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Qui est cette « extrême-droite » européenne pro-Islam ?

 

 


 

« L’islam est le dernier espoir de l’humanité dans les ténèbres du globalisme et du libéralisme ». Non, il ne s’agit pas de la déclaration d’un mufti d’Al Azhar ou d’un Imam Iranien, mais d’un leader d’extrême droite hongrois, Gabor Vona, homme politique de son état, et fondateur du mouvement Jobbik, souvent qualifié de néo-nazi. Que ce soit lors de ses tournées dans les pays majoritairement musulmans, ou lors de ses meetings, Vona ne cesse de parler de l’islam en des termes flatteurs, contrairement à ses homologues ouest-européens, dont la ligne nationaliste est indissociable d’un discours anti-islam.

« En Hongrie, la problématique migratoire, liée à une population issue des pays musulmans, n’était pas encore vive au moment où naquit le parti de Vona. Le mouvement Jobbik est un mouvement souverainiste, certes hostile à l’immigration, mais surtout nostalgique des sociétés anciennes, transcendantales, hiérarchisées, et patriarcales. Et aujourd’hui, seules les sociétés musulmanes fonctionnent encore sur ce logiciel et servent donc de refuge à certains traditionalistes occidentaux », explique le doyen Mohammed Bennani, politologue et expert en Relations internationales.

Cette sensibilité n’est pourtant pas visible qu’en Hongrie, puisqu’en Europe de l’Ouest, plusieurs mouvements qualifiés d’extrême droite sont sur la même ligne que Jobbik. Une tendance qui crée des dissensions majeures au sein des mouvements radicaux identitaires. Ainsi, en France, la Troisième voie de Serge Ayoub, ou encore Égalité et Réconciliation d’Alain Soral, se disent clairement islamophiles, malgré leur appel à voter, lors des élections présidentielles de 2017, pour le Front national, parti connu pour l’islamo-scepticisme de ses dirigeants. D’ailleurs, leurs opinions judéophobes les poussent à un discours radicalement pro-palestinien, les rendant proches de la communauté musulmane, terroir électoral traditionnel de la gauche. Un positionnement que les appareils des partis ne cautionnent pourtant pas, puisqu’ils qui ne cessent de louer, de leur côté, la politique sécuritaire d’Israël.

René Guénon et Julius Evola, les figures fondatrices

Au-delà des conflits internationaux, une bonne partie du terroir idéologique de cette ligne politique pourrait être qualifiée d’islamophile. C’est le cas de Juilius Evola, écrivain et poète contre-révolutionnaire du début du XXe siècle, considéré, par Pierre-André Taguieff, comme « l’icône proéminente de l’idéal fasciste ». Dans son livre « Révolte contre le monde moderne », il met en opposition l’islam et les deux autres religions monothéistes, considérant que le premier a un réel attachement à ce qu’il appelle la « tradition primordiale ». En somme, le penseur aristocrate voue une admiration pour le caractère « sans rédemption » de l’islam, qui favorise, selon lui, « la virilité spirituelle » de ses pratiquants. René Guénon (1886-1951), autre penseur incontournable de la « Nouvelle droite », s’est lui converti à l’ésotérisme islamique lors de son voyage en Égypte en 1930. Opposant de la théorie des droits de l’Homme et de la société individualiste qu’elle a, selon lui, créée, il devient musulman et se fait même appeler Abd al-Wâhid Yahyâ. D’autres penseurs occidentaux de la deuxième moitié du XXe siècle ont choisi la voie de l’islam, comme Roger Garaudy, pourtant militant communiste, catalogué d’extrême droite après ses prises de position radicales sur le conflit israélo-palestinien, et son lien historique avec la Deuxième Guerre mondiale.

L’islamophobie, dans l’ADN de l’extrême droite « maurassienne »

Mais pourquoi cette évolution dans le discours ? L’observatoire des radicalités français établit un lien historique avec les attentats du 11 septembre comme déclencheur de l’islamo-scepticisme chez les partis d’extrême droite, certes sous-jacent lors des années 1980 et 1990, mais qui est réapparu après 2001. Mais la présence de l’islam en Europe n’a jamais été bien vue par l’extrême droite maurassienne, majoritaire. Les écrits de l’ancien membre de l’Académie française, dans les années 20 démontrent que la question sécuritaire actuelle n’est pas le seul facteur de rejet vis-à-vis de l’islam. Après l’inauguration de la Mosquée de Paris en 1926, Charles Maurras écrivait : « La construction officielle de la mosquée, et surtout son inauguration en grande pompe républicaine, exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceux-ci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse. (…) Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ? ».

Ainsi, cette peur d’un islam exogène à la culture française ne date pas de 2001, mais s’est en tout cas accentué. «Il faut néanmoins préciser qu’au-delà de toute question doctrinale, un discours anti-islam dans le contexte actuel se révèle très rentable, d’un point de vue électoral», indique de son côté Ahmed Rachik, politologue. Et de conclure : «Même sans conviction, les appareils des partis populistes en Europe continuent sur cette ligne et marginalisent ceux qui, au sein de la mouvance, ont une position plus nuancée sur l’islam».

 

 

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