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Restaurer la croissance mondiale grâce au développement humain

Les causes du ralentissement économique mondial depuis la crise financière de 2008 sont à la fois cycliques et structurelles. À ce titre, il faudra un certain temps avant de pouvoir constater des améliorations. D’un autre côté, l’Histoire nous a montré, à maintes reprises, que les périodes de récession ou de dépression précèdent toujours des périodes de croissance spectaculaires. Notre travail, en tant que professionnels du développement, consiste à identifier les premiers indices d’un potentiel de croissance puis de tout mettre en œuvre pour qu’ils portent leurs fruits.


Dans bien des pays, le rythme des réformes structurelles est trop lent. Une croissance morose exerce une force contraire aux processus de réforme engagés. D’autant plus que les fruits de ces changements mettront des années avant de se refléter dans les chiffres de la croissance, et qu’ils risquent même à court terme d’exacerber la contraction. On constate par ailleurs la mise en place de changements structurels clairs et permanents dans l’économie mondiale ; ces changements présentent autant de défis que d’opportunités pour les marchés de pays émergents. La mondialisation, combinée à la révolution numérique, a diminué la valeur des choses simples et faciles à comprendre.

Notamment la main-d’œuvre non qualifiée, les matières premières énergétiques et les marchandises en vrac, ainsi que les produits financiers sans risque. Le «super cycle» des matières premières semble être arrivé à son terme, l’écart de productivité, entre travailleurs qualifiés et non qualifiés, continue à se creuser, et enfin la dévaluation de la monnaie dans un contexte de taux d’intérêt négatifs est tout simplement choquante. Le problème de ces marchés émergents est qu’ils présentent généralement une situation de quasi-excès de travailleurs non qualifiés et de matières premières, et que leur niveau de risque macro-économique (perçu ou réel) complique la possibilité de tirer profit de cette dévaluation.

Cela dit, ce monde nouveau présente aussi son lot d’opportunités. La plus importante est le nombre de jeunes qui naissent dans les pays moins développés. Dans ce contexte de déflation omniprésente, une ressource a rapidement pris de la valeur : le capital humain. Le monde ne peut plus uniquement compter sur l’innovation technologique. Nous avons un besoin urgent de personnes talentueuses et créatives. Le capital humain est réparti de façon homogène parmi les populations. Les marchés émergents contribueront pour une très grande part de cette réserve de capital mondial.

C’est là une certitude démographique. La richesse des marchés émergents dépend en grande partie de leur capacité et de leur vélocité à utiliser le capital humain dont ils disposent, en passant par des mécanismes d’embauche plus efficaces, un climat d’investissement propice, et des systèmes de santé et d’éducation optimisés. Utiliser le plein potentiel de ce capital permettra de créer une demande domestique au sein de ces marchés, dans un monde en recherche constante de consommation des ménages et d’investissement des entreprises.

Il faut de plus savoir exploiter la révolution numérique si l’on veut aider les individus à améliorer leur productivité au travail. On estime qu’environ 50% du ralentissement de la croissance du PIB par habitant aux États-Unis est attribuable au ralentissement de la productivité. Les raisons de ce ralentissement restent encore à élucider. Ce que nous savons, c’est que la révolution numérique s’est concentrée jusqu’ici sur la communication et le traitement de l’information. Les progrès technologiques se propageront certainement très rapidement à d’autres secteurs de l’activité humaine. L’intégration de ces avancées technologiques à l’ensemble de l’économie ne dépend pas uniquement du génie de la communauté scientifique et des entrepreneurs, mais aussi des transformations fondamentales sur les plans sociaux et politiques. C’est pourquoi ce processus a été plus long et plus complexe à mettre en place quand on le compare à la vitesse d’expansion de la révolution numérique.

Comme le souligne le dernier rapport de la Banque mondiale, si l’on veut tirer pleinement parti des retombées des dividendes de l’économie numérique, il faut également ajuster les penchants analogiques de l’économie réelle. Les transformations sociales et politiques fondamentales surviennent rarement, car il y a de nombreuses pièces dans ce puzzle complexe. Prenons un exemple : comment faire pour transformer l’écart croissant des salaires observé dans plusieurs pays en un agent du changement social ? L’Histoire nous montre que le berceau de la Révolution industrielle n’aurait pu voir le jour ailleurs que dans les îles britanniques, car il s’agissait à cette époque du seul lieu sur la planète où les avancées technologiques le permettaient, où le besoin économique était le plus fort et où la clarté idéologique nécessaire pour y arriver était la plus favorable.

Notre principale priorité aujourd’hui est de formuler de nouveaux modèles de développement en tenant compte des nouvelles réalités et de contribuer à l’essor de ces mécanismes structurants. Nous sommes conscients que le potentiel de croissance du modèle asiatique n’est plus adapté à ce nouveau contexte. Ce modèle dépend en effet très largement d’une croissance tirée par la production et les exportations, rendue possible grâce aux économies réalisées pendant la répression financière. Aujourd’hui, de plus en plus de métiers non qualifiés du secteur manufacturier sont automatisés, et l’épargne excédentaire mondiale est prête à être mobilisée dans des investissements à faible risque. L’urbanisation n’est pas une bonne solution, si elle est adossée à des métiers sans avenir ou n’offrant pas de grande valeur ajoutée.

De plus, le phénomène de mondialisation et l’arrivée des nouvelles technologies forcent les pays en développement à devoir faire face à la violence de la «destruction créatrice» à un stade trop précoce de leur développement.Le principal défi analytique qui nous incombe consiste à relier le «micro» au «macro». Les équipes d’IFC mettent tout en œuvre pour comprendre les tenants et aboutissants de l’évolution des pays dans la chaîne de valeur de manière à réaliser leur plein potentiel. Nous commençons par prendre des éléments tangibles, tels que les données d’exportation puis nous les projetons à grande échelle de manière à comprendre la nature des besoins en capitaux physiques, sociaux, institutionnels, intellectuels et d’infrastructures, qui permettent aux gisements de talent humain de développer leur potentiel.

Nous concevons également des outils d’analyse capables de traiter et de générer de très grandes quantités de données faciles à recouper, en particulier des données démographiques sur les ménages, les professions ou activités exercées et les niveaux de productivité et de revenus. Notre travail, assorti aux données empiriques, aidera les gouvernements à formuler de nouveaux modèles de croissance.

Il ne s’agit pas de concevoir un modèle unique, mais une multitude de solutions. En partant des deux postulats qui suivent, nous serons en mesure d’aborder ce travail avec optimisme : les périodes de récession ou de dépression précèdent toujours des périodes de croissance spectaculaires et, les marchés émergents fourniront une très grande part du capital humain mondial, c’est là une certitude démographique. Il est grand temps d’investir dans ce capital humain.

Ted Chu
Économiste en chef à IFC, membre du Groupe de la Banque mondiale.

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