Culture

L’interview confinée de…l’écrivaine Stéphanie Gaou

La plus Tangéroise des passionnées de littérature à choisi la ville de toutes les inspirations, en 2004, pour écrire et ouvrir « la librairie Les insolites ». Stéphanie Gaou nous parle des livres qu’elle aime.

Un livre insolite ?
Un bijou publié en 2019 aux éditions du Sonneur, petite maison d’édition truculente qui ressort des textes géniaux, «Incognita Incognita» de l’Anglais Mark Forsyth. J’adore littéralement ce livre, je conseille à tout le monde de le lire, c’est un livre très court (même pas 50 pages) dans lequel ce jeune étymologiste londonien fait une déclaration d’amour insensée aux librairies. Les vraies, les toutes petites, celles qui ont tant de mal à survivre dans ce monde effréné voué aux affres du capitalisme. Un livre qui prône le hasard, la chance et l’inconnu !

Le livre qui a changé votre vision de la vie ?
Il y en a beaucoup chez le même auteur mais il a fallu choisir, alors j’ai gardé «Critique du jugement» de Pascal Quignard aux éditions Galilée. Dans cet essai, l’auteur s’attache à expliquer comment, un jour, il a abandonné la notion de «jugement», c’est évidemment un livre qui se réfère à Kant et qui donne des clefs de lecture pour se désengager d’autrui et visiter son moi intérieur. Un grand texte qui m’a donné à réfléchir sur l’opinion, l’avis, les idées, les convictions.

Le livre qui a fait de vous la passionnée de littérature que vous êtes ?
«The invention of solitude», de Paul Auster aux Éditions Penguin, publié en poche en 1988. Je l’ai lu pour ma part quand j’étais à la fac en année de licence en anglais et ce titre fut une grosse claque. Paul Auster y raconte sa relation à son père et aux siens, ses origines, sa détresse en tant que fils qui perd un père qu’il n’a que trop peu connu. Puis, la seconde partie du livre s’attarde sur l’écriture et les conditions de galère dans lesquelles il essaye de survivre en tant qu’écrivain. J’y ai découvert, grâce à lui, Pascal Quignard que Paul Auster a traduit en anglais, comme tant d’autres auteurs. C’est un livre majeur pour moi.

Le livre qui vous a donné envie de lire ?
Les poèmes d’Alfred de Musset : «Premières poésies, poésies nouvelles» chez Gallimard m’a donné envie de lire et d’écrire, surtout. Du moins, confirmé que j’aimais lire et écrire. C’est le poète de ma jeunesse, je verrai toujours cet homme comme le jeune homme que je croyais qu’il était quand moi-même j’étais une adolescente.

Le livre qui vous fait rire ?
«Bataille» (pas l’auteur) d’Aurélie William Levaux, publié aux Éditions Cambourakis en 2019. Ce sont de vraies tranches de rigolade avec ce livre à l’humour anglo-saxon, l’auteure est une artiste belge d’où la dose d’auto-dérision savamment distillée dans la narration. J’ai adoré ce livre, il est pétillant, il vibre de partout, il est bien foutu, il est attachant. Une belle surprise en 2019.

Le livre qui vous émeut ?
«Revenir à Palerme» de Sébastien Berlendis, publié en 2018 chez Stock. Non seulement il m’émeut parce qu’il décrit une ville que j’adore (et qui m’émeut) mais aussi parce que j’en jalouse secrètement l’écriture, la poésie. C’est un très court et très grand texte. Tout en douceur, en érotisme assumé, en nostalgie, en désordre amoureux. Un magnifique hommage à une ville et à l’amour.

Le livre que vous avez aimé détester ?
«Femmes» de Sollers (publié chez Folio) mais je dis ça et en même temps, je ne le déteste pas du tout ce livre. Au contraire. Le personnage principal, Will, est un affreux jojo, journaliste américain, misogyne, imposteur sur les bords, Don Juanesque et queutard qui veut écrire un roman et dézingue tout ce qui l’entoure mais le livre est un beau chef-d’œuvre où Philippe Sollers s’en donne à cœur joie et tape sur tout ce qui bouge : les féministes, l’athéisme, la gauche, la droite, les idées convenues en littérature et peinture… Ce livre est un cours magistral.

Le livre que vous avez détesté aimer ?
C’est plutôt un auteur. Je ne sais pas pourquoi, j’aime tant Montherlant et ses «Carnets». Je les ai lus de nombreuses fois. Ils existent en plusieurs éditions, j’en possède une magnifique numérotée de 1956, publiée à «La table ronde». J’ai collectionné de nombreux livres de Montherlant et j’ai presque tout lu de lui. Je crois que j’aime son tropisme pour les pays latins et maghrébins, sa lucidité à l’égard de la France, même si ses imprécisions sexuelles, en plus de sa misogynie, me dérangent souvent.

Le livre qui donne la pêche ?
Sans hésitation, «King Kong théorie» de Virginie Despentes. Sa langue, déjà crue, trop simpliste, qui pince là où ça fait mal, qui donne des clefs de lecture en ce qui concerne les comportements des femmes. Un livre où je me suis souvent reconnue, où j’ai mis des mots sur mes réactions envers les hommes, mes naïvetés, mes entourloupes. Il faut l’avouer, il faudrait mettre ce livre entre les mains de toutes les femmes. Et très probablement, de beaucoup, beaucoup d’hommes.

Le livre qui vous a fait peur ?
Le livre très courageux de Charlotte Delbo, «Aucun de nous ne reviendra». Un témoignage effrayant publié aux Éditions de Minuit, sur les conditions de détention dans les camps de concentration nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Un livre qui tire les larmes, dont on ne peut imaginer l’ampleur du désastre. L’auteure fit partie des déportées ayant fait de la résistance et elle ne cache rien de ce qui a été vécu dans ces lieux innommables. Un livre indispensable.

Le livre que vous pouvez lire et relire ?
Incontestablement, «Mémoires d’Hadrien» de Marguerite Yourcenar (publié aux Éditions Gallimard), qui est un véritable exploit littéraire. Relater à la première personne le parcours historique et intime de l’empereur Hadrien est une véritable gageure de la part de ce grand auteur. Je dois bien l’avoir lu une dizaine de fois, à chaque fois j’y découvre un nouvel angle. On peut lire ce livre comme un rapport historique ou bien comme un récit intime, une confession ou un ouvrage philosophique. C’est un peu comme une symphonie, on y décèle à chaque fois de nouvelles variations, de nouveaux accords.

Le livre qui vous avez lu très vite ?
Dévoré et adoré, un premier roman très sensible, bien construit, qui raconte l’histoire de l’émancipation d’une femme dans la Sicile des années 60. «Antonia», de Gabriella Zalapi (publié aux Éditions Zoé) est un chant profond, intime, celui d’une femme qui veut sortir de son carcan bourgeois palermitain et qui, par la force de ses rêves et son obstination, va finir par y parvenir. Un texte inspirant.

Le livre que vous auriez aimé écrire ?
Ah, il y en a plein. Mais dans les livres que j’ai lus en 2019, il y en a un qui se détache nettement du lot, c’est «Ordesa» de Manuel Vilas. Un tour de force narratif de cet auteur espagnol que je ne connaissais pas et dont j’aurais bien aimé adopter le style pour raconter mon enfance, mes rapports aux parents, à la mort. C’est un livre très personnel, superbe. J’en serais presque jalouse. Maintenant qu’il l’a fait, je ne peux plus écrire le mien…

Le livre parfait pour le confinement ?
Un livre qui fait voyager, qui donne des images d’ailleurs. Je pense à «Les Huit montagnes», de Paolo Cognetti chez Stock. Un texte superbe dans lequel le narrateur se souvient de ces séjours dans la montagne avec son père. C’est un magnifique roman sur la filiation, sur la traversée, sur le voyage. Un grand texte qui fait respirer en grand, on est dans les alpages et les glaciers en Italie.

Le livre courageux ?
«L’Expérience intérieure» de Georges Bataille, publié chez Gallimard. Un de mes textes favoris de l’auteur, qui dit (en bref) que pour atteindre un état absolu, l’homme (et la femme) doit accepter de vivre dans un voyage intérieur d’où il rejetterait tout dogme, toute religion, toute idéologie pour laisser exulter ses désirs, ses joies, ses aspirations érotiques, morbides et sexuelles. C’est un manifeste politique et philosophique de grande portée.

Le livre qui vous a apaisée ?
«Rendez-vous à Positano», de la grande, immense, superbe, sublime Sicilienne Goliarda Sapienza, traduite aux éditions Le tripode. C’est le roman d’amour que l’auteure porte à cette baie nichée quelque part à côté de Naples et son admiration pour une femme, sorte de sœur d’âme. Une écriture d’une simplicité désarmante et d’une grande poésie.

Le livre que vous emmèneriez sur une île déserte ?
Question piège ! De la poésie, c’est sûr, parce que c’est elle qui traverse tous les styles, toutes les époques, toutes les idéologies. C’est elle qui fait mieux que tout le reste, chanter les mots. «The Black Unicorn» d’Audre Lorde, publié en 1978. Proche de James Baldwin, noire Américaine qui prône une femme sacrée, puissante, sublime dans un anglais flamboyant et tragique qui invoque les grandes figures africaines.

Le livre qui vous ressemble ?
«Je cherche l’Italie» de Yannick Haenel, sorti en 2015 chez Gallimard, collection L’infini. Une sorte de réflexion autour de ce que devient l’Europe au tournant du XXIe siècle, en prenant comme point de départ une fascination immense pour l’Italie. C’est un livre dérangeant qui pose des questions gênantes (les migrants, le racisme, l’indécence du capitalisme, etc.) C’est aussi un livre sur la peinture, sur la beauté de l’art qui, seul, peut nous sauver de nous-mêmes.

Votre coup de cœur du moment ?
Les livres de l’auteur portugais, Antonio Lobo Antunes, je suis en train de lire celui qui est sorti en 2017 aux Éditions Christian Bourgois, «Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre». Pour moi, c’est un des plus grands auteurs contemporains en Europe. Tous ses textes sont habités, c’est le maître de la narration intérieure, du souvenir enfoui, des secrets de famille, il fait revivre des pans entiers de l’histoire du Portugal à travers des personnages hantés, contrits. C’est d’un accès assez difficile mais c’est grandiose et totalement hypnotique comme écriture.

Votre livre de chevet ?
«The fire next time» de James Baldwin, publié en 1963, aux Éditions Penguin. James Baldwin est un des auteurs que je peux lire et relire à tout moment de la vie. Je l’ai découvert quand j’avais une vingtaine d’années (à peine) et je n’ai jamais cessé de lire ses livres et tout ce qui le concerne. Il sait dire les errances de chaque individu, la quête d’harmonie, il a vécu à un moment charnière des États-Unis et a su sortir du chaos pour décrypter les relations entre «Blancs» & «Noirs». J’ai pris ce livre car c’est son seul véritable essai, sorte de pamphlet qui appelle à une totale réécriture de l’Histoire.

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