce problème, a signé, en janvier 2021, un accord avec le Programme alimentaire mondial des Nations-Unies pour mettre en place un système de suivi de sa sécurité alimentaire.

Modeste Kouamé / Les Inspirations ÉCO


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