Culture

L’interview confinée de… Rita Alaoui

Vieille âme de l’art moderne, elle est constamment entre cet entredeux artistique du passé et du présent. Entre Paris et Casablanca, L’artiste plasticienne Rita Alaoui explore l’objet oublié en lui redonnant une deuxième vie. Confinement-déconfinement avec une artiste libre qui puise dans l’isolement pour mieux créer.

Comment vivez-vous le confinement ?
Pas trop mal. Je ne m’ennuie jamais donc cela ne m’a pas posé problème de rester occupée. Le fait de ne pas pouvoir voir mes amis a été cependant le point le plus frustrant puis bien évidemment aussi celui de ne pouvoir marcher librement ni de se balader dans la nature. Le déconfinement arrive enfin car je commençais à ressentir une très grande lassitude à l’approche du 11 mai. Bien que la solitude soit salvatrice pour l’âme et la créativité, l’homme est fait pour échanger avec sa communauté et pour être mobile.


A-t-il changé votre routine artistique et en quoi ?
Oui et non je dirai. Oui car je n’ai pu effectuer que des projets à courts termes, qui ne me prenaient pas trop de temps dans la réalisation. Je n’avais pas la capacité ni l’envie de me lancer dans de grandes toiles. C’est curieux car c’était pourtant le moment parfait pour cela. Je crois que cela m’angoissait de devoir encore plus rallonger le temps. J’ai travaillé tout d’abord et instinctivement sur une série de dessins de confinement. Un par jour. Je me suis imposée cet exercice qui parfois n’était pas facile car certains jours je n’avais pas forcément envie de produire un dessin mais l’exercice est très intéressant car chaque dessin reflète son humeur du jour. Ce rituel m’a en quelque sorte aidé à tenir, tout comme d’autres rituels que j’ai développés pendant cette période et dans ma vie de tous les jours hors confinement.

On a tendance à croire qu’un artiste est quelqu’un de désorganisé ou qui procède de manière aléatoire mais pas du tout, bien au contraire parfois.
Non car étant déjà habituée à travailler chez moi, cela n’a pas fait de grande différence de ce point de vue. J’ai toujours eu la chance d’avoir un atelier à la maison ; par contre ce qui est intéressant, c’est de faire avec ce que l’on a. Pas de possibilité de se procurer du matériel alors j’ai puisé dans mes réserves, adaptant mes possibilités en fonction de ce que j’avais sous la main jusqu’au dernier bout de tissu, morceaux de gomme abimée ou de stylos à encre usés. C’est là qu’on réalise que l’on a beaucoup plus que ce que l’on croit et que l’on n’est pas obligé d’acheter toujours de nouvelles choses.

Comment est née votre passion pour l’art ?
Cela remonte à mon adolescence. J’ai grandi dans une famille d’amateur d’art. Mes parents étaient collectionneurs et mon père était fasciné par les artistes. J’ai donc côtoyé pas mal d’artistes amis de la famille sans pour autant voir leur travail mais je savais que c’était possible d’en faire son métier. Puis mon éducation artistique s’est faite par l’observation d’œuvres et de curiosité envers des catalogues qui répertoriaient toutes les œuvres d’art possible et imaginable du 19 et 20e siècles. Ensuite au lycée, je me suis dirigée vers un bac philo-lettres puis la révélation s’est fait encore plus ressentir lors des cours de philosophie de l’art. Cette approche théorique m’a ouvert les portes vers un monde qui devait être le mien !

Quel est votre premier souvenir artistique ?
Je crois que c’est le travail de Van Gogh qui me fascinait beaucoup puis de manière plus accessible les peintures naïves de Chaïbia Talal.

Quel a été le point de départ du projet Antichambre ?
Une amie commissaire d’exposition m’a proposé un jour : «tu veux exposer dans une chambre d’hôtel ?». L’idée m’a paru alléchante et le fait de casser toutes les règles d’exposition m’a plu. Ainsi, comme une vingtaine d’autres artistes, j’ai investi une petite chambre d’hôtel dans le 11e à Paris et reçu énormément de curieux qui se sont succédé pendant 3 jours. Le projet avait déjà eu lieu l’année dernière…quant au concept, cela a apparemment déjà été réalisé avec succès dans l’histoire de l’art.

Qui sont vos modèles ? Vos sources d’inspiration ?
Grosse question. Je n’ai pas de «modèles» mais plutôt des sources d’inspiration de tous les horizons, pas que des artistes je veux dire. Tous ceux qui ont réussi à maintenir une pensée créatrice tout au long de leur vie, à raconter des histoires et à résister au temps. Dans la peinture, je peux par exemple citer Cy Twombly, Simon Hantaï, Matisse, Diego Rivera ou encore Louise Bourgeois, Sophie Calle, Marina Abramovic, Sheila Hicks.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans les objets trouvés. Pourquoi ce besoin de leur donner une seconde vie ?
Lorsque j’étais petite, je m’amusais à collecter des galets sur le rivage et à observer leurs aspects immuables pendant des heures. Pour leur redonner vie je les aspergeais d’eau et observais alors toutes sortes de nouvelles teintes merveilleuses qui se dessinaient sur la surface lisse des pierres mais qui à mon grand désespoir finissaient toujours par disparaître en séchant et redonner au galet son aspect initial. Beaucoup plus tard, j’ai trouvé la solution pour que cette «seconde vie» dure plus longtemps. À travers le dessin surtout mais aussi la photographie, j’ai réussi à partir d’objets collectés (os, pierre, galets, bois flotté, coquillages, pierres, fossiles…) à redonner vie à l’immuable. Ce besoin est certainement lié à l’angoisse du temps qui passe, qui peut-être trouve un certain apaisement en créant de nouveaux mondes au-delà du réel. En réaction à ce monde, beaucoup trop industrialisé et manipulé, ces objets naturels, preuves de l’histoire de la terre me ramènent à l’essentiel, à l’origine, celui du monde non humain, qui était là bien avant nous et qui le sera certainement bien après nous !

Votre travail est une réflexion sur le temps qui passe. Comment votre réflexion a-t-elle évolué avec ce confinement où la notion du temps est complètement chamboulée ?
En effet, comme beaucoup d’entre nous, j’ai toujours eu une grande fascination quant au passage du temps et à la mort. Oui, le confinement a en quelque sorte figé nos vies. J’ai eu l’impression de jouer à 1,2,3 soleil mais pour un très long bout de temps ! Vous voyez ce que je veux dire. C’est comme si nous avions tous été gelés dans nos états et situations respectives et que cela nous donnait tout le temps d’en faire un bilan. Ma réflexion n’a pas forcément changée, elle s’est juste exacerbée d’une certaine manière. Je sais encore plus maintenant que jamais qu’il faut vivre plus simplement, se rapprocher le plus possible de nos idéaux et ne plus perdre de temps.

Quelles sont ,selon-vous ,les leçons à tirer de cette crise ?
Nous devons tous nous poser la question à titre individuel de comment améliorer notre environnement et nos vies futures sur cette terre et mettre en application les bonnes réponses. Je pense en effet qu’il n’est plus temps de se poser des questions mais d’agir. Les données des écologistes et des scientifiques sont à l’unanimité porteuses du même message d’urgence. J’espère que l’être humain n’oubliera pas et qu’il ne redoublera pas de frénésie, de consommation, de voyage, de gaspillage, d’égoïsme, de violence tant il a été frustré pendant ce temps d’épidémie. Ma part optimiste aimerait voir apparaître de grands changements dans le monde d’après mais je n’en attends pas beaucoup pour autant. Je me dis que l’on ne sait pas de quoi l’avenir est fait et que tout ce que l’on peut faire est à titre individuel. J’espère aussi voir enfin des personnes plus intelligentes diriger le monde. Les gouvernements ne devraient pas choisir que des politiciens à la tête des divers ministères mais des scientifiques, des agriculteurs, des penseurs, des anthropologues, des artistes, etc, car le profil des politiciens est rarement diversifié et je pense que pour diriger un État, il faut connaître le terrain et reprendre le pouvoir sur l’économie, l’agriculture, l’éducation, la démocratie, l’énergie. Je citerai pour finir Pierre Rabhi (agriculteur, penseur et fondateur du mouvement Colibris) qui depuis longtemps prône une certaine prise de conscience à travers le mouvement du Colibri qui prouve qu’il peut y avoir d’autres révolutions. «Il ne peut y avoir de changement de société sans changement humain et il ne peut y avoir de changement humain sans le changement de chacune et chacun de nous».


Carte de visite

Rita Alaoui est une artiste plasticienne née en 1972 au Maroc et diplômée de la Parsons School of Design de New York. Elle vit et travaille entre Paris et Casablanca. Dessin, performance, photographie, installation, peinture ou livre d’artiste : elle cherche à varier ses médias et mode d’expression. Son œuvre se déploie dans une grande sensibilité et poésie qui lui sont propres, dans une démarche proche de l’anthropologie et de l’archéologie, fondée sur la recherche constante de nouvelles expressions. Ainsi, Rita Alaoui révèle l’infiniment lointain dans le très familier et fait germer une étonnante nouveauté de ces petits riens que sont les éléments de la nature, les objets et gestes quotidiens, qui sont érigés au rang d’œuvre d’art. Ils interrogent la place du rêve, les liens premiers avec la nature dans une société qui les a oubliés mais aussi le rapport au temps et à la destruction. Les formes aériennes et fluides de ses dessins possèdent un pouvoir de métamorphose illimité qui fait apparaître un paysage à la frontière du rêve et de la réalité, empreints d’une dimension végétale et organique. Au cœur de son œuvre, l’on voit alors éclore la fragilité du monde. Peut-on percevoir ce qu’il y a encore d’éphémère et de poétique, lové dans ces objets trouvés et parfois proches d’être oubliés ? Telle est la question récurrente posée par l’œuvre de Rita Alaoui.

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