Culture

L’interview confinée de… Kamal Hachkar

Après «Tinghir Jérusalem», un documentaire sur l’identité judéo-berbère qui a sillonné le monde, Kamal Hachkar avait fait sensation au FIFM avec «Dans tes yeux, je vois mon pays». Une fresque sur la quête de l’identité et le rapprochement des peuples juifs et musulmans à travers la musique qui les unit. Un film de toute beauté sélectionné au Hot Docs de Toronto, un des festivals de documentaires les plus importants au monde. En attendant, le réalisateur de Tinghir se prête au jeu de l’interview confinée.

Qu’est-ce que le confinement pour vous ?
Un grand moment de pause. Je dois dire que j’en avais bien besoin. Après la sélection de mon nouveau film, «Dans tes yeux, je vois mon pays» au Festival international du film de Marrakech, j’étais épuisé. Je n’avais pas arrêté depuis septembre pour le terminer et être prêt en décembre. J’avais tout donné et il ne faut pas oublier que cela représentait 7 ans de travail. Imaginez le vide ensuite donc ce confinement est arrivé à point nommé. Bon maintenant, cela suffit, j’ai envie de voyager, de bouger et de revoir mes amis et ma famille.


Quelle est votre nouvelle routine ?
Je me couche tard, je me lève tard. Je replonge dans de vieux chefs d’œuvres cinématographiques. Je découvre ou redécouvre ce qui fait notre patrimoine mondial du cinéma. Aussi, j’écris mon projet de court métrage de fiction. En somme, je ne m’ennuie pas. Je m’occupe de la distribution de mon film, il commence aussi à être sélectionné dans un certain nombre de festivals donc il faut répondre aux e-mails, faire le suivi. En somme, je ne m’ennuie pas.

Le film parfait pour une quarantaine ?
J’ai revu ce très beau film «The Hours» de Stephen Daldry avec les sublimes actrices que sont Meryl Streep, Julianne Moore et Nicole Kidman. Ce film raconte trois histoires, trois femmes et trois époques différentes avec le livre de Virginia Woolf en trame de fond, «Mrs Dalloway». Trois destins interconnectés par ce livre. Le film parfait pour moi, ce sont des films avec une atmosphère qui vous reste longtemps après dans la tête comme une musique. J’aime les films denses.

Le livre qui vous fait voyager ?
J’ai dévoré le livre «Les porteurs de valises» d’Hervé Hamon et Patrick Rotman. Le titre fait mouvement à ce mouvement clandestin qui portait des valises pour le FLN du temps de la guerre d’Algérie. Dans ces valises, il y avait de l’argent, des armes donc des Français soutenaient le peuple algérien à l’indépendance. Ce livre vous fait voyager dans les méandres de l’engagement politique. Cette génération de la guerre d’Algérie s’est initiée à la politique et aux idéologies durant cette période.

La chanson qui vous fait tout oublier ?
«Nouar» de Cheikha Remitti, la reine du raï. J’ai immédiatement envie de bouger et de danser, c’est un véritable appel à la fête et à la transe. J’ai eu la chance d’assister à son dernier concert à Paris dans une petite salle : le Satellite Café, c’était tellement intimiste. La musique est un élément essentiel de ma vie. D’ailleurs, tous mes documentaires en sont traversées non pas comme un élément décoratif mais comme des personnages du film.

Le film que vous avez aimé découvrir ou redécouvrir pendant le confinement ?
«Le charme discret de la bourgeoisie» de Luis Buñuel. Un bijou de film. Les acteurs sont formidables, le scénario est astucieux et Buñuel a l’art de filmer l’empêchement comme nul autre. Je connaissais «Belle de jours» de Buñuel avec l’incroyable Catherine Deneuve. Une oeuvre assez subversive. Par conséquent, cela m’a donné envie de le revoir. Buñuel est d’une précision rare dans ces plans. Rien n’est laissé au hasard, sa manière de filmer les jambes de Deneuve montant les escaliers, c’est un génie. J’ai également revu beaucoup de films de Chaplin, un autre génie, que ce soit «Les temps modernes» ou «Le dictateur». J’aime les œuvres engagées. D’ailleurs, Chaplin l’a payé chèrement en ne pouvant plus revenir aux États-Unis car accusé de sympathies communistes. Ils ont surtout voulu se débarrasser de lui.

Le livre qui vous a donné envie de lire ?
Il y en a tellement. Ce sont d’abord des personnes qui m’ont donné envie de lire comme mes professeurs. Enfant, j’habitais un village de campagne en Normandie et nous avions une bibliothèque municipale. J’y allais avec ma sœur. C’étaient les mercredis et vendredis. À cette époque, j’ai dévoré les livres de Régine Deforges, notamment sa trilogie qui commence avec «La bicyclette bleue». L’histoire de cette jeune Léa, jeune et bordelaise dont on suit les péripéties sous l’occupation allemande, est très prenante. C’est aussi à cet âge-là que j’ai découvert «Le silence de la mer de Vercors», ce sont six nouvelles publiées en 1942 clandestinement. C’est un huit clos implacable entre un soldat allemand épris de culture française et qui réquisitionne une maison avec en son sein un homme et sa nièce. Ils se font face dans un silence assourdissant. Tout est dans les silences parfois, Jean-Pierre Melville adaptera ce récit au cinéma. J’étais déjà passionné d’histoire donc très souvent, il y a toujours une toile de fond historique dans les livres que je lis. Même dans les récits les plus intimistes, de manière subtile, il y a toujours des références à l’histoire.

La musique qui vous rend heureux ?
Ce sont plutôt des musiques qui vous donnent envie de bouger, d’entrer en transe. Rimitti. J’aime aussi l’Ahidous, ces joutes poétiques oratoires chez les amazigh. J’ai baigné là-dedans, enfant. J’aime aussi par exemple Chavela Vargas, elle a une voix qui vous transperce le cœur et qui vous fait traverser de belles émotions. On l’a beaucoup connu grâce aux films de Pedro Almodovar. Une scène de cinéma avec la voix de Vargas, cela te donne immédiatement une poésie au film. En somme, j’aime les musiques joyeuses et mélancoliques.

Le film qui vous a donné envie de devenir cinéaste ?
«Prendre femme» de feue Ronit et Shlomi Elkabetz. Ils sont Israéliens d’origine marocaine. Les personnages passaient d’une langue à l’autre, de la darija à l’hébreu. C’était la première fois que je voyais cela. C’est en voyant ce film que j’ai voulu apprendre l’hébreu. C’est un film féministe. Simon Abkarian est magnifique dans le rôle du mari traditionaliste. Vivianne ne veut pas d’une vie banale, elle réclame à cor et à cris d’être considérée par son mari, de la faire rêver. Elle se révolte contre ce carcan. J’ai aimé la manière de filmer les visages au plus près pour y entrevoir leurs vérités, leurs émotions. D’ailleurs, j’aurai adoré jouer comme acteur dans ce film. J’ai compris à ce moment-là qu’à partir d’une culture singulière, on pouvait faire résonner des thèmes universels. C’est en cela un film réussi. Regardez «Une affaire de famille», ce film japonais qui a obtenu la Palme d’or à Cannes, quel bijou.

Le documentaire qui vous a marqué ?
J’ai été très marqué par le film de Raoul Peck, «I am not your negro». C’est un très beau film politique qui à travers les écrits et les mots de l’intellectuel noir américain James Baldwin donne à voir et à entendre les luttes sociales et politiques des Afro-Américains. Quelle belle leçon politique ! James Baldwin a su universaliser ces luttes et les sortir du communautarisme. D’ailleurs, j’aime aussi l’écrivain et j’ai dévoré son livre «La chambre de Giovanni». Un bon livre c’est comme un bon film, quand vous l’avez terminé, vous êtes encore habité par l’atmosphère, les personnages, le récit. C’est une histoire bouleversante qui raconte comment le personnage principal est confronté à des questionnements sur son identité sociale et sexuelle. Quand l’amour se mêle de tout cela, cela devient un récit d’une poésie mélancolique. Je restais parfois scotché sur des pages que je relisais plusieurs fois car j’étais happé par les mots, leurs sensualités. Partout où son regard se posait, on voyait un mur se dresser. Son visage, son teint, suggéraient l’humidité et l’obscurité ; j’avais l’impression que si on entaillait sa chair, elle aurait la consistance des champignons. Baldwin est un précurseur de beaucoup de choses et nous devrions nous en inspirer dans certaines luttes.

Le livre que vous auriez aimé écrire ?
«Le livre de ma mère» d’Albert Cohen que j’ai dû lire autour de mes 23 ans. Ce livre m’a fait prendre conscience de notre condition de mortel. Je venais de perdre une de mes cousines d’un cancer. Elle avait 20 ans, c’est un âge injuste et cruel pour mourir. Tout le monde ne peut qu’aimer ce livre, c’est une ode à nos mères : «Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère. Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère. Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c’est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil». Ce livre est bouleversant et m’a profondément marqué.

Les artistes qui vous inspirent en ce moment ?
Tout le monde sait que j’admire beaucoup mon amie comédienne Fatima Attif. Une de nos meilleures actrices au Maroc. Elle a quelque chose d’une figure tragédienne. Elle pourrait jouer Médée ; elle chante divinement bien. J’ai découvert il y a quelques mois grâce à un ami, un jeune chanteur, Cheb, un artiste fabuleux à la voix un peu rocailleuse. Il a un véritable univers. Ces clips sont créatifs et psychédéliques. La grande diva Hadda Ouakki, héroïne de mon documentaire sur l’amour, Tassanou Tayrinou, est une formidable source d’inspiration. Nous sommes devenus très proches. C’est notre Nina Simone à nous. Hélas, les pouvoirs publics ne se rendent pas compte de ces trésors et ont tendance à folkloriser notre culture amazigh. On va se battre et je tiens vraiment à saluer l’action des militants, des artistes qui tentent de faire perdurer notre culture millénaire. Je suis fier de voir les jeunes reprendre le flambeau. D’ailleurs, mon prochain film exhumera un pan important de la culture amazigh. Un des artistes qui m’inspirent aussi est le cinéaste franco-algérien, Nadir Moknèche. Son premier film «Le harem de Madame Ousmane» avec Carmen Maura, Biyouna ou encore Nadia Kaci est magnifique. Son «Viva Laldjérie», portrait de trois femmes qui se battent pour leur désir dans une Algérie gangrenée par l’extrémisme religieux. Voyez-vous, ce ne sont pas des films misérabilistes. Il n’y a pas ce regard condescendant sur le peuple. Je suis un peu fatigué des films sur les mères célibataires par exemple et d’ailleurs les Occidentaux adorent. «Papicha» film algérien, en est le parfait exemple. J’ai pas du tout aimé. Que de clichés, un scénario mal foutu. Le personnage principal perd sa sœur et très vite elle se met à organiser un défilé. J’ai trouvé cela grotesque. Cela prouve une méconnaissance de la société algérienne et l’absence de sincérité. Alors que Moknèche a ce regard juste et sensible. Vous savez, un cinéaste est comme un anthropologue, il observe sa société il doit la connaître de l’intérieur. Pas de démagogie et une sincérité profonde. On sent qu’il aime l’Algérie tout en y montrant les failles.

Une passion que vous vous êtes découvert pendant ce confinement ?
Ne rien faire mais vraiment ne rien faire. Du coup, j’ai relu «Le droit à la paresse» de Paul Lafargue. Pas de planning, pas d‘obligation. Nos vies sont cadenassées en temps normal. On doit remplir car on a peur du vide qui représente l’angoisse.

Une chanson qui vous inspire sérénité ?
«A vava inouva» de Idir, qui vient de nous quitter. Qui ne connaît pas cette chanson. J’ai eu la chance de le rencontrer, il était venu voir «Tinghir Jérusalem» qu’il avait beaucoup aimé. Il était chaleureux, humble et accessible, un grand Monsieur qui a fait beaucoup pour la culture amazigh. Il a sorti la défense de cette noble culture du communautarisme. Il a su toucher des gens du monde entier.

Un film courageux ?
«Advocate» de mes amis Rachel Léah Jones et Philippe Bellaïche. Ce dernier est mon complice depuis «Tinghir Jérusalem» car il est mon chef opérateur sur la plupart de mes films. C’est toujours un bonheur de travailler avec lui. Ce très beau film a été monté par la talentueuse Yaël Bitton qui a monté «Tinghir Jérusalem» et «Dans tes yeux, je vois mon pays». Ce film a reçu de nombreux prix et a fait parti de la short list pour les Oscars. C’est le portrait d’une grande avocate israélienne qui défend des palestiniens violents et non violents. Ce film a été attaqué par la ministre de la Culture, Miri Reguev. C’est un film subversif dans la mesure où la société israélienne s’est radicalisée et s’est droitisée ces dernières années sous l’influence de Netanyahou. Le racisme anti-arabe est de plus en plus prégnant. Quelle tragédie. Un film courageux, c’est aller à l’encontre de la pensée dominante, consensuelle.

Un livre que vous avez aimé détester ?
Tous les livres de Michel Houellebecq. Je trouve cet écrivain détestable. Je ne comprends pas ceux qui lui font des éloges. Il est antipathique et d’ailleurs, il mérite pas qu’on parle de lui. Je n’aime ni les cons ni les racistes.

Un pan de l’histoire qui vous a marqué ?
Dans une autre vie, j’ai été professeur d’histoire pendant 13 ans en France. J’ai adoré ce métier, transmettre et faire réfléchir. J’avais d’excellentes relations avec mes élèves. Pour la France, la période qui me fascine est l’occupation de 1940 à 1944. D’ailleurs, j’aime souvent les films qui ont pour contexte cette période. Le philosophe Jean-Paul Sartre disait que jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. C’est une jolie définition de la liberté, elle est assez radicale. Pour le Maroc, la période qui me fascine sont les années de plomb. À la fois, ces personnes qui risquent leur vie pour nos libertés et en parallèle il y a ce foisonnent culturel aussi. J’ai beaucoup d’estime pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux. Je n’aime pas les cireurs de pompes, ceux qui sont dans une perpétuelle révérence à l’égard des puissants, du pouvoir dominant. J’aime les personnes subversives. Malheureusement, c’est le règne de la médiocrité qui prédomine, vouloir à tout prix être célèbre pour n’importe quoi. Cela me désole beaucoup.

Une chanson qui vous ressemble ?
Deux chansons qui me ressemblent, «Historia de un amor». J’aime beaucoup les interprétations de Luz Cazal et de Dalida. «C’est l’histoire d’un amour qui apporte chaque jour tout le bien tout le mal. Avec l’heure où on s’enlace, celle où l’on se dit adieu, avec des soirées d’angoisse et ces matins merveilleux». C‘est tellement cela le grand amour. L’autre chanson est «Besame Mucho» de Cesaria Évora : «Embrasse-moi, embrasse-moi beaucoup, comme si cette nuit était la dernière fois, embrasse-moi, embrasse-moi beaucoup car j’ai peur de te perdre…». Un des sens à cette vie, c’est sans doute cela, l’amour, être aimé dans le regard de l’autre.

Votre livre de chevet ?
Ce sont plutôt des livres de poésie. Un de mes livres de chevet est «le livre de l’intranquilité» de Fernando Pessoa, ce grand poète portugais. Plus jeune, j’organisais à Paris dans des cafés bibliothèques, des lectures poétiques et je me souviens avec une amie, nous avons lu Pessoa. Tant en lisant, je voyais les gens s‘approcher car je déclamais ces textes avec une forme de désespérance mélancolique joyeuse. Quand il dit «J’ai toujours voulu être agréable aux yeux des autres et leur indifférence m’a fait beaucoup de mal. Orphelin de la fortune, j’ai besoin comme tous les orphelins, d’être l’objet de l’affection de quelqu’un. Mais, en fait d’affection, je suis toujours resté un affamé et je me suis si bien adapté à cette faim inévitable que, parfois, je ne sais même plus si j’ai besoin de me nourrir». Les textes de Pessoa sont d’une grande sensibilité et profondeur. Ses thèmes sont universels, ses poèmes évoquent la vie, la mort, l’amour… le sens ou le non-sens de l’existence.

Quelles leçons devons-nous tirer de ce confinement ?
Que rien n’est grave tant que nous avons la santé, c’est tellement une lapalissade de dire cela mais nous avons tendance à l’oublier en temps normal. On court sans cesse sans vraiment profiter de l’instant présent. Alors vive la vie et surtout la fraternité ! Il y a eu de jolis moments de solidarité entre les gens et aussi ce sentiment que nous sommes tous dans le même bateau. 

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