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Confinement: quel effet sur les relations familiales ?


Saïd Bennis
Sociologue à l’université Mohammed V, Rabat

Après l’entrée en vigueur de l’état d’urgence sanitaire et du confinement, les familles se sont retrouvées de nouveau réunies, ce qui constitue un moment exceptionnel pour redécouvrir les bienfaits de la discussion, du débat et de la délibération et constater les méfaits de la connexion numérique et de l’inflation de l’interactivité connective. Cet état des lieux est d’autant plus significatif que l’on se réfère aux chiffres et aux statistiques fournis par l’Agence nationale de réglementations des télécommunications (ANRT) dans son enquête de collecte des indicateurs TIC auprès des ménages et des individus au niveau national au titre de l’année 2018. Cette enquête a révélé que 75,7% des Marocains sont équipés en téléphonie tous types confondus, que 92,4% de la population âgée de 5 ans et plus possède un smartphone, que 99,8% des ménages soit en milieu rural ou en milieu urbain disposent d’un téléphone et que la génération dite Z (12-18 ans) connaît un niveau de fréquentation des réseaux sociaux qui frôle les 100%. Une première lecture de tels chiffres et statistiques présuppose une extrapolation selon laquelle la famille marocaine s’achemine vers un isolement numérique et une rétention des valeurs chez la catégorie des jeunes et des adolescents. Comment alors exploiter le temps du confinement et de l’état d’urgence pour mieux raffermir les attaches émotionnelles et les relations réelles entre parents et enfants ? Dans cette perspective, les retombées familiales du Covid-19 relativement à l’état d’urgence et la suspension des cours peuvent générer un environnement nouveau pour asseoir les valeurs du partage, du débat et de la délibération au sein de la famille qu’elle soit nucléaire ou composée.


Le confinement est aussi positif pour la famille
C’est pourquoi, il serait souhaitable de concevoir comme des formes positives de clôture de la famille et d’«introverti» pour se redécouvrir et se confesser loin de toute attitude narcissique ou d’exclusion des autres membres de la société.

À cet égard, l’état d’urgence peut être appréhendé comme un pont pour assurer la culture de la préservation et de la solidarité mais aussi une passerelle de facture spécifique pour une pratique familiale différente qui impacterait non seulement les habitudes de consommation, les relations entre les membres de la même famille, mais aussi l’exploitation du temps libéré des contraintes et des rituels oppressant de tous les jours. Il faut également compter parmi les «avantages» du Covid-19 le retour des enfants dans le giron de la famille et sa contribution à se départir de l’emprise d’un monde virtuel friand de fake news, de socialisation sauvage et de débâcle identitaire conséquente de l’addiction numérique des jeunes et des adolescents.

Par conséquent, l’état d’urgence peut offrir et fournir une marge de communication entre parents et enfants pour appuyer une socialisation familiale permettant d’estimer l’ampleur du vivre ensemble, de la solidarité et du lien social, notamment avec l’émergence d’initiatives civiques réhabilitant un espace numérique marocain «propre et sain» fondé sur des valeurs comme la citoyenneté, l’engagement, le sacrifice et la société de confiance, lequel espace souffrait d’un effritement causé par un espace numérique «pollué et endémique» submergeant construit de culture de fake news, de buzz, de haine, de violence numérique à l’égard de certaines tranches de la société (les femmes), de récits marginaux de vie («Routini alyawmi»…), de phénomènes numériques («Ikchawan iknwan», «Dounia wa Ihssas»), de groupes numériques fermés («3amiqin»…). Par ailleurs, l’état d’urgence peut induire un changement qualitatif à l’échelle nationale dévoilant l’échec du système digital de la mondialisation ayant été à l’origine de plusieurs fléaux touchant les enfants et les adolescents tels l’extorsion, la diffamation, la pédophilie, la mobilisation pour le compte de réseaux terroristes ou mafieux…

Se libérer de la mondialisation
C’est pour cette raison et à la suite de la conjoncture du Covid-19 qu’il est impératif de s’émanciper de l’étreinte de la mondialisation en se référant à ce qu’Edgar Morin a désigné dans son entretien du 18 mars 2020 par zones «démondialisées». De cet angle, il paraît judicieux de renouer et composer avec les référents de la citoyenneté et la spécificité marocaine pour contrecarrer des idéaux dominants et se libérer des valeurs ascendantes de la mondialisation qui ne reconnaissent pas les fondements symboliques d’entités de moindre envergure comme celle de la famille. Partant, la pandémie du Covid-19 peut contribuer à refonder les valeurs de la citoyenneté réelle et questionner les prémisses de la citoyenneté virtuelle (netoyenneté), autrement approfondir les valeurs locales et nationales, ancrer la praxis de la communication réelle, ré-encadrer et réguler la connectivité numérique des enfants pour freiner et enrayer la création de «ghettos» et d’«îlots» au sein de la même famille. Dans ce contexte, l’état d’urgence sanitaire et le confinement peuvent constituer un départ et même déblayer le terrain aux parents pour initier un «confinement numérique» à leurs enfants dans le but de les protéger d’une addiction maladive virtuelle et rehausser la pertinence et le sens de la société du savoir et de la communication in vivo au sein de la famille et entre ses membres en conformité avec le hachtag «# khalik f darak» et «#nab9aw f Dar» comme forme de conscience commune du devenir de la nation et de préservation raisonnée de la vie des citoyens.

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