Opinions

Projet de loi de Finances 2021 : la magie des chiffres

Par Abdeslam Seddiki
économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Le PLF 2021 est en discussion au sein de la Commission des finances avant son examen en plénière. C’est le projet de loi qui suscite le plus d’intérêt et de débats. C’est à travers la loi de Finances que le gouvernement affiche ses intentions et décide de ce qu’il compte faire au cours de l’année budgétaire à venir, voire au-delà si on tient compte de la programmation triennale. Ce débat ne doit pas se limiter entre les parlementaires et le gouvernement ou entre parlementaires de la majorité et ceux de l’opposition. Il gagnerait à être ouvert aux différents participants en dehors de l’enceinte parlementaire tant il est vrai que les questions soulevées intéressent notre vécu quotidien. Certes, il faut être un tant soit peu avisé pour pénétrer dans les dédales des techniques fiscales et budgétaires, et outillé pour procéder au questionnement des données, à leur interprétation, à les faire parler en leur donnant un contenu concret. C’est dans cet esprit que nous abordons dans le présent article deux problématiques qui nous paraissent fondamentales, à savoir l’investissement public et les postes budgétaires.


Concernant l’investissement public, au sens large, il est estimé à un niveau jamais atteint auparavant, à savoir 230 MMDH, ce qui représente 20% du PIB. Cet investissement est ventilé comme suit : 85,1 MMDH proviennent du BGE et des CST, 45 MMDH du Fonds Mohammed VI pour l’investissement, 81,1 des EEP et 18 MMDH des collectivités territoriales. Ces chiffres, pris dans l’absolu et tels qu’ils sont présentés, ne peuvent que susciter de l’admiration. Qui oserait contester le fait que l’État réalise un tel effort d’investissement qui équivaudrait pratiquement au double de l’investissement privé, sachant que la moyenne de l’investissement global (FBCF) oscille autour de 32% ? Seuls les nostalgiques du libéralisme pur et dur crieraient au scandale ! Mais quand on analyse de près les chiffres en les décortiquant, ils se réduiraient à des proportions plus modérées. Tout d’abord, il s’agit de prévisions, et comme telles, elles restent tributaires des incertitudes et des aléas. Les dépenses dépendent des recettes générées mobilisées, et celles-ci dépendent à leur tour d’une série de variables à la fois endogènes et exogènes. Or, quand on sait qu’en période normale, le taux de réalisation des investissements projetés dépasse rarement 60%, que dire d’une année pleine d’incertitudes et ouverte sur toutes les éventualités. Sur cette base, et sans jouer à Madame Soleil, l’investissement public ne dépasserait pas 140 MMDH, soit à peine 13% du PIB. Ensuite, même en nous inscrivant dans une hypothèse optimiste en retenant un taux de réalisation le plus élevé qui soit, il faut observer que l’année 2021 est une année de rattrapage des retards enregistrés au cours de l’année 2020. L’on sait en effet que la crise sanitaire et le confinement qui s’est ensuivi ont mis pratiquement à l’arrêt une série de chantiers publics. On devrait s’attendre pour l’année en cours à des résultats très modestes notamment pour les EEP et les collectivités territoriales.

Par ailleurs, en mettant de côté le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, l’investissement public se ramènerait à 185 MMDH, soit un niveau proche de celui de 2020 (182 MMDH) et inférieur à celui de 2019 (195 MMDH). À noter également que les dépenses d’investissement inscrites au BGE, de l’ordre de 77,2 MMDH comportent 28,3 MMDH de charges communes, dont une partie est transférée au secteur privé. De tels transferts ne feraient-ils pas l’objet d’un double comptage ? La question mérite d’être posée. Les mêmes interrogations surgissent en analysant les postes budgétaires et l’évolution des fonctionnaires civiles.

En effet, le document sur les ressources humaines, accompagnant le PLF, nous donne des indications qu’il convient de passer au peigne fin. Ainsi, entre 2010 et 2020, on assiste à une baisse du nombre de fonctionnaires par rapport à la population totale. Alors que la population totale a enregistré au cours de cette période décennale une augmentation de 1,11%, l’effectif budgétaire ne s’est accru en moyenne annuelle que de 0,14% à peine, totalisant 251.616 postes budgétaires. Il en découle que le nombre de fonctionnaires civils est passé de 560.500 en 2010, soit 1,74 pour 100 habitants, à 568.150 en 2020, soit 1,58 pour 100 habitants. Cette détérioration du niveau d’encadrement de la population n’épargne aucun secteur et aucune administration, sans compter la répartition inégale des fonctionnaires par région. Par conséquent, il n’y a pas lieu de se targuer des efforts accomplis en matière de postes budgétaires, d’autant plus que les départs à la retraite représentent en moyenne plus de 70% des nouveaux recrutements. La qualité du service public en a beaucoup pâti, aussi bien au niveau de la sécurité que de l’éducation et de la santé. Il n’y a pratiquement pas un seul secteur qui ne souffre d’un manque de personnel. D’ailleurs, un simple benchmarking avec certains pays nous montre l’ampleur de ce déficit en ressources humaines. Si le Maroc, comme on l’a vu, compte 1,58 fonctionnaires pour 100 habitants, l’Algérie en compte 5, la Tunisie 5,8 et la France, plus de 8… C’est dire tout l’effort qui reste à faire au lieu de rester prisonnier du dogme de la «masse salariale». Il ne faut surtout pas chercher les problèmes là où ils n’existent pas. En procédant au dégraissage aveugle de la fonction publique, on prive le pays de moyens nécessaires pour développer les secteurs vitaux comme l’éducation et la santé qui sont, faut-il le rappeler, sources de productivité et de création de richesse. À vrai dire, notre problème est celui de la croissance et non de la pléthore des fonctionnaires, comme on cherche à l’accréditer. Il est temps de briser ce cercle vicieux tout en procédant, en parallèle, à une réforme de fond de la fonction publique. 






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