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Exclusif : à bâtons rompus avec Aliko Dangote

Exclusif : à bâtons rompus avec Aliko Dangote

De passage au Maroc pour le «Governance Week-end 2017» organisé par la fondation Mo Ibrahim la semaine dernière à Marrakech, le milliardaire nigérian, première fortune africaine, a livré les premiers détails concernant la joint-venture avec le Groupe OCP. Dans une interview accordée en exclusivité aux Inspirations ÉCO, l’Africain le plus riche du monde a formulé ses appréciations concernant l’avenir de l’agriculture africaine, le climat des affaires ainsi que la stratégie du royaume concernant le continent.

Les Inspirations ÉCO : Vous négociez actuellement, avec le groupe OCP, un accord sur la fourniture en phosphates d’une nouvelle usine d’engrais. Comment se décline cette coopération ?
Aliko Dangote : En effet, nous travaillons aujourd’hui, dans le cadre du groupe Dangote, sur un arrangement avec le groupe OCP. L’office gère, aujourd’hui, environ 80% des réserves en phosphate de par le monde et le Groupe Dangote dispose de pas moins de 3 millions de tonnes d’urée et d’ammoniac que l’on commencera à exploiter entre la fin de cette année et le début de l’année prochaine. La coopération entre les deux groupes sera importante et permettra de fournir les engrais et fertilisants nécessaires à la concrétisation de nos ambitions. Il s’agit également d’accompagner les agriculteurs en les renseignant sur les meilleures pratiques en matière d’utilisation d’engrais et de fertilisant dans la gestion de leurs exploitations.

Le partenariat avec OCP nous permettra de mieux maîtriser les questions de techniques de traitement d’engrais, de phosphates ainsi que d’urée et d’ammoniac. La coopération portera non seulement sur la distribution mais également sur le marketing des produits. Grâce à cela, nous allons pouvoir tirer le marché vers le haut et s’assurer que l’agriculture s’engagera dans un tournant pour nos pays et pour le continent. L’exemple du Maroc est éloquent, pour ce qui est de la compréhension de l’importance de l’agriculture dans nos pays aujourd’hui. Chaque fois que la pluviométrie est bonne, la croissance du PIB connaît une nette amélioration d’environ 2 à 3%. Quand la pluie n’est pas au rendez-vous, la croissance en pâtit. Cette réalité s’applique également à tous les autres pays africains. Dans ce sens, je crois que le partenariat avec le groupe OCP prendra la forme d’une coopération win-win.

Cet accord de partenariat avec le groupe OCP est-il finalisé et comment se présente le  montage financier ?
Nous sommes en train de travailler sur les dernières modalités de l’accord avec OCP et nous espérons parvenir à un accord dans les prochaines semaines. Nous avons déjà signé un mémorandum d’entente il y a de cela quelques mois et nous allons maintenant signer un accord à part entière à travers lequel nous réaliserons une joint-venture qui sera opérationnelle dans les mois futurs. Nous n’avons pas établi un montant d’investissement particulier. Nous nous sommes surtout mis d’accord sur un montage à 50/50. Nous disposons également d’un soutien important de la part de la Banque mondiale à travers notamment
la Société financière internationale (IFC).

Plus globalement, en tant qu’important investisseur, comment percevez-vous le climat des affaires dans le continent africain ?
Le climat des affaires est bon en Afrique, les choses s’améliorent de jour en jour. Certes, des problèmes différents persistent ici et là, mais cela est tout à fait normal. Ce que nous pouvons faire pour améliorer le climat des affaires, c’est d’abord d’essayer de monter des businesses ensemble, entre pays africains. Il est encore aujourd’hui compliqué de faire affaire avec certains pays. Pour prendre ma propre expérience, je dirais qu’il me faut aujourd’hui plus de 30 visas pour pouvoir voyager normalement vers des pays du continent, ce qui constitue un obstacle majeur pour le climat des affaires. Nous devons surtout agir au niveau de ce type d’obstacles qui ne permettent pas aujourd’hui de faire du business normalement dans le continent. Sans libre-échange de marchandises et de services, sans libre circulation des personnes, il est presque impossible de faire fonctionner l’Union africaine. Lorsque nous commencerons vraiment à faire du commerce entre nous, nous créerons plus de richesses et plus d’emplois. Dans l’état actuel des choses, le commerce intra-régional dans le continent ne dépasse pas 2%. Ce qui veut également dire que le reste de notre commerce se fait avec l’étranger. Ceci ne permet pas au continent de dévoiler son vrai potentiel. 

Dans ce sens, comment voyez-vous la demande d’adhésion du Maroc à la CEDEAO ?
Il s’agit incontestablement d’une bonne nouvelle pour le continent. De nombreuses entreprises marocaines sont déjà installées dans les pays d’Afrique de l’Ouest et c’est, je crois, le meilleur moyen de rapprocher les pays du continent. Si nos populations continuent seulement à interagir sur le plan social, la relation ne sera jamais solide. C’est justement les interactions économiques et commerciales qui permettent de cimenter les rapports. Je pense donc que l’adhésion du Maroc à la CEDEAO est une très bonne idée.

En fin de compte, la distance qui sépare le Maroc de l’un de ses principaux partenaires comme la France est la même que celle qui le sépare d’un pays comme le Nigeria. Je n’ai eu à faire que 3h30 de vol pour venir de Lagos jusqu’au Maroc. Pourquoi alors ne pas faire de commerce ensemble? Pourquoi le Maroc n’aurait-il à faire ses affaires et à commercer qu’avec l’Europe? Il faut ajouter que le Maroc sera certainement beaucoup plus compétitif dans ses rapports avec les pays de la CEDEAO qu’avec ceux de l’Union européenne. Si la CEDEAO accepte l’adhésion du Maroc, le royaume pourra installer plusieurs industries qui permettront à l’ensemble de la région de produire des marchandises que les pays de l’Afrique de l’Ouest importaient auparavant d’Europe ou même du Maroc. Cela permettra également de créer de l’emploi dans l’ensemble des pays membres de la communauté.

Ce rapprochement entre le Maroc et le Nigeria passe également par le projet pharaonique de gazoduc. Comment percevez-vous ce chantier ?
Il s’agit là aussi d’une excellente idée. Le Nigeria dispose de réserves abondantes en gaz. Si nous pouvons mettre en place ce gazoduc, cela nous reviendra moins cher de transporter et d’exporter notre ressource. Le seul problème, c’est que ce gazoduc devra passer par plusieurs pays qui devront chacun fournir un permis et demanderont des droits de passage, ce qui peut être laborieux comme configuration. Nous espérons que les autres leaders politiques auront la capacité d’accorder ces permis. Une fois cette question réglée, cela sera une réponse adéquate au besoin en gaz dans plusieurs pays, notamment au Maroc, afin d’accompagner plusieurs industries.

Parlons de sécurité alimentaire, cette question est devenue une priorité pour l’Afrique. Quelle est votre vision pour le continent à ce sujet ?
Si le continent africain ne s’adresse pas aux difficultés en matière de sécurité alimentaire et d’agriculture, ce sera très difficile pour nos pays d’émerger et de trouver des emplois pour notre jeunesse. Près de 12 millions de jeunes Africains intègrent le marché de l’emploi annuellement. Nous devons réfléchir aux manières de trouver des débouchés pour cette population. Le développement de l’agriculture peut constituer un début de réponse. Le royaume s’en sort bien à ce niveau. Nous avons aujourd’hui de quoi produire des aliments qui peuvent subvenir aux besoins de l’ensemble du monde africain. Durant les cinquante prochaines années, l’Afrique constituera le seul endroit où l’on pourra continuer à avoir des exploitations agricoles grâce à la grande disponibilité de terres arables. En comparaison, le continent européen ne dispose plus vraiment de terres utilisables. Il s’agit donc d’une grande opportunité pour le continent africain. Le problème est qu’il faut améliorer le soutien aux agriculteurs tout en veillant à ne pas créer de dumping qui pourrait nous coûter cher à l’export dans les pays étrangers.

Comment peut-on faire fortune en Afrique sans vraiment toucher à l’industrie pétrolière ?
On peut en réalité faire beaucoup d’argent sans forcément toucher à l’industrie pétrolière. Pour notre part, nous sommes actuellement en train d’investir dans ce domaine et nous travaillons aujourd’hui sur la construction d’un grand groupe réunissant plusieurs entreprises en vue d’investir ce secteur en particulier. Cela étant, je vois réellement plus d’opportunités aujourd’hui dans le secteur agricole, pour la simple raison qu’il n’y aura jamais suffisamment de nourriture pour tout le monde. Un pays peut faire pousser tous les aliments dont il aura besoin, le surplus pourra toujours être exporté. Pour prendre le cas de l’Afrique de l’Ouest, nous importons environ 30 millions de tonnes de riz, ce qui est énorme. Lorsque nous devons faire face à des périodes d’inflation et lorsque le besoin en import augmente, la situation est extrêmement difficile. Nous importons beaucoup de nos besoins en produits agricoles et alimentaires et cette situation n’est pas tenable. Les opportunités sont bien là, nous devons juste faire preuve d’un meilleur leadership politique et surtout travailler pour le bien-être de nos populations en faisant en sorte de créer suffisamment d’emplois, de créer les conditions d’éducation et de santé nécessaires et en mettant en place une bonne infrastructure. En somme, nous devons réfléchir aux moyens de faire accéder nos pays à la prochaine étape.


Qui est Aliko Dangote ?

Homme d’affaires de 59 ans, Aliko Dangote est considéré aujourd’hui comme l’Africain le plus riche du monde. Avec une fortune estimée à 12,2 milliards de dollars, il s’agit d’un des acteurs principaux dans l’investissement sur le continent africain. Sa fortune colossale est principalement due à Dangote Cement, le plus grand producteur de ciment sur le continent africain. La société produit environ 30 millions de tonnes de ciment par an. Selon les estimations, ce chiffre aura doublé en 2018. Grâce à son entreprise, Aliko Dangote est présent dans quelque 16 pays africains. Le président de Dangote Group est un habitué des classements Forbes. 67e personne la plus riche au monde et la plus riche en Afrique en 2013, il a également été classé 23e personne la plus riche au monde en 2014 et la personne la plus riche en Afrique en 2015. En 2016, il est considéré comme la plus grosse fortune du Nigeria et la 51e fortune du monde.

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