Culture

Hicham Lasri : « cela dit beaucoup de choses sur le citoyen marocain… »

Hicham Lasri. Cinéaste, écrivain, bédéiste

Dans son dernier roman, Hicham Lasri livre un combat presque sans fin avec le monde qui l’entoure. Destructuré tout en étant ancré, tentaculaire tout en étant philosophique, déjanté tout en étant plein de sens, «L’improbable fable de Lady Bubblehead» est une expérience à vivre au-delà du roman. L’auteur nous livre sa folie assumée sur un plateau d’argent, ou plutôt un roman de 400 pages qui défie toute règle littéraire… si tant est qu’il y en ait jamais eu une. Discussion à coeur ouvert avec un ovni de l’image et du verbe.


Quel a été le point de départ du roman ?
Il y a 2 ou 3 ans, je travaillais sur mon dernier film, «Jahiliya», et je me suis rendu compte que j’avais encore des envies romanesques. Après «Sainte Rita», je n’ai fait que des bandes dessinées. J’avais envie de raconter une histoire telle une fresque, quelque chose de l’ordre du tentaculaire, d’un peu démesuré et dingue. Je trouvais intéressant de partir de l’histoire d’un homme qui perd son âme. J’ai construit une histoire qui me donnait le temps de créer une sorte de musique interne au roman. L’envie de base était de raconter une fresque et de jouer sur des sujets presque antagonistes et antinomiques. On parle d’un personnage mystérieux, d’où l’idée de BubbleHead, c’est un peu un hommage à «Au coeur des ténèbres». Mais ce qui est intéressant pour moi, et ce qui m’a donné du courage pour commencer -parce que je ne savais si j’allais écrire un texte de 100 pages ou 400 pages- c’est ce pari risqué. Il n’y a pas énormément d’adeptes du genre Heroic Fantasy, d’où le changement d’éditeur. Mes précédents romans sont sortis chez le Fennec et là, j’ai trouvé un nouvel éditeur courageux qui n’était pas freiné par la folie, l’audace, le côté un peu barge du roman.

Votre personnage est à la recherche de son âme perdue. Est-ce le sentiment que vous avez concernant le Marocain d’aujourd’hui ?
Cela dit beaucoup de choses sur le citoyen marocain, en effet. Et dans le monde même. Nous vivons dans une période assez folle mais tout aussi inspirante. On est à la lisière de ce que Nietzsche appelait la fin de l’Homme, l’éclosion de nouvelles idoles, surtout avec la rupture digitale et l’âge des ténèbres qu’est cette période de coronavirus. Je trouve que l’on vit une période extraordinaire, et je pense que c’est le bon moment pour écrire une histoire comme celle-ci. Une histoire aussi folle que l’époque que l’on vit, avec un fil de fausse normalité. Évidemment, le roman est assez féroce sur les gens, le genre humain, la bêtise, la connerie, le manque d’âme de beaucoup de gens, sur comment on vit dans une époque où l’on a l’obsession de vouloir être aimé par des inconnus sans les aimer en retour, en oubliant d’aimer son entourage. On ne sait plus où donner de la tête. Je trouvais intéressant de raconter cela, de l’exprimer à travers une charge explosive qui raconte l’époque, qui dit beaucoup de choses sur nous: le rapport à la religion, aux institutions, à la folie. La folie et notre rapport à la folie me fascinent. Il suffit de voir la réaction des gens lorsque quelqu’un parle seul dans la rue: ce n’est pas accepté, on se refuse de regarder.

On nous a appris que la folie n’était pas quelque chose de positif. N’oublions pas qu’on nous a rabâché que si on lisait beaucoup, on deviendrait fou, que si on s’intéressait à la philosophie, on deviendrait dingue, ce genre de bêtises qui sont entrées par les pores de la société. On ne fait plus la différence entre le surmenage, la dépression, la surcharge émotionnelle, tout le monde est pareil: fou. C’est un peu une société à la Mad Max, avec des enfants qui dorment dans la rue, qui sont sales, on n’arrive pas à comprendre ce qui les a chassés de chez eux, on a aussi des gens riches bizarres, des pauvres bizarres. La bizarrerie est partout, sauf qu’on ne cherche pas à la voir. C’est le summum d’une société qui ne va pas très bien. Ce n’est pas vraiment un jugement, c’est triste. On ne pousse pas les gens à réfléchir, on ne pousse pas les gens à faire autre chose que de l’esbroufe, que de s’endetter pour acheter des bêtises. C’est un théâtre pathétique. Mon roman raconte cela, cette religion qui ronge, ce cerveau qui est laissé au vestiaire, en dépôt quelque part. La férocité du roman vient de l’observation du réel, se contentant de ce qu’ils ont, qui n’évoluent plus, qu’il s’agisse des gauchistes, des progressistes, des féministes. Ils sont tous dans la même barque. Je pense que c’est intéressant de créer un personnage totalement solitaire, isolé, à l’image d’Ulysse de James Joyce et d’Homère, qui est une inspiration pour moi. Raconter cette quête, ce voyage, la quête de soi, à travers un territoire hostile. La recherche de cette âme, qui ne représente rien, c’est une sorte de software dont il n’a pas besoin parce qu’il est analogique. Il n’en a pas besoin…

Qui est votre personnage ?
C’est la deuxième personne du singulier, c’est «tu». On ne sait pas qui lui parle ou qui raconte son histoire. C’est un personnage extraordinaire, de l’ordre du loser extraordinaire, qui est amoureux d’une extraterrestre qui veut détruire le monde, et il se considère comme minable. Il cherche son âme tout en ayant peur de la retrouver. À chaque fois qu’il s’en rapproche, il a la nausée. Il est lâché dans un monde cruel et ironique.

La structure narrative n’est pas classique. Comment avez-vous construit ce roman ?
Ce qui m’intéresse, comme dans le cinéma, ce n’est pas de raconter une histoire au premier «degré». L’idée, c’est de voir une forme qui correspond au fond et le mélange des deux, donnant une troisième option. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter un récit dense, structuré, particulier mais libre surtout. C’est un voyage, on ne sait pas vraiment où on va parce que le personnage est perdu, il est ballotté d’un endroit à un autre, comme dans un jeu vidéo. La structure, en tant qu’architecture, me permet d’avoir une fondation, une fresque impressionniste, une improvisation jazz où l’on passe d’une note à une autre.

J’aime inventer des ellipses sous forme de pages blanches, des fondus noirs sous forme de pages noires, comme pour transformer le roman en voyage physique. J’avais hésité à ajouter des dessins, je me disais que ça allait faire livre d’exposition, j’ai donc laissé tomber. Je voulais me concentrer sur la prose. Et d’ailleurs, l’histoire de la langue aussi est fondamentale. Je n’écris pas en français parce que cela m’est facile. J’écris en français comme un explorateur en territoire hostile, dans la mesure où le français n’est pas ma langue maternelle. Il y a un héritage lourd derrière. Quand j’écris, je n’essaie pas de contenter les gens, j’aime quand les gens traversent mes écrits comme ils traversent un torrent duquel ils sortent avec des traumatismes créatifs internes quelque part. C’est comme cela que j’ai grandi, avec des traumatismes suscités par le western spaghetti, Homère ou encore Kheir-Eddine. C’est important que la chose créative nous percute et ne soit pas «McDonaldisée» ou «Flunchisée». Je ne veux pas de culture facile à digérer comme cette «Netflixisation». C’est ma lutte. Je me considère comme un samouraï dont la lutte est perdue d’avance mais dont les principes demeurent jusqu’au bout. Écrire un livre de 400 pages en 2020 en langue française dans un pays qui ne lit pas est très ubuesque. Ce livre, on peut l’oublier sur une table, l’utiliser autrement mais on peut aussi le lire. Le temps fait le travail.

Les influences sont multiples, il y a énormément de références. Le roman nécessiterait même plusieurs lectures pour tout comprendre. Est-ce voulu, «prémédité» même, ou est-ce votre manière de vous exprimer tout simplement ?
Je ne pense pas que ce soit un roman difficile à lire. La littérature, c’est comme une danse. Parfois, on n’arrive pas à choper la musique. Il y a une musique interne, une ritournelle. Il faut la trouver pour pouvoir tourner les pages plus facilement. Le roman, il faut l’affronter. Il ne faut pas qu’il soit plaisant, il faut livrer un combat, il y a un côté cheval de Troie. Je ne veux pas plaire à tout le monde. Si l’on regarde ce qui plaît au plus grand nombre, c’est le genre de Paulo Coelho, que je respecte, mais ça ne m’intéresse pas de créer de cette façon-là. Dans ma vie, il m’est arrivé d’avoir des gens qui sont revenus vers moi après 20 ans. Je trouve cela magnifique. C’est ce qui est intéressant. Il ne faut pas avoir peur, dans l’art, d’être contre-productif. Il ne faut jamais oublier ce grand film qu’est Amadeus, ce qu’il raconte. On peut être populaire, mais est-ce que cela veut dire que ça marche? Dans une culture de clics, voir de la nudité partout nourrit-il l’âme? C’est joli, agréable, mais cela ne nourrit pas son Homme. Je raconte l’âme et comment la préserver, et finalement ceci est une allégorie de la fierté, de l’envie de vivre, de la soif de savoir.

Vous bousculez les codes de la littérature. C’est tout à la fois un roman, un scénario et une bande dessinée. Comment s’impose à vous la forme d’une histoire à raconter ?
Je n’envisage aucune forme d’art dans la logique de spécialisation. Un mec qui fait du cinéma est un cinéaste, quelqu’un qui fait des arts plastiques est un plasticien, et cela s’arrête là. Je ne trouve pas intéressant de s’enfermer dans quelque chose. C’est toujours intéressant d’apprendre de nouvelles choses et de s’enrichir. Les Anglo-saxons ont toujours la meilleure façon de raconter les choses. Je suis juste un artiste conceptuel, je conçois des idées et je leur trouve une forme.

Une playlist accompagne le roman. Pour vous, la lecture est-elle une expérience ou un film à vivre ? Ou ne pouvez-vous pas vous empêcher de tout mettre en scène, même la vie du lecteur ?
Je trouve intéressant d’ajouter des morceaux actants, que l’on retrouve dans le roman. Tout un délire sur la musique, parce que c’est de la poésie de la vie. Ce sont des souvenirs du quotidien, qu’il s’agisse de la bande son de notre enfance, de notre adolescence, de la vie. J’aime bien l’idée d’inciter le lecteur à aller chercher sur Google, ce dictionnaire inépuisable, tout ce qu’il ne connaît pas. Aujourd’hui, on passe son temps à Googler tout et n’importe quoi. Et puis mettre en scène le lecture en proposant une bande son qui encadre le roman était un exercice plaisant. Je ne sais pas si cela a été fait ou non, mais c’est dans l’ère du temps, avec l’accès À Spotify ou Youtube. J’aime l’idée de partager des playlists comme on partageait des K7 que l’on tournait à l’aide d’un stylo. 

Jihane Bougrine / Les Inspirations ÉCO

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