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De la proximité à la distanciation sociale, “#bqa b3id bjuj mitro”

De la proximité à la distanciation sociale, “#bqa b3id bjuj mitro”


Saïd Bennis
Sociologue à l’université Mohammed V, Rabat

La proximité sociale comme réflexe de convivialité et du vivre ensemble constitue une habitude commune aux peuples de la Terre, mais à différents degrés et échelles. Elle est légère chez certains et marquée chez d’autres.

Dans les pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, dont le Maroc fait partie, cette attitude sociale est très accentuée.

Au Maroc, la proximité sociale est considérée comme un comportement sociétal valorisant et une posture individuelle et collective prestigieuse car elle est conçue comme une forme de modestie, de générosité et de clémence à l’égard des autres. C’est pourquoi, dans ses interactions, discussions et débats, le Marocain cherche le contact physique avec ses interlocuteurs; comme quoi convaincre, persuader, être écouté, suivi et reçu ne passe pas par «les oreilles» (canal de l’ouïe) mais par «la bouche» (de bouche à bouche), l’intervention des mains et les attouchements du corps.

En darija, plusieurs expressions idiomatiques réfèrent à cette pratique «taylebsu», «ddakhel m3ah», «hat rasu 3la rasu», «njamm3u», «nqarqbu nnab», «nthadru», «makhchi fih tayhadru»… Ce sont des expressions communes qui réfèrent à une contiguïté corporelle, une mitoyenneté physique et un encombrement spatial comme rituel marquant la «Tamaghrabit», l’affectivité et l’appartenance au groupe Toutefois, avec la pandémie du Covid-19 et suite aux conseils et prescriptions de l’Organisation mondiale de la santé, le rituel de la proximité sociale s’est transformé en un danger létal et fatidique et même un facteur avéré de la contagion et de la propagation du virus. À l’opposé, le rituel de la distanciation sociale devient salvateur, un remède magique, une solution de base et même une condition sine qua non pour lutter et éradiquer la pandémie.

Dans ce contexte, certains pays comme le Canada ont insisté sur cette mesure de distanciation sociale au cours des interactions quotidiennes des citoyens en imposant aux travailleurs et travailleuses dans les espaces publics et commerciaux le port d’un badge rouge sur lequel est inscrit «1-2 m Distance», comme quoi la distance de sécurité se situe entre 1 à 2 mètres. En Allemagne, en France et aux États-Unis, les autorités ont de même imposé et recommandé aux citoyens l’utilisation obligatoire des masques dans l’espace public et dans les locaux de travail en vue de se protéger et de protéger tous ceux et celles qui sont dans un environnement immédiat et de proximité.

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Partant, il paraît judicieux, dans le cas du Maroc, et pour la protection des différentes catégories sociales œuvrant dans des espaces de contiguïté humaine comme les médecins, les infirmiers, les agents d’autorité, les journalistes, les pharmaciens, les employés de banque, les livreurs, les commerçants, etc. de prendre les mesures draconiennes nécessaires pour instaurer une distanciation sociale avec les citoyens, les clients, les patients puisque la proximité sociale chez les Marocains passe pour être une pratique rituelle, ou selon Bourdieu un habitus, qui peut aggraver la contagion et multiplier le nombre des victimes. Par ailleurs, suite aux vidéos et aux scènes filmées montrant le mouvement et la mobilisation de certaines catégories dans l’espace public, notamment les agents d’autorité, il apparaît que ces derniers s’exposent de manière inconsciente au danger et sont des «proies de prédilection» pour le virus puisque leur contact avec les individus et les groupes qui n’observent pas le confinement et violent l’état d’urgence se caractérise par une spontanéité empreinte de la culture de proximité sociale, ce qui constitue un rapprochement corporel traître et tueur.

En plus du danger de contamination que renferme l’action des agents d’autorité ou autres, il faut impérativement évoquer et attirer l’attention sur ce qui s’est passé lors de la demande des autorisations exceptionnelles de déplacement ou pendant l’octroi d’aides alimentaires dans certaines localités. On a pu remarquer que les individus et les groupes ne respectent pas la distance de sécurité entre eux et renouent avec leur rituel sociétal quotidien d’avant la période de la pandémie du Coronavirus. C’est ce qui a été relevé dans la commune de Sebt Oulad Nemma ainsi que dans toutes les localités de la province de Fkih Ben Saleh lors de la distribution de subventions alimentaires aux familles indigentes par les autorités locales. C’est ce qui a été parallèlement remarqué dans la commune de Takant, dans la province de Guelmim, où une foule de plus de 300 personnes s’est attroupée lors d’une opération de distribution de denrées alimentaires sans se préoccuper de la propension fatidique de son comportement et du risque de contagion qu’elle encourt du fait de la proximité des corps. Et vu les multiples incidents et situations d’attroupement et de rassemblement pour bénéficier de certains services ou de subventions, et suite au lancement, par le Comité de veille économique, de l’opération d’aide de subsistance directe au bénéfice des ménages opérant dans l’informel et en situation de perte d’emploi dans le contexte d’état d’urgence dû à la crise du Covid-19, il est impératif et avisé de renforcer et d’accélérer la numérisation de l’administration publique marocaine pour que les interactions et les demandes des citoyens puissent être satisfaites et opérées à distance et constituer une mesure prospective et d’anticipation pour freiner les transgressions éventuelles du confinement et de l’état d’urgence. Partant, et dans les cas d’extrême urgence de déplacement de l’individu ou du citoyen, il est impératif de le sensibiliser non seulement via les hashtags «#khalikfdarak» et «#nab9awfDar», mais aussi de lui imposer dans ses éventuelles sorties de respecter la distance requise entre les individus de un à deux mètres par le biais des hashtags «# be33ed menni» ou «#bqab3idbjujmitro» ou «#htaremmasaftlamane=2m», à diffuser à grande échelle sur les réseaux, les plateformes numériques ainsi que les canaux publics et privés.

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