Maroc

Nizar Baraka : « la loi de Finances n’est pas à la hauteur » (VIDEO)

Le chef de file du parti de la balance dégaine et tire sur le gouvernement qui était très attendu sur le projet de loi de Finances. Cet ancien ministre de l’Économie et des finances estime que l’Exécutif aurait dû bien définir les priorités au niveau de ce texte, en vue de répondre aux défis tant économiques que sociaux. Plusieurs alternatives sont proposées par Nizar Baraka. Le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal s’exprime aussi, dans cet entretien, sur le retard abyssal de la réforme du cadre juridique électoral et n’hésite pas, à cet égard, à fustiger la majorité divisée sur certains points, dont le fameux quotient électoral. Deuxième partie de notre entretien.

Que proposez-vous comme alternative à la contribution sociale de solidarité ?
Nous considérons que cette contribution sociale ne devrait pas toucher les classes moyennes et les salariés. Cette contribution, qui a été déjà appliquée sur les salaires de 30.000 DH net et plus, ne rapporte pas beaucoup. Tel qu’il a été proposé par le gouvernement, le mode opératoire de cette contribution pose problème, car on ne différencie pas les salariés des retraités et des professions libérales. Le problème se pose déjà entre l’impôt professionnel et l’impôt de revenu classique. À cela, s’ajoute une problématique de taille : on touche une catégorie qui a déjà beaucoup subi et qui a payé le prix de la libéralisation des produits énergétiques et de l’augmentation des factures d’eau et d’électricité… Et à cause de la pandémie, beaucoup d’entreprises ont été amenées à baisser les salaires de la classe moyenne. Celle-ci a dû aussi faire face à l’augmentation des tarifs des écoles privées et aux coûts exorbitants de la santé. Aussi, le déclassement social de la classe moyenne s’accélère-t-il alors que cette catégorie est le socle de la stabilité du pays et le principal moteur de la croissance et de la démocratie.


Que pourrait-on faire justement pour la classe moyenne au niveau du PLF ?
Nous avons proposé une révision de l’impôt sur le revenu. L’idée n’est pas de baisser les taux, mais de revoir les tranches pour les élargir afin de ne pas tomber rapidement à 38%. Comme je l’ai déjà souligné, en contrepartie, il s’avère nécessaire de réduire les dépenses fiscales et les subventions et de réviser, comme nous l’avons déjà proposé pour la loi de FInances rectificative, l’IS sur les sociétés qui ont une position de monopole ou de quasi-monopole.

Certains parlementaires doutent de la véracité de l’enveloppe de 230 MMDH d’investissements publics. Quel regard portez-vous sur ce chiffre et surtout sur le taux d’exécution de l’investissement public ?
Cette enveloppe intègre le fameux fonds instauré par le souverain « le Fonds Mohammed VI pour l’investissement ». 15 milliards de dirhams sont prévus par l’État, une enveloppe à laquelle il faut ajouter 30 milliards de dirhams supplémentaires afin d’atteindre 45 milliards de dirhams. Ensuite, il faut identifier les projets structurants et chercher les partenariats public/privé pour pouvoir les mettre en place. Vu que toutes ces actions nécessitent du temps, il apparaît clairement que les 45 milliards ne seront pas investis dans l’immédiat. Cet objectif ne peut se concrétiser qu’à la deuxième moitié de l’année 2021. Or, le Maroc a besoin d’emplois nouveaux, d’une dynamique d’investissement nouvelle et de la création des conditions de relance économique. Ainsi, ce décalage impacter certainement le rythme de relance de notre économie.

Quels sont les amendements à introduire au PLF ?
Il est encore prématuré d’en parler. Le groupe parlementaire au niveau de la Chambre basse travaille sur ces amendements qui visent principalement trois leviers. Premièrement, il s’agit de maintenir, préserver et soutenir le pouvoir d’achat des citoyens. Deuxièmement, il faut apporter une aide essentielle à ceux qui ont perdu leur emploi pour qu’ils puissent être réintégrés sur le marché du travail. On ne peut que se féliciter de la mesure ayant trait à l’exonération de l’IR, durant 24 mois, pour les salaires versés aux jeunes lors de leur premier recrutement.

Il s’agit des jeunes de moins de 30 ans…
Nous considérons qu’il faut élargir cette mesure à toutes les personnes et surtout à ceux qui ont perdu un emploi et qui ont besoin d’être réemployés. Il faut encourager les entreprises à recruter des personnes ayant déjà une première expérience et qui se retrouvent sans ressources, car ils entretenaient leurs familles et ont des crédits de logement et de consommation… On ne peut pas laisser ces personnes livrées à elles-mêmes. Actuellement, aucun filet social n’est dédié aux classes moyennes. L’emploi constitue un axe fondamental pour nous. Le troisième axe stratégique sur lequel nous mettons l’accent, c’est celui de la réduction des inégalités tant spatiales que sociales. Nous considérons également qu’il serait important d’agir pour la promotion du numérique et de la transformation écologique dans notre pays.

Allez-vous présenter des amendements en commun avec le PAM et le PPS ?
Nous avons fait un constat commun : la loi de Finances n’est pas à la hauteur des aspirations et des attentes des citoyens ainsi que des besoins de reprise réelle de notre économie et également des besoins sociaux. Les groupes parlementaires vont se concerter et chacun présentera ses propres amendements. Nous aurons sûrement des amendements partagés, mais chaque parti a ses spécificités.

Sur la question de la réforme du cadre juridique électoral, la balle sera-t-elle dans le camp du Parlement pour trancher les points de discorde ?
Nous aurions aimé éviter cette option. Dès le mois de janvier 2020, le parti de l’Istiqlal a été le premier à demander au chef de gouvernement d’ouvrir le débat sur le code électoral, la loi organique sur les partis politiques et la réforme politique en général. Des discussions ont eu lieu avec le chef de gouvernement et le ministre de l’Intérieur. Les partis politiques ont soumis et présenté leurs propositions. Nous avons dressé un mémorandum en commun avec les partis de l’opposition pour rapprocher les points de vue. Cette formule n’était pas facile, mais elle était nécessaire. Notre objectif était en effet de boucler ce dossier le plus tôt possible.

Cette réforme est déjà en retard…
Cette réforme accuse en effet un grand retard à cause du désaccord entre les composantes de la majorité qui, contrairement à l’opposition, n’ont pas présenté un mémorandum en commun. Leurs propositions sont contradictoires, dont celle portant sur le quotient électoral qui a été proposée par la plupart des partis de la majorité, sauf le PJD. Nous considérons que le chef de gouvernement doit prendre ses responsabilités, regrouper sa majorité afin de réunir le consensus autour des points qui restent en suspens. Nous, en tant que parti de l’opposition, nous allons voir si ce consensus nous convient. Nous ne pourrons, ad vitam æternam, attendre que cette majorité atypique se mette d’accord car, comme en atteste l’expérience, elle traîne à le faire. C’est la raison pour laquelle nous disons que si la majorité ne parvient pas à se mettre d’accord, le débat doit être ramené au Parlement afin de pouvoir trancher. De toute façon, le dernier mot revient au législateur.

Que pensez-vous du calcul du quotient électoral sur la base des inscrits aux listes électorales ?
Cette notion de quotient électoral est devenue un point de discorde, comme si le monde allait s’arrêter si ce quotient était modifié.

Sur cette question, on a l’impression que tous les partis politiques sont contre le PJD…
Ce n’est pas le cas pour la simple raison que nous n’avons pas besoin du quotient électoral pour pouvoir avoir la confiance des citoyens. Au contraire, nous sommes un parti qui a toujours défendu la démocratie.
Je peux vous assurer que, quel que soit le quotient électoral, il n’aura pas d’impact sur le classement des partis politiques. Il est important de noter que nous défendons l’adoption d’un code électoral qui favorise la participation des citoyens. Malheureusement, le fait de ne pas voter pose un véritable problème de représentativité. Le premier parti au Maroc représente 10% des suffrages exprimés et 7% des personnes en âge de voter.

Le calcul du quotient électoral sur la base des inscrits aux listes électorales réglera-t-il le problème ?
Pour nous, c’est une question de package. Le problème n’est pas le quotient électoral uniquement… Il faut rester très mesuré sur cette question et éviter d’attirer le pays vers une crise politique inutile. Il est important de trouver la formule qui permet de répondre à trois objectifs. Il s’agit, en premier lieu, de l’impératif d’avoir une participation élevée car, dans cette conjoncture, nous avons besoin de la mobilisation des citoyens et de donner une crédibilité au prochain gouvernement en vue de relever les défis futurs. Il est aussi important de former un gouvernement ramassé, de manière à assurer un meilleur équilibre au niveau de la carte politique pour éviter d’avoir un parti accompagné de plusieurs partis satellitaires. Nous avons besoin de deux à trois partis forts, à même de partager une politique et un programme, afin de pouvoir regagner la confiance des citoyens. Ces derniers se perdent dans des conflits à n’en plus finir entre les composantes de la majorité actuelle. Le troisième objectif nécessaire consiste en la représentativité de l’ensemble des sensibilités politiques. Il est, à titre d’exemple, anormal que la fédération de la gauche, qui a eu 164.000 voix aux élections législatives de 2016, n’ait eu aucun siège au niveau de la liste nationale. Il faut réviser le cadre juridique pour qu’il soit plus juste et pour pouvoir dépasser les écueils du mode de scrutin actuel, notamment ceux du mode de calcul du quotient électoral. Il faut dire, en toute honnêteté, que le quotient électoral actuel favorise les grands partis. Avec 27 % des voix, le PJD a eu 32 % des sièges. Et avec 20% des voix, le PAM a eu 25 % des sièges. C’est pour cette raison que le parti de l’Istiqlal plaide pour la révision du mode de calcul du quotient électoral.

Le taux de participation reste la grande inconnue. Avec ce qui se passe sur l’échiquier politique, pensez-vous que les citoyens seront au rendez-vous?
La baisse du taux de participation est tendancielle alors que nous tenons à ce que la participation soit importante aux prochaines élections. Dans ce cadre, nous nous félicitons que tous les partis aient appuyé notre proposition de tenir les élections législatives, communales et régionales, le même jour, en vue d’avoir un taux de participation élevé. Comme vous le savez, les citoyens ont tendance à se mobiliser plus pour les élections communales que pour les législatives. Il est clair que ces élections se dérouleront dans des conditions particulières, en raison notamment de la pandémie. Beaucoup d’éléments manquent pour pouvoir élaborer une analyse objective concernant le futur taux de participation. En tout cas, nous espérons dépasser les 50%.

Jihane Gattioui / Les Inspirations Éco


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