Culture

Khansa Batma : “Il a fallu puiser dans mon vécu !”

Khansa Batma. Actrice et musicienne

Cette rockeuse dans l’âme transcende le personnage de Raja dans Zanka Contact d’Ismaël El Iraki, film évènement de la Mostra de Venise. Séduit, le jury de la section Orizontti lui a décerné le prix de la meilleure interprétation féminine, le 11 septembre dernier. Rencontre avec une esclave de ses émotions, une âme d’artiste.


Vous attendiez-vous à remporter ce prix à la Mostra ? Quelle a été votre réaction en apprenant la nouvelle ?
Je ne m’y attendais pas du tout. Le plus important pour moi, depuis que j’ai accepté d’incarner Raja, était d’être à la hauteur, de ne pas être l’intruse qui venait prendre la place d’une vraie comédienne. Je n’aime pas être de trop ; pour moi, tout était centré sur la volonté de donner le meilleur de moi-même pour gagner une place dans le domaine du cinéma. Et c’est peut-être pour ces raisons que, lorsque la nouvelle est tombée, j’étais plutôt dans l’apaisement que dans l’excitation.

Avez-vous senti la force du personnage à la lecture du scénario ? Avez-vous dit oui tout de suite ?
J’avais surtout senti sa complexité, la difficulté d’accepter son background émotionnel. Je savais à la lecture que ça n’allait pas être une partie de plaisir d’interpréter Raja jusqu’au «je», jusqu’à être «elle» l’espace d’un mois de tournage. C’est pour cette raison que j’étais partagée entre une histoire que je trouvais belle à la lecture, en marquant de la distance, et le fait d’accepter d’interpréter un personnage torturé.

Raja est un personnage fort. Comment l’avez-vous préparé ?
J’ai d’abord essayé de la cerner. Pour cela, il a fallu que je lui crée une vie au-delà des lignes du scénario, lui imaginer une enfance, une adolescence, un entourage qui la mèneront au moment clé, où tout a basculé. Les moments clés dans sa vie sont données dans le scénario par Ismaël El Iraki ; à moi de leur donner des séquelles psychologiques, puis d’être à l’écoute de ces dernières et de les déchiffrer. L’empathie était nécessaire pour se mettre à la place du personnage, et vivre son vécu à travers mes propres émotions. Il a aussi fallu puiser dans mon vécu pour certaines scènes, comme la peur de chanter ou l’hésitation par exemple, ce sont des moments par lesquels tout chanteur passe, et certains continuent à ressentir cette faiblesse due au doute avant de monter sur scène. Raja l’a aussi, différemment et pour d’autres raisons, mais elle l’a ; je n’avais qu’à me servir de mon expérience pour la rendre crédible.

C’est une battante, une chanteuse, une militante. Y a-t-il beaucoup de Khansa Batma en Raja ?
Raja est une battante, ce qui fait d’elle une militante de tous les instants. Chanteuse, elle le deviendra grâce à sa rencontre avec Lahsen.Je la trouve plus courageuse que moi. Sincèrement, je n’aurai pas survécu à un viol par dix monstres dans un jardin public, un soir où sa famille l’avait abandonnée. Un traumatisme qui aura comme conséquence des années de négation de son corps en se prostituant histoire de contrôler le «quand? avec qui? comment?» Une sorte de double peine qu’elle s’infligera, un mélange de sado-masochisme conscient parce qu’elle vit dans une société où la victime du viol est coupable. D’ailleurs, la majorité des témoignages de viol et même de pédophilie l’attestent : les coupables font en sorte d’échanger leur rôle avec leurs victimes en commençant par les rendre coupables d’être au mauvais moment au mauvais endroit. Raja n’aura plus froid aux yeux et n’aura plus peur du danger. Coupable d’être provocante, donc Raja provoquera. Coupable d’être femme, donc Raja assumera sa féminité et fera «payer» les hommes pour y accéder. Par peur de perdre le contrôle, elle vit sans amour jusqu’à sa rencontre avec son alter ego masculin, Lahsen, une autre victime dans l’autodestruction, et qui va jusqu’à se laisser mourir. Non sans peine, elle arrivera à baisser la garde, car à la différence de Lahsen, Raja a la rage de vivre.

Comment s’est passé le tournage ?
Difficile, avec beaucoup d’émotions, humain! Pour les raisons citées plus haut, mais aussi pour des raisons techniques. Tout ce tourbillon d’émotions devait être capté en une prise, voire deux, parce qu’on tournait en 35 mm et que nous n’avions que 15 h de bande. Frustrant par moments, parce que Raja prenait le dessus et me plongeait dans une tristesse sans fin. En principe, les comédiens préfèrent sortir de leur zone de confort, de leur famille, de chez eux pour faciliter l’immersion dans l’histoire. Au bout de trois jours, j’ai demandé à la production de changer mon planning de pick-up, parce qu’il fallait absolument que je retourne chez ma maman, dans ma chambre, à la fin de chaque jour de tournage, histoire de m’éloigner de Raja quelques heures. Dans ce tourbillon d’émotions difficiles à gérer, il y avait la bienveillance de l’équipe qui venait apaiser et calmer tout cela. 

Jihane Bougrine / Les Inspirations Éco






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