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Covid-19 : pourquoi l’Afrique résiste au virus

L’Organisation mondiale de la santé Afrique a organisé, jeudi dernier, une rencontre pour faire le point sur la situation de la Covid-19 sur le continent, et tenter de comprendre pourquoi l’Afrique est moins touchée par la pandémie que le reste du monde.

Comprendre l’évolution de la pandémie sur le continent africain était à l’ordre du jour d’une conférence virtuelle tenue récemment par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Afrique. En effet, cette rencontre a eu lieu en présence du Dr Matshidiso Moeti, directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique, du Pr Francisca Mutapi, professeure en santé mondiale, infection et immunité à l’université d’Edimbourg, du Pr Mark Woolhouse, professeur d’épidémiologie des maladies infectieuses à l’université d’Edimbourg et du Dr Sam Agatre Okuonzi, de l’hôpital régional de référence d’Arua en Ouganda. Alors que les prévisions des analystes étaient pessimistes, tablant sur des millions de morts sur le continent, les dégâts attendus ne se sont finalement pas produits. Selon l’OMS, cela s’explique par le fait que les gouvernements ont pris des mesures dès le début de l’évolution de la pandémie sur le continent. «Les gouvernements ont travaillé avec leurs partenaires pour renforcer leurs capacités de préparation et de réaction contre la Covid-19. Tous les pays ont mis en place des dispositifs pour effectuer des tests et ont formé le personnel de santé en matière de surveillance, de prévention et de contrôle des infections et de gestion des cas», souligne l’OMS Afrique. Selon les données de l’Africa CDC, centre de prévention et de contrôle des maladies de l’Union africaine, plus de 1,4 million de cas Covid-19 et près de 35.000 décès ont été signalés sur le continent africain depuis le début de la pandémie. Ce qui est très peu par rapport aux autres continents où les nombres de cas se comptent par millions (plus de 16 millions en Amérique, plus de 4 millions en Europe, plus de 9 millions en Asie, etc.).


Il est à préciser que les scientifiques ont très vite écarté la possibilité de l’existence d’une souche africaine moins dangereuse, après avoir comparé le code génétique de plusieurs échantillons de SARS-CoV-2 en Afrique. Ces recherches ont, en effet, démontré que le virus en Afrique est semblable à celui qui circule en Europe. Qu’est-ce qui peut expliquer le fait que le nombre de cas soit plus bas en Afrique qu’ailleurs ? L’OMS estime, entre autres, que le confinement strict, adopté très tôt dans la plupart des pays africains, y est pour beaucoup. «À cela s’ajoute le fait que l’Afrique ait déjà connu de nombreuses maladies infectieuses comme le paludisme ou Ebola malgré des systèmes de santé défaillants», explique-t-on auprès de l’OMS. Toutefois, l’organisation souligne que «les chercheurs estiment que la situation en Afrique s’explique par une combinaison de multiples facteurs». Parmi ces facteurs, l’âge de la population africaine d’après le Dr Matshidiso Moeti : «Dans la plupart des pays d’Afrique, environ 3% de la population a plus de 65 ans. Il y a des pays qui ont un taux de mortalité plus élevé en Afrique. L’Algérie, par exemple, où l’on voit que près de 10% de la population a plus de 65 ans. Donc, on pense que l’âge fait une différence.» La directrice de l’OMS Afrique ajoute qu’«il y a d’autres facteurs, notamment la mobilité internationale, la capacité à se déplacer à l’intérieur des pays, les réseaux routiers, le nombre de voitures par habitant. Tout cela joue sur la capacité de diffusion du virus dans les pays». Cependant, elle n’a pas manqué d’appeler à la prudence dans la lutte contre la Covid-19, indiquant que «des études sont en cours pour vérifier si les communautés ont des anticorps pour la Covid-19, ce qui signifie que des personnes ont été infectées mais pas détectées». Le Dr Matshidiso Moeti a ainsi révélé que des résultats préliminaires suggéraient un nombre plus élevé d’infections que celles qui ont été signalées dans des pays tels que le Kenya, le Malawi et la Zambie. Aussi, recommande-t-elle «la poursuite des recherches au-delà des zones urbaines, y compris dans les zones rurales où la transmission semble plus faible». Une autre explication pourrait résider dans la température ou encore la manière de vivre, selon la même source qui explique que le fait que les personnes âgées continuent de vivre dans la maison familiale, et non dans des maisons de retraite, a certainement aidé à éviter des foyers de contagion. Le Pr Francisca Mutapi va plus loin et affirme : «Le virus se transmet peu en extérieur. Et l’Afrique a une part importante de la population rurale qui passe du temps en extérieur.» Elle a également fait savoir qu’une étude sur l’immunité croisée au Zimbabwe vient d’être entamée afin de savoir si l’exposition à six autres coronavirus protège la population au SARS-CoV-2. L’OMS indique également que des études préliminaires ont montré que 80% des cas de Covid-19 en Afrique sont asymptomatiques contre 40% à 50% en Europe. Pour le Pr Mark Woolhouse, qui considère qu’il est important de mieux comprendre les particularités du continent africain, «l’Afrique a sa propre épidémie». Il ajoute : «J’ai beaucoup travaillé sur l‘épidémie au Royaume-Uni et en Europe. Ces épidémies sont différentes. Elles n’ont pas les mêmes caractéristiques. Donc, je pense qu’on va apprendre beaucoup de choses de ces données africaines destinées à l’Afrique.»

Que dit le rapport du PERC ?
Le Partenariat pour une réponse à la Covid-19 fondée sur des données probantes (PERC) vient de rendre public son dernier rapport sur la Covid-19 en Afrique. Celui-ci fait un constat qui s’accorde parfaitement avec celui de l’OMS Afrique : «Les pays membres de l’Union africaine ont rapidement mis en œuvre des mesures de santé publique et sociales pour contenir l’épidémie. Ces mesures ont probablement ralenti la propagation du virus, et le nombre de cas en Afrique est resté inférieur aux prévisions.» Selon le Dr John Nkengasong, directeur des centres africains de contrôle et de prévention des maladies : «Les données présentées dans le nouveau rapport du PERC vont permettre aux décideurs de ne pas se fixer uniquement sur le nombre de cas de Covid-19 et de prendre plutôt en compte la santé et le bien-être d’une façon plus globale et d’adapter les mesures d’intervention en conséquence.» Ce rapport, deuxième de la série «Utiliser les données pour trouver un équilibre» (Using Data to Find a Balance) du PERC, s’appuie sur une enquête menée auprès de plus de 24.000 adultes dans 18 États membres de l’Union africaine, ainsi que sur des données sociales, économiques et épidémiologiques provenant de plusieurs sources. Par ailleurs, «près de la moitié des personnes interrogées ont déclaré avoir renoncé aux soins habituels durant la pandémie. 70% d’entre elles ont soutenu avoir rencontré des problèmes d’accès à la nourriture pendant la semaine précédente, et le même pourcentage de personnes interrogées ont déclaré gagner moins d’argent que l’année dernière à la même époque», souligne le rapport.

Ce dernier mentionne que parmi les personnes interrogées ayant nécessité des soins de santé pendant la pandémie, près de la moitié ont signalé avoir sauté ou retardé des soins et, parmi ceux qui ont eu besoin de médicaments, près de la moitié a soutenu avoir eu des difficultés à les obtenir. Le Dr Zabulon Yoti, directeur régional par intérim du groupe de l’état de préparation et de la réponse aux urgences de l’Organisation mondiale de la santé a avancé : «Comme lors des épidémies précédentes, nous constatons que les soins de santé manqués et retardés ont un fort prix à payer. Même les examens de contrôle sont essentiels pour dépister et traiter les personnes atteintes de maladies transmissibles et non transmissibles. Nous devons protéger l’accès aux soins de santé en veillant à ce que les établissements soient équipés pour traiter les infections à la Covid-19 et pour offrir une protection adéquate au personnel sanitaire.» Malgré «une forte anxiété» quant à la reprise des activités économiques, la grande majorité des personnes interrogées se sont dit «favorables à la réouverture de leurs économies nationales». «Les données indiquent que la Covid-19 est considérée comme une menace sérieuse, mais que pour beaucoup, les besoins économiques l’emportent sur l’inquiétude de contracter le virus», lit-on dans le rapport. Pour la Dr Elsie S. Kanza, responsable de l’agenda régional pour l’Afrique et membre du comité exécutif du Forum économique mondial, «la Covid-19 a menacé les progrès effectués à l’égard de tous les objectifs de développement durable, et les données du PERC montrent clairement l’importance de mesures d’aide ciblées. Ces mesures sont nécessaires pour favoriser la reprise économique, protéger la santé et empêcher les inégalités de se creuser». Par ailleurs, le rapport du PERC souligne les lacunes dans la communication des données clés, notamment les données sur la transmission au sein des communautés et l’observance des mesures préventives. À cet effet, le Dr Tom Frieden, président-directeur général de Resolve to Save Lives, une initiative de Vital Strategies a indiqué : «Les données sont essentielles pour notre défense contre la Covid-19, et plus les gouvernements des États membres de l’Union Africaine (UA) pourront s’y fier pour étayer leurs décisions, plus leur réponse sera efficace.»

Les recommandations du PERC
Enfin, au terme de son enquête, le rapport émet les recommandations suivantes : prioriser le «coinçage» du virus en garantissant un approvisionnement adéquat en kits de dépistage et en réactifs pour identifier les cas positifs, faciliter aux communautés l’observation des mesures de protection (port du masque, se laver les mains et maintenir la distance), protéger le personnel sanitaire en établissant des protocoles pour la Covid-19, en augmentant la disponibilité des équipements de protection individuelle et la formation sur la prévention et le contrôle des infections. Il recommande également de donner la priorité aux mesures fondées sur des données probantes pour accroître la sécurité alimentaire et la reprise économique, lutter contre la désinformation en partageant des messages cohérents et fondés sur des donnés probantes avec des membres de confiance des communautés et, enfin, investir dans la collecte, l’analyse et la communication de données, notamment des indicateurs clés sur les cas et la réponse de santé publique, la surveillance rapide de la mortalité, les données sur les infections à la Covid-19 au sein du personnel sanitaire et les données sur l’utilisation des services de santé.

L’Afrique doit se préparer à sa première récession

Selon les résultats de la 5e édition de l’Africa Risk-Reward Index dévoilés récemment, la pandémie du coronavirus a affecté l’amélioration générale des scores de risque et de performance observés sur le continent africain ces dernières années. D’après les spécialistes, l’Afrique doit s’attendre à subir sa première récession en vingt-cinq ans. Les gouvernements africains manquent de marge de manœuvre budgétaire pour engager des dépenses inhérentes à la relance, s’inquiètent les analystes. Jacques Nel, responsable de la macroéconomie africaine chez NKC African Economics a déclaré que «l’impact économique de la Covid-19 sera variable, mais la reprise le sera encore plus. Les optimistes espèrent assister à une relance sans pareille à l’heure où les gouvernements lancent des réformes plus que nécessaires, tandis que les pessimistes prédisent un continent régressant de plus d’une décennie. La réalité se situera quelque part entre les deux, chaque pays trouvant une place unique sur cet échiquier». Toutefois, le rapport affirme que les investissements en faveur des technologies africaines devraient diminuer même s’ils ont atteint des niveaux-records ces dernières années. Par ailleurs, souligne le rapport, cette crise a engendré des réformes salvatrices dans la mesure où elle a permis de mettre en évidence la nécessité de solutions technologiques et numériques sur le continent.

Mariama Ndoye / Les Inspirations Éco






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