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Algérie : La fin de la paix sociale ?

Immobilisme, sclérose des élites politiques, crise institutionnelle, effondrement des prix du pétrole, oligarchies prédatrices… l’Algérie est sous l’effet d’un permanent conflit de basse tension. De quoi réveiller les démons des années 90 quand le pays était à feu et à sang.


Les premiers effets du prix du baril à moins de 50 dollars commencent à avoir un impact chez le voisin algérien. Devant l’effondrement des revenus du pétrole et pour éviter la crise cardiaque, l’été dernier, l’État algérien prenait les devants et annonçait une série de mesures considérées comme austères, et ceci sans consulter les partenaires sociaux. Résultat : une loi de Finances de 2017 qui prévoit de nombreuses augmentations des taxes et impôts, dont la TVA qui est passée de 17 à 19%.

Par ricochet, les prix du gaz, de l’électricité, du carburant et du transport flambent, provoquant au passage une grogne dans toutes les strates de la société algérienne, déjà à bout de souffle. Et c’est le Conseil national des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (CANPEDT) qui ouvrait les hostilités lors la rentrée scolaire en déclenchant une série de grèves en octobre dernier. Leurs revendications ? L’augmentation des salaires, une revalorisations des primes et une réforme de leurs statuts. Mais après une fin d’année de relative accalmie, la tension reprend de plus belle.

Béjaïa, ville morte
Lundi 2 janvier à Béjaïa, en Kabylie, à 250 km à l’est d’Alger. Pour protester contre les augmentations des taxes et charges fiscales prévues dans la loi de Finances 2017, les commerçants et les artisans ferment leurs magasins. Cette opération «Ville morte» paralyse la ville. Après une matinée relativement calme, vers 15h30, les premières tensions entre des manifestants et les forces de l’ordre éclatent. Des groupes de manifestants prennent pour cible un bus de l’entreprise de transport urbain et l’incendient.

Selon le quotidien Al Watan, les émeutiers ont saccagé des magasins, des administrations publiques, des abribus, des agences bancaires et caillassé les voitures de la police, avant d’être dispersés par les forces anti émeute. «C’est un mouvement spontané parti d’un appel anonyme à manifester lancé sur les réseaux sociaux», explique Mourad Ouchichi, professeur d’économie à l’Université de Béjaïa. Pour ne rien arranger, cette fièvre gagne rapidement d’autres bourgades de la wilaya de Béjaïa comme Akbou, Tazmalt et Bouira. Des violences qui viennent se greffer sur les revendications identitaires des habitants de la Kabylie amazighe, laquelle est le théâtre d’interminables affrontements entre la population et les forces de l’ordre.

Ingénierie du conflit social ?
Ces événements ont suscité plusieurs interrogations chez les Algériens. «Le pays est au bord de l’embrasement pour des raisons diverses, mais chaque mouvement social a besoin d’encadrement et de revendications ainsi que de têtes de pont clairement identifiés pour les porter. Or, le mot d’ordre des manifestations qui ont secoué la wilaya de Bejaïa provient de source anonyme sur les réseaux sociaux», analyse Mourad Ouchichi.

Habitués aux manipulations fomentées dans les couloirs obscurs des redoutables services de renseignements algériens (DRS) et autres oligarchies qui gravitent autour du pouvoir, l’opinion dominante aujourd’hui consiste à dire que les convulsions qui secouent sporadiquement le pays seraient une opération psychologique pour anticiper les conflits sociaux en les déclenchant. « Sans sombrer dans les hypothèses conspirationnistes dénuées de tout fondement rationnel, l’origine de ces événements, qui ont secoué la wilaya de Bejaïa est inconnue et il est possible qu’ils soient provoqués pour être utilisés comme contre-feu pour anticiper d’éventuels soulèvements populaires», déclare, prudent, Mourad Ouchichi.

D’autres analystes rejettent cette thèse de la manipulation d’un groupe de manifestants. Leurs arguments se résument au fait que la Kabylie, épicentre du conflit identitaire de l’Algérie amazighe, n’a connu que partiellement les évènements tragiques de la décennie des années 90 qui ont fait 200.000 morts et 16.000 disparus. Partant, il s’agit d‘événements passagers qui ne reflètent pas l’état d’esprit de tous les Algériens. «C’est faux. S’agissant de la crise économique et sociale, la Kabylie ne fait pas figure d’exception. L’embrasement est inévitable. Tout dépendra de la manière dont l’État va désamorcer cette bombe», insiste Ouchichi.

Faillite de «l’État papa»
Certes, les décisions prises par le gouvernement algérien sont impopulaires, mais elles ne sont que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. De nouveau, pour calmer les esprits, le ministre algérien de l’Intérieur a annoncé que 10 milliards de dollars ont été débloqués par le gouvernement dans le but de garantir le pouvoir d’achat des Algériens. Un mode opératoire très utilisé par l’«État papa» pour racheter la paix sociale chaque fois que les choses dérapent, mais il s’agit d’un pansement sur une jambe de bois, et ces mesures n’impactent pas les structure désuètes qui gouvernent le pays.

D’un autre côté, ses solutions de l’élite militaro-oligarchique du pays sont en total déphasage avec une large frange de la population ouverte sur le monde et assoiffée de changement, et se trouvent engluées dans l’immobilisme. Pour rappel, après la décennie sanglante, l’État algérien est entré en concurrence avec les islamistes sur le terrain de la pratique sociale de la religion, renforçant ainsi le conservatisme d’une société en perte de repères, d’un autre côté, les violences des années 90 ont provoqué le déplacement dans les grandes villes d’une population rurale qui a ramené avec elle son mode de vie et de pensée. Résultat, les agglomérations algériennes sont surpeuplées, et même quand l’état fait preuve de bonne volonté, ses programmes y sont difficilement applicables.

Enfin, pour éviter l’embrasement du pays qui paraît inévitable aujourd’hui en raison de la crise et de la succession d’un président mourant, la société et les forces vives du pays ont été écartées du jeu alors qu’elles pourraient jouer un rôle clé dans l’atténuation des effets de la crise. «Depuis 2011, les partis politiques ont été muselés, la presse a été étouffée par la pression économique des annonceurs et la société civile divisée. Personne ne peut atténuer cet état d’ébullition que vit le pays».

Au final, le courant dominant dans l’état algérien s’agrippe à son arme classique : jouer la carte du chantage sécuritaire vis-à-vis de la population en prétendant qu’un éventuel mouvement de la rue plongera le pays dans le scénario libyen ou syrien.


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