Opinions

Marx : Un héritage «capital»

L’humanité vient de célébrer le 5 mai dernier le 200e anniversaire de Karl Marx. L’occasion de revenir sur la vie et l’œuvre de ce grand penseur et homme d’action qui a marqué de son empreinte le monde entier. Il constitue un cas unique jusqu’à présent, et aucun penseur n’est parvenu à le dépasser ou à l’égaler. De formation multidisciplinaire, à la fois philosophe, historien, sociologue, juriste, économiste, il a mis son savoir et sa méthodologie au bénéfice des travailleurs pour réaliser une transformation intelligente et consciente du monde. Sa pensée est née de la combinaison de trois grandes écoles: l’économie politique anglaise avec Adam Smith et David Ricardo, le socialisme (utopique) français avec Saint-Simon, Proudhon… et la philosophie allemande avec Hegel. Des premiers, il a repris l’idée, déjà présente chez Ibn Khaldoun, de la valeur-travail en distinguant le travail de la force de travail. Cette dernière devient une marchandise dans le capitalisme. De l’école philosophique allemande, il a repris la notion de dialectique en la «remettant sur ses pieds» pour qu’elle devienne une dialectique appliquée à la réalité sociale au lieu de rester abstraite, sans impact sur le réel, car «les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer», écrivait à ce propos Marx. C’est justement là que réside l’apport de l’auteur du «Capital» que personne ne peut réfuter ouvertement. Même les ultra-libéraux reconnaissent la pertinence de la méthodologie marxiste, à savoir le matérialisme dialectique, utilisée pour comprendre et dégager les lois de l’évolution sociale, et par conséquent le devenir du capitalisme. Tout est vu sous l’angle de la dialectique, de l’unité des contraires et des interactions entre différentes sphères et instances. «Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience», écrivait-il! En pédagogue averti, il fournira un exemple simple mais édifiant pour illustrer cette relation dialectique entre le niveau technique atteint par une société donnée et la nature des rapports de production: «au moulin à eau correspond la société féodale, et au moulin à vapeur la société bourgeoise». Tout en reconnaissant le caractère progressiste du capitalisme par rapport au féodalisme et les autres modes de production antérieurs, Marx consacre l’essentiel de son œuvre à analyser le «capital» entendu comme rapport social: sa genèse, ses métamorphoses, ses contradictions. Il a démontré et décortiqué les mécanismes d’exploitation qui constituent l’essence et la raison d’être du capitalisme. Et ceci à l’aide d’un argumentaire scientifiquement construit. Sur ce plan, l’histoire lui a donné raison. Car les inégalités entre Nations et à l’intérieur de chaque pays n’ont fait que s’accroître, comme l’a bien montré Piketty dans son ouvrage «Le capital au XXIe siècle». Bien sûr, dans la logique de sa méthodologie et le prolongement de son analyse, Marx envisage le dépérissement de l’État et la disparition du capitalisme eu égard aux multiples contradictions qui le minent de l’intérieur, notamment cette baisse tendancielle du taux du profit, et aux luttes des travailleurs pour leur émancipation. «L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes» écrivait-il dans le Manifeste du parti communiste. Avait-il sous-estimé les capacités adaptatives du capitalisme et de son stade suprême, l’impérialisme? Sans aucun doute. Tout en étant convaincu de l’inéluctabilité de la fin du capitalisme, il s’est interdit, par contre, de décrire ce que doit être la société d’après. Il n’a fourni que de vagues indications sur le socialisme. Il n’avait surtout pas imaginé que ce dernier allait être instauré pour la première fois en Russie tsariste. Accident de l’Histoire? Pour lui, le pays le mieux préparé de par ses conditions objectives à connaître la révolution sociale et le passage vers le socialisme serait bien entendu l’Angleterre. Toute personne est le produit de son époque. C’est aussi valable pour Marx. Il faut reconnaître à ce penseur le sens du sacrifice pour le bien de l’humanité. Il pouvait tout avoir et mener une vie paisible comme l’ont fait d’autres avant et après lui. Mais il a choisi une autre voie, celle du combat, et est resté fidèle à ses convictions jusqu’au bout. Sa pensée demeure d’actualité, à condition de le lire comme il a lu lui-même les auteurs qui l’ont précédé. Il ne faut surtout pas le prophétiser car il n’a jamais prétendu à la prophétie. De même, il ne faut pas le dénigrer comme le font certains esprits mal intentionnés en ne retenant de Marx que des fragments de phrases mal articulés et entièrement déconnectés de la réalité. Nos sociétés, qui sont en train de plonger dans l’irrationnel ou de céder aux sirènes du néo-libéralisme pour les besoins de la cause de paternalisme, ont tout intérêt à lire Marx. De préférence avec les lunettes d’Althusser ou d’Ibn Khaldoun! 

Abdesslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales


Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page
Fermer