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Dans un article précédent sur la gauche, nous avions souligné parmi les facteurs explicatifs de son recul l’offensive néo-libérale qui a pu imposer sa «culture» sur l’ensemble du globe. En effet, outre le mode de produire et de consommer en passe de s’uniformiser, le néo-libéralisme est parvenu au cours des dernières décennies, avec un rythme plus accéléré depuis le début du XXIe siècle, à affiner son idéologie pour la rendre plus acceptable y compris par des milieux qui lui étaient auparavant hostiles tels que les intellectuels et certains partis appartenant à la mouvance social-démocrate. Ne parlons pas des partis populistes et fondamentalistes qui se cachent derrière un verbiage religieux pour puiser, dans les faits, leurs choix en matière économique et sociale, dans le corpus néo-libéral. À vrai dire, le néo-libéralisme est une adaptation du libéralisme tel qu’il a été conçu par ses fondateurs. Cette adaptation est rendue nécessaire suite à la financiarisation des économies et l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène mondiale. Le néo-libéralisme vise à créer un consensus autour de certaines notions comme la flexibilité, l’adaptabilité et l’employabilité.

Pour ce faire, les États doivent revenir dans le jeu, pour une politique de l’éducation «sur-mesure» et une politique de la santé vue non comme un droit humain, mais comme un moyen de transformer l’espèce humaine pour lui donner plus de «compétences techniques» venant renforcer les compétences acquises dans le système éducatif. La flexibilité touche particulièrement le marché du travail, ce qui conduit à plus de précarité et au démantèlement du mouvement syndical. Les réformes de la fonction publique envisagées ici et là n’ont d’autres soucis que d’en finir avec le statut classique de la fonction publique pour lui substituer la contractualisation et un travail à la carte. L’adaptabilité, notion empruntée à un philosophe du XIXe siècle (Herbert Spencer, 1820-1903) signifie que tout le monde doit s’adapter à la mondialisation et donc faire avec le néo-libéralisme. Toute autre voie conduirait à l’impasse. La «déconnexion» prônée par Samir Amin et d’autres altermondialistes ne serait qu’une vue de l’esprit et manquerait de réalisme. Tout le monde ou presque, aujourd’hui, fait l’apologie de la mondialisation comme étant porteuse d’opportunités à saisir, oubliant de souligner, comme par hasard, les risques qu’elle présente pour les plus faibles notamment.

Aujourd’hui, les pays en développement ne font que s’adapter à la mondialisation, et rares sont ceux qui ont pu réellement en tirer profit. Reste l’épineuse question de l’employabilité qui a transformé radicalement notre système éducatif, où on forme plus d’humains «robots» que de «penseurs». L’employabilité est devenue la hantise des apprenants: être un bon gestionnaire, un bon technicien, est le but ultime de la formation. Quelle régression par rapport aux fondements de base d’une formation au service de l’épanouissement de l’homme. Le système dominant n’a besoin ni de philosophes, ni d’artistes, ni de critiques littéraires. Il a plutôt besoin de ceux qui maîtrisent l’art de spéculer en Bourse et de ceux qui sont aptes à créer plus de richesses au profit des détenteurs du capital. Le néo-libéralisme défend une nouvelle conception de la démocratie qui n’a rien à voir avec le pouvoir du peuple. C’est un simple outil pour obtenir le consentement des populations à leur transformation. Qui plus est, avec la montée vertigineuse des nouveaux maîtres du monde que sont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), les citoyens du monde se transforment en «esclaves modernes». Contrairement à l’idéologie véhiculée, le néo-libéralisme, dans le droit fil du libéralisme, n’a jamais cru à la liberté humaine en tant que valeur universelle. De quelle liberté pouvons- nous parler lorsque l’on sait que chaque être humain est suivi tout au long de sa vie? Sa position géographique est connue, ses relations le sont tout autant, et ses goûts et préférences sont répertoriés à toute fin utile. Bref, la personne en question n’a plus de vie personnelle. Et par conséquent, elle n’est plus libre. Nous avons affaire à un monde totalement «déshumanisé». Face à cette réalité dont nous avons brossé les contours à grands traits, devrions- nous nous résigner ou, au contraire, oeuvrer pour un autre monde plus humain où les plus forts n’auront plus le pouvoir de faire à eux seuls la loi et de nous imposer leur diktat? C’est par rapport à ce choix de société et de civilisation que tout un chacun doit se situer. Face à l’hégémonie du néo-libéralisme, il faut une hégémonie culturelle qui place la dignité humaine au-dessus de toute considération. Pour gagner la bataille politique, il faut absolument gagner la bataille culturelle. Le philosophe italien Antonio Gramsci s’en est rendu compte il y a près d’un siècle.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

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