Opinions

Post-Covid-19 : l’économie sortira-t-elle du sentier de la création-destructrice ?

Par Abdellatif Taghzouti
Professeur et expert en stratégie et management des organisations

La crise inédite que traverse le monde a des retombées désastreuses sur l’économie et la société. Dans l’article publié dans Les Inspirations ÉCO N°2627, je suis parti de l’apport schumpetérien pour mettre en évidence le concept de destruction créatrice pour l’économie. Dans ce numéro, je souhaiterais aborder un autre courant de pensée, représenté, entre autres, par les apports de Karl Polanyi, de Omar Aktouf, de Vincent De Gaulejac, de Baptiste Rappin, de Jacques Prades …Les idées de ces auteurs constituent le fil rouge de cette contribution.


L’économie au service de la société…
Si l’économie est si performante, ce serait, selon Schumpeter, parce qu’elle obéit à un principe de «destruction créatrice». L’économie remet ainsi en question, et détruit en permanence, des biens et des services qu’elle avait produits pour en générer d’autres qui apportent, selon Schumpeter, plus de valeur que ce qui a été détruit. Ce modèle réflexif se basait sur une hypothèse qui paraissait alors évidente : c’est par la croissance économique qu’on allait servir au mieux la société. Cependant, depuis au moins deux décennies, nous assistons manifestement à un essoufflement de ce principe schumpetérien, notamment au regard de ses retombées positives sur la société. Le nombre de disparitions d’entreprises, surtout dans l’industrie, le taux élevé du chômage, de la pauvreté et de la famine, l’utilisation outrancière de la nature, le mal-être social et le taux élevé de suicide en sont révélateurs…nonobstant, selon le professeur Rappin, le capitalisme est capable de régénérer de nouveaux mécanismes pour se rétablir, par référence au principe de la cybernétique. Nous constatons ainsi que le secteur tertiaire, et notamment celui de l’édition de logiciel, pousse l’innovation à des niveaux tels qu’elle est en capacité de relancer le concept schumpetérien. En effet, l’avènement de l’Intelligence artificielle, sans aller jusqu’à ses formes les plus fantasmées quoique de plus en plus réelles, ainsi que son premier niveau de déclinaison opérationnelle dans les entreprises sous la forme du «Robotic Process Automation» (RPA) joue un rôle sans précédent dans l’efficacité du modèle schumpetérien. Dans cette période de confinement, les organisations publiques et les entreprises privées se sont ruées sur les éditeurs de logiciels de RPA, pour être en mesure de faire face à l’impératif de continuité d’activité, alors que leurs collaborateurs ou agents se retrouvaient empêchés de travailler pour cause de contraintes personnelles, ou simplement parce qu’ils ne pouvaient plus accéder à leur outil de travail. Les robots ont donc permis de prendre le relais des humains, grâce à une robotisation des processus exécutés jusqu’alors par du personnel. Dans ce contexte de crise Covid-19, où il va falloir faire des économies significatives pour essayer de se maintenir à flot, a fortiori avec un horizon temporel très incertain, les agents économiques et les administrations vont déployer des robots dans leur processus de servuction. Avec cette stratégie, les acteurs économiques et publics sont en capacité de réduire leurs coûts de fonctionnement (OPEX) en investissant dans des robots logiciels (CAPEX). Nous assistons ainsi, à l’instar de la mécanisation et la robotisation historique de l’industrie et de l’agriculture, à un processus irréversible de robotisation des activités tertiaires, jusqu’alors plutôt préservées et pourvoyeuses d’emplois, en relais des secteurs ayant subi de profondes transformations de leur chaîne de production. Si le secteur tertiaire est désormais la terre promise de la robotisation, fer de lance de l’innovation technologique et numérique actuelle, vers quels horizons économiques et sociaux la société s’oriente-t-elle ? «Que voulons-nous inventer ?», s’interroge Bruno Latour. Inventer des robots pour les déployer dans le tertiaire, vivier principal des emplois d’aujourd’hui, est-il vraiment une solution socialement responsable ?À la lumière de ce développement, l’économie sert-elle vraiment les intérêts de la société, si on se réfère à la thèse schumpetérienne ?

Quand l’économie se retourne contre la société !
Selon Karl Polanyi et Jacques Prades, l’innovation technologique (RPA, par exemple) et la transformation numérique de l’économie, voire de la société, présentent un risque de désagrégation sociale, et d’utilisation abusive de la nature et de la monnaie. Toute l’économie étant engagée dans une course effrénée vers l’avant, aucune entreprise n’accepte de maintenir un rythme de croissance nulle, en s’attelant simplement à délivrer un service de qualité à bon prix, avec une rentabilité suffisante pour faire vivre toutes les parties prenantes. L’entreprise est ainsi continuellement dans une logique de croissance, avec un leitmotiv : Comment faire toujours plus avec moins ? La solution idoine d’inspiration schumpetérienne consiste à ce que l’entreprise envisage de remplacer les humains par des robots logiciels ! Mais la conséquence de cette stratégie est une destruction certaine et massive d’emplois. En fait, si on raisonne en solde net, l’innovation technologique détruira beaucoup plus d’emplois qu’elle n’en créera, et nombre de métiers d’aujourd’hui n’existeront plus dans une à deux générations, comme en attestent les nombreuses études prospectives sur l’évolution des métiers. L’obsolescence des métiers actuels induite par l’innovation technologique de remplacement risque de causer la disparition de nombre d’entreprises. Dès lors, il ne s’agira plus d’une pandémie virale, type Covid-19, susceptible de mettre notre société sur le flanc, mais bien des conséquences de cette innovation technologique que nous appelons innocemment de nos vœux. Gardons à l’esprit que la disparition d’une personne morale, une société commerciale, c’est potentiellement des dizaines, voire des milliers, de personnes physiques qui se retrouvent sans emploi, avec des conditions de vie dégradées, voire précaires. S’il est bien des pays où l’État est capable de faire tampon et soulager les difficultés de sa population, grâce à son système de couverture sociale (France, Allemagne…), ou de solidarité sociale (Maroc), il en est d’autres, et bien plus nombreux, où cette solidarité sociale et économique est faible, voire inexistante, comme les USA, l’Inde, l’Amérique du Sud. Pas de travail, pas de revenu !
Si nous nous attachons à réfléchir à l’impact du numérique dans nos vies de confinés, il me semble que nous pourrons y déceler certaines formes de création destructrice. En effet, la nouvelle forme généralisée de travail à distance, révélée au plus grand nombre suite au Covid-19 et possible grâce au digital, a été particulièrement inégalitaire tant les conditions personnelles de travail à la maison ont pu influer sur la capacité et la qualité du travail des collaborateurs. En effet, le «home office» s’est certes démocratisé par contrainte, mais il n’en reste pas moins inéquitable par essence, car il ramène tout un chacun aux contingences de son domicile (exiguïté, bruit, surnombre, manque d’équipement informatique…), là où le lieu d’exercice normal de son travail est censé mettre à sa disposition les moyens et l’environnement lui permettant d’assurer le meilleur niveau de productivité. Le collaborateur est alors susceptible d’être exposé à des situations intenses de stress, à une difficulté à se concentrer, et devenir un terreau fertile pour nombre de risques psychosociaux. Dans ce contexte, tout un chacun peut avoir le sentiment profond que si on ne réussit pas, c’est parce que l’on n’en fait pas assez, et s’ensuit alors une détresse psychologique, un stress profond, voire un burn-out, selon le professeur De Gaulejac.

Le capital humain, ressource précieuse
Dans la lignée des auteurs progressistes précités, je peux conclure qu’il est grand temps de remettre en question les paradigmes utilitaristes et positivistes de l’économie qui empêchent de penser les contradictions du monde d’aujourd’hui, et qui relèvent de l’idéologie des ressources humaines. Dans ce cadre, l’humain est perçu comme une ressource dont la finalité serait la croissance économique, et on ne décèle pas l’inversion de logique ardemment défendue par le professeur Omar Aktouf. Pour cet auteur, faire de l’humain un indicateur de résultat, c’est l’instrumentaliser au service d’une finalité qui est l’économie, alors même que l’économique devrait être un moyen pour satisfaire une finalité qui est le développement de l’humain et de la société, avec comme corollaire la nécessité de vivre avec la nature et pas contre elle (rappelle le professeur Aktouf, lors d’une conférence virtuelle organisée par l’ENCG de Fès, le 11 juin 2020). In fine, cette crise de la Covid-19 est un «fait social total», comme disait Marcel Mauss. C’est un fait qui révèle la nature profonde de notre société, nos rapports à la vie, à la mort, à la nature, à l’économie et aux valeurs qui font notre commune humanité, loin de tout raisonnement utilitariste. 

Tags

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page
Fermer