Maroc

Fares Safouane, l’autre victime du Hirak

604 membres de la DGSN auraient été blessés lors de manifestations du Hirak, selon le bilan de la police. Une de ses victimes a livré son témoignage lors du procès de Casablanca. Récit du témoin n°1.


 
À l’exception de la climatisation, tout le monde a répondu présent pour ce démarrage des auditions des témoins. En cet après-midi du 15 mai, la salle n°7 de la Cour d’appel de Casablanca connaît une ambiance irrespirable. Les auditions ont démarré sous la présidence du juge Ali Torchi qui a fixé un planning des auditions à clôturer le 24 mai. Au programme, l’audition de six témoins. Le premier à prêter serment était Fares Safouane, officier de la police judiciaire à Salé. Sa vie a basculé le 26 mai 2017 à Al Hoceïma, jour de la tentative d’arrestation de Nasser Zefzafi.

Un témoignage poignant
Il est 18h, Fares se présente devant le juge. Il s’appuie sur une béquille pour pouvoir marcher. Ce policier de 36 ans a été appelé en renfort à Al Hoceïma par la DSGN au printemps 2017. «Le 26 mai, nous nous sommes déplacés au domicile de Zefzafi pour interpeller suite aux instructions du Procureur du roi à Al Hoceïma», raconte ce membre de la DGSN. Rappelons que ce 26 mai, Zefzafi intervient dans la mosquée Mohammed V à Al Hoceïma au moment de la prière du vendredi. Le procureur du roi donne immédiatement ses instructions pour son arrestation. Le leader du Hirak se retranche sur le toit de la maison familiale avec ses soutiens. Zefzafi est par la suite exfiltré vers un village limitrophe alors que des habitants d’Al Hoceïma affrontent la police. «Au moment de notre arrivée, nous avons dû faire face à des jets de pierres depuis le haut des maisons du quartier. Alors que j’essayais de les éviter ces pierres, j’ai reçu une pierre à la tête et j’ai perdu immédiatement conscience. Je me suis réveillé à l’hôpital militaire de Rabat», relate-t-il.

Le policier a été hospitalisé durant deux mois. Il est aujourd’hui atteint d’une paralysie partielle à la main droite et garde des séquelles psychologiques de ce traumatisme. «J’ai demandé à quitter l’hôpital pour mourir auprès de mes proches. Ma vie est terminée», lance-t-il au juge, effondré, les larmes aux yeux. Ce témoignage scelle un des rares moments de consensus entre les parties de ce procès. «Nous ne contestons pas l’agression subie par M. Safaoune pour qui nous souhaitons un prompt rétablissement. Nos questions concernent l’auteur de cette agression», précise Me Mohamed Aghnaj, membre de la défense. Que s’est-il passé exactement ce 26 mai 2017 ? La réponse à cette question est décisive pour le sort de Samir Aghid (21 ans), accusé d’être l’auteur de l’agression à l’encontre de Fares. Une réponse condamnant Aghid lui vaudra au mieux la réclusion perpétuelle, au pire la peine de mort. Face à la gravité de l’accusation, Fares fait face à une salve de questions de la part de la défense. La défense tente de déstabiliser le témoin en lui posant des questions sur des détails relatifs à l’emplacement de la maison de Zefzafi ou l’origine du jet de pierres. «Je ne me rappelle de rien», c’était la réponse à la majorité des questions posées par la défense. L’identification d’Aghid s’est faite par deux de ces collègues, également témoins. Aghid nie être l’auteur de l’agression et la vidéo projetée au moment de son audition n’a pas montré sa présence lors de ces faits. La série de questions posées par la défense suscite l’indignation des avocats de la partie civile. L’État marocain est partie civile. Des policiers seront des témoins à charge dans ce dossier. Les avocats de l’État crient «à l’acharnement contre une personne qui est d’abord une victime», proteste avec véhémence Me Mohamed Karrout, avocat de l’État. Et Me Abdelkabir Tabih de renchérir : «La partie civile a choisi de ne pas intervenir lors des auditions des accusés. Mais aujourd’hui la coupe est pleine. Nous n’accepterons pas qu’une victime d’une agression ignoble se transforme en accusé. Prenez en considération l’état de santé de Fares».

Dans ce procès, l’État marocain et ses avocats se montrent offensifs. En choisissant des ténors du barreau (Me Tabih, Me Karrout et Me Rachidi), la partie civile entend marquer de son empreinte ce procès. Lors des plaidoiries sur les moyens de forme, les représentants de l’État affirment que 604 policiers et 178 agents des forces auxiliaires ont été «victimes» de violences lors des manifestations du mouvement de contestation dans le Rif. Les dégâts causés depuis le déclenchement du Hirak s’élèveraient selon les avocats de la partie civile «à plus de 20 MDH», précise Me Karrout. D’ailleurs, lors de cette première audience des témoins, les avocats de l’État n’ont pas hésité à contrecarrer Zefzafi et ses camarades détenus. À 19h, Me Tabih et Zefzafi se sont livrés à une bataille de vocalises. Ce combat de coqs a pris fin après la levée de l’audience décidée par le juge. Décidément et neuf mois après le début de ce procès, la tension est toujours à son comble. 

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