Culture

Azra Deniz Okyay : « J’ai vu mon pays sombrer »

Azra Deniz Okyay. Cinéaste turque

Elle est une nouvelle figure du cinéma turc, mais aussi mondial. Avec Ghosts, qui a raflé le Grand Prix de la Semaine de la critique lors de la dernière Mostra de Venise, Azra Deniz Okyay fait souffler sur le grand écran un vent frais, avec une oeuvre à la fois esthétique et engagée. Un film de femmes d’une belle puissance. Rencontre avec une cinéaste qui porte en elle un message artistique de paix, d’espoir et de liberté.


Le film adopte le point de vue de plusieurs femmes et d’un homme. Était-ce pour vous une évidence
de raconter Ghosts de cette manière-là, ou l’histoire s’est-elle construite de la sorte au fur et à mesure ?
J’avais déjà fait l’exercice avec mon court métrage Les petits poissons noirs, où il y avait trois histoires, celle d’une Arménienne, d’une Française et d’une Turque. Du coup, cette dynamique, cette mathématique au niveau de l’écriture, je l’ai déjà adoptée plusieurs fois. Au scénario, cela a pris du temps, cinq ans pour être précise. C’est un travail viscéral. C’était très dur de l’écrire et de le modifier, parce que mon pays changeait tout le temps. J’étais obligée de m’adapter à toujours plus de censure, au fait qu’on ne puisse plus manifester depuis un an. Beaucoup de choses ont changé. Cette énergie vient de là, je pense. D’écrire l’histoire la plus cohérente et habitée possible.

Avez-vous écrit cette histoire depuis Paris avec le recul nécessaire, ou depuis Istanbul en plein changement ?
Je suis rentrée à Istanbul en 2010, après dix ans de vie parisienne. À l’époque, cette ville était vraiment un eldorado pour la jeunesse. J’ai vu mon pays sombrer. C’était suffoquant. Le film vient de là. Je l’ai entamé en 2014 et l’ai construit petit à petit jusqu’à aujourd’hui.

Il y a autant de rage que d’espoir dans le film. D’où puisez-vous la force d’espérer ?
En tant que femme métisse d’Orient, les femmes me donnent le courage de continuer. Je puise ma force en elles. Elles développent des techniques pour survivre. C’était important de montrer cela au lieu de plonger dans le noir. C’était aussi une sorte de rébellion, une volonté de montrer les femmes autrement que dans ces films dits de «femmes», où des réalisateurs montrent des femmes violentées ou victimes. Il n’y a pas d’espoir à la fin. Cela me fait suffoquer. Je voulais montrer autre chose. Il y a de l’élégance, de la beauté, du courage. Une femme sûre d’elle est la plus belle chose qui existe au monde.

Comment construit-on des personnages sans verser dans le cliché ?
Il faut faire beaucoup d’enquêtes, côtoyer ces gens-là. J’ai une part de ces femmes dans le coeur et dans le corps. Dilem, Ela et Iffet sont en moi. J’ai essayé de comprendre Rasit. Ceux qui rendent nos vies impossibles. Je les côtoie, j’habite avec eux, et une certaine haine n’aurait pas suffi. Je voulais les comprendre en tant qu’écrivaine. J’ai appris comment les femmes devaient contourner les obstacles.

Ce film peut-il être projeté en Turquie ?
Je vais essayer. J’ignore si on sera censuré…

Comment s’est déroulé le casting ?
J’ai vu Nalan Kuruçim, qui interprète Iffet, dans un film. Son âme, son regard… elle m’a interpellée. J’ai commencé à écrire le personnage en l’ayant en tête. Je lui ai proposé le rôle et elle l’a accepté. Ela, campée par Beril Kayar, était un personnage qui existait déjà dans mon court métrage, une fille un peu comme nous. Je voulais montrer comment elle s’en sortait. J’ai commencé à chercher sur Instagram, à chercher partout. Je l’ai vue en casting, ça a été un coup de foudre. Je savais que c’était elle. J’ai donc travaillé avec elle.

Justement, y a-t-il eu beaucoup de travail en amont ? De préparation ?
Je voulais garder un côté naturel. Je ne voulais pas qu’il y ait ce côté trop travaillé, trop lisse, que je déplore souvent dans le cinéma et la télévision turcs. Dans mon documentaire, j’avais fait appel à une actrice non professionnelle que j’ai suivie pendant un an et qui, à force, a apprivoisé la caméra. Je trouve ce travail-là fascinant.

On sent le côté documentaire dans cette oeuvre cinématographique, cette fiction. Selon vous, le cinéma doit-il être engagé et s’inscrire dans la réalité du moment?
Cela dépend. Je suis fille d’architectes. Ils sont à la fois artistes et très engagés. Je pense que l’artiste doit contribuer, en quelque sorte, à donner une vision de la vie, à l’espoir. Pas forcément du militantisme, mais apporter une nouvelle voix. J’ai toujours fait ainsi. Je me suis réveillée avec la rage au ventre, ces cinq dernières années, pour écrire et faire ce film. C’est un engagement. Il y a aussi des répercussions. En 2015, en signant une pétition pour la paix, je me suis retrouvée à la une d’un journal «islamiste», décrite comme défendant le terrorisme. À partir de là, ma vie a changé, je me suis vu refuser les fonds turcs, par exemple, pour financer mes films. Je refusais de faire des oeuvres financées uniquement par la France. Je voulais faire ce film quoi qu’il m’en coûte. Et là on devient engagé, c’est sûr. 

Jihane Bougrine / Les Inspirations Éco






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