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16-08-2019 20:30

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Chroniques

Le dernier rapport de Bank Al-Maghrib pour l’année 2018 présenté devant le roi la semaine dernière fera sûrement date. S’il ne diffère pas, au niveau de sa structure, des précédents rapports, il se distingue néanmoins par le ton utilisé au niveau de la présentation générale et les conclusions qui en découlent. Traditionnellement, la présentation des rapports annuels de l’Institut d’émission constitue un moment particulier dans l’histoire du pays. C’est un document de référence pour les décideurs, les investisseurs et les chercheurs. Bien sûr, comme tout produit humain, il ne peut être élevé au rang de «livre sacré». On peut le commenter, le critiquer, voire carrément le remettre en cause à condition, toutefois, de le faire avec rigueur, objectivité et esprit constructif, sans recourir au dénigrement et au langage anecdotique ! Une lecture attentive de la présentation du rapport nous dispense de parcourir l’ensemble du document. Ainsi, après avoir rappelé à grands traits les caractéristiques de l’environnement international qui est incertain et en rapide mutation, c’est la situation économique, monétaire et financière du pays qui est passée au crible. Le tableau dépeint n’est guère réjouissant. Que l’on en juge par soi-même: une croissance modérée de 3% en deçà de l’objectif fixé par le gouvernement dans la loi de Finances; une croissance tirée essentiellement par la demande intérieure sachant que la contribution des exportations nettes est redevenue négative à hauteur de 1,3%; un taux de chômage qui reste élevé notamment chez les jeunes diplômés; au niveau des équilibres macro-économiques, on relève une accentuation des déficits jumeaux (déficit budgétaire de 3,7% et déficit du compte courant évalué à 5,5%), un taux d’endettement du Trésor de 65,3%, un taux d’inflation qui grimpe en une année de 0,7% à 1,9%... À cela s’ajoutent le recul drastique des cours de la Bourse de Casablanca, les insuffisances en matière de lutte contre le blanchiment ou encore la frilosité du secteur privé malgré de multiples avantages qui lui sont consentis. Par ailleurs, le type de gouvernance suivi est sérieusement remis en cause. Ainsi est-il écrit dans le rapport: «la gouvernance de la politique publique dans notre pays souffre de plusieurs insuffisances liées à l’absence de cohérence, d’efficacité dans la mise en œuvre et d’évaluation objective. Il n’est donc pas étonnant que les performances économiques et sociales ne soient pas à la hauteur des efforts consentis». On ne peut être plus clair! Et le gouverneur de la Banque centrale d’appeler à un «véritable sursaut de toutes les forces vives du pays». Nous pensons que le pays a suffisamment de ressorts et d’atouts pour rebondir et repartir de l’avant à condition de revoir fondamentalement les orientations suivies jusqu’à présent et qui ont montré leurs limites, de l’aveu de tout le monde. Les difficultés, réelles et observables sur le terrain, que nous traversons ne datent pas de 2018. Elles n’ont fait que s’aggraver davantage sous l’effet de facteurs conjoncturels tant internes qu’externes. Le sursaut est possible. Il réside dans la mise en œuvre d’un nouveau modèle de développement qui doit marquer de véritables ruptures, sur certains aspects, avec le modèle en vigueur. Une place particulière doit être accordée à la dimension non-économique du développement. Car le développement ne se réduit pas à la réalisation des taux de croissance, aussi élevés soient-ils. Il faut une transformation des structures, une révolution des mentalités, un approfondissement des valeurs de progrès et une valorisation de l’effort et de la créativité. Malheureusement, nous assistons depuis quelques années à une dégradation inquiétante des valeurs de citoyenneté, de vivre ensemble, du sens du commun. Cela, nous semble-t-il, est dû au rétrécissement des espaces de socialisation et à la défaillance de notre système éducatif. Qu’on le dise clairement: le seul espace de socialisation se limite à la mosquée et au cimetière. Et encore!! Les maisons de la jeunesse ne jouent plus leur rôle, les théâtres et les maisons de la culture sont pratiquement inexistantes, notamment dans le Maroc profond. On assiste à un vaste désert culturel, dans lequel la misère de la culture côtoie la culture de la misère. Pour réaliser le sursaut souhaité, nous sommes appelés à jeter les bases d’une véritable «révolution culturelle» pour libérer les initiatives et permettre à notre jeunesse de «mieux respirer». Le temps presse et le monde évolue à pas de géant. Nous n’avons d’autre choix que d’accélérer la cadence et de changer notre rapport au temps. Toute hésitation pourrait se payer chèrement.

Par Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Des centaines de millions de cyberattaques visent chaque année les États, les entreprises et les particuliers. La logique voudrait qu’un front uni se constitue pour détecter et contrer ces menaces. Or, il n’en est rien. Au contraire : un vent de doute et de méfiance souffle sur Internet. Le réseau est devenu le reflet des tensions qui parcourent le monde et les États se trouvent confrontés à un dilemme : s’isoler ou collaborer. D’un côté, la voie de la parcellisation, de la balkanisation où chaque État - enfin ceux qui en ont les moyens - joue la carte du repli sur soi. Leur stratégie ? Privilégier des solutions de sécurité nationales pour empêcher les fuites de données vers des pays étrangers. Dans ce climat de méfiance généralisée, la tentation est forte pour les responsables politiques locaux de reprendre la main sur les usages. Avec une inconnue pour les utilisateurs : qu’auront-ils, demain, le droit de voir, de dire et de faire sur Internet ? Aujourd’hui, les données n’ont plus de frontières, l’utilisation du cloud se généralise, les Gafa exercent un pouvoir quasi planétaire, le nombre des objets connectés croît de manière exponentielle. Dans ce contexte, est-il crédible que chacun sécurise sa parcelle numérique alors que les cyber-attaquants agissent depuis les quatre coins du monde ?

Vers une coopération ?
À l’opposé du chacun pour soi, des États choisissent la voie de la coopération. Ces derniers mois, plusieurs initiatives de collaboration ont été annoncées. À commencer par l’Europe, dont les dirigeants ont convenu qu’ils poursuivraient, après le Brexit, leurs relations de longue date avec le Royaume-Uni en matière de partage de renseignements et de cybersécurité. De même, en novembre 2018, Singapour et le Canada ont signé un protocole d’entente de deux ans relatif à la coopération en matière de cybersécurité, acceptant de partager et d’échanger des informations pour contrer les menaces. L’accord couvre la coopération dans plusieurs domaines clés, notamment le partage et l’échange d’informations sur les menaces et les attaques, le partage des meilleures pratiques en matière de développement des ressources humaines ainsi que des dispositions de certification et d’élaboration de normes de cybersécurité. Préalablement, le CSA (Cyber Security Agency of Singapore) avait déjà signé des protocoles d’entente avec l’Australie, les États-Unis, la France, l’Inde, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Japon. À la même période, c’est Israël et le Japon qui ont signé un accord de coopération dans les domaines de la recherche et développement, de l’échange d’informations et des programmes de formation dans le domaine de la cybersécurité.

Partenariat public/privé
Ces accords, le plus souvent bilatéraux, entre États vont indéniablement dans le bon sens mais il leur manque une dimension importante pour optimiser leur efficacité : l’expertise des acteurs privés qui sont confrontés au quotidien à la lutte contre les cyber-menaces. En effet, ces derniers ont accès à des informations précieuses que les gouvernements ou les forces de police ne possèdent pas et qu’ils sont prêts à partager avec les autorités nationales. Face à la nécessité de rassembler toutes les forces et les compétences, les partenariats public/privé apparaissent alors comme une piste d’avenir. Un exemple réussi de la coopération public-privé est le projet «No More Ransom», lancé en juillet 2016. Avec pour objectif d’aider les particuliers à lutter contre les ransomwares (attaques bloquant l’accès aux données et demandant une rançon pour les recouvrer), cet espace réunit plus de 90 organisations publiques et privées. Une collaboration entre les agences de lutte contre la criminalité (Interpol, Europol, les polices nationales, etc.) et les acteurs de la cybersécurité qui permet de détecter les attaques, de les analyser et d’apporter des solutions aux victimes. À ce jour, «No More Ransom» est un succès avec plus de 10.000 victimes aidées, dans 14 langues, à travers plus 40 outils de déchiffrement gratuits. À la clé : un travail qui permet d’aider les services de l’État dans le travail d’enquête et d’arrestations des groupes de cybercriminels.

Pacifier Internet
Souvent médiatisées lors d’arrestations réussies, ces initiatives entre acteurs publics et privés peuvent également permettre de mieux accompagner les victimes. C’est le cas, par exemple, du dispositif d’assistance aux victimes de cyberattaques cybermalevillance.gouv.fr, incubé par l’Anssi et copiloté avec le ministère de l’Intérieur. La plateforme a reçu 25.000 demandes en un an, surtout de particuliers, secourus par 1.600 prestataires référencés. Au-delà de la lutte pour pacifier internet, ces partenariats donnent l’occasion à deux cultures différentes, publique et privée, de se rencontrer, de se connaître, d’apprendre à travailler ensemble. Posant les bases d’une relation de confiance, indispensable à la lutte contre des cyber attaquants qui ne demandent qu’à diviser pour mieux régner. Cela permet, en outre, à de grands acteurs internationaux de démontrer qu’ils sont prêts à être transparents et à travailler avec les États. C’est un acte indispensable de responsabilité sociale des entreprises. Au service de la sécurité de tous.

Tanguy De Coatpont
Directeur Général France et Afrique du Nord, Kaspersky Lab

C’est bien la période du retour massif au pays de nos concitoyens résidents à l’étranger. Chaque année, en cette période de vacances, ce sont des millions de Marocains installés dans les cinq continents, avec une majorité dans les pays européens, qui prennent la route pour le Maroc, leur pays d’origine. Un voyage chargé de symboles: retour aux origines, retrouvailles familiales, recherche de la «chaleur humaine», bref, une volonté de se sentir chez soi. C’est aussi une occasion de constater de visu le chemin parcouru par le pays en relevant les progrès réalisés et les déficits à combler. Ce retour des «Marocains du monde» n’a rien à voir avec le tourisme classique. C’est à tort, d’ailleurs, que certaines statistiques les confondent. Ce sont pourtant deux dynamiques différentes. Quand on parle de Marocains du monde, on parle d’une population évaluée à près de 5 millions de personnes, soit près de 14% de la population totale du pays. On connaît aujourd’hui, grâce aux différentes études réalisées soit par des chercheurs, soit par des institutionnels, les caractéristiques fondamentales de cette population en termes de structure démographique, de statut socio-professionnel, d’engagement citoyen et politique dans les pays d’accueil, de participation dans les efforts de développement dans le pays d’origine. Mentionnons tout particulièrement, outre les études effectuées par le ministère chargé des Marocains résidents à l’étranger, la série quadriennale publiée par la Fondation Hassan II pour les MRE, série intitulée «Marocains de l’Extérieur», dont la dernière édition date de 2017. Cette publication de plus de 700 pages comporte une masse de données qui, normalement, devrait servir d’aiguillon aux décideurs pour élaborer des politiques publiques appropriées en faveur de la population concernée. Osons espérer que c’est bien le cas!

Ainsi, on relève que les Marocains du Monde représentent une grande hétérogénéité: différence selon les générations; différence selon le pays d’accueil (les Marocains résidant dans les pays du Golfe vivent dans des conditions tout à fait différentes de ceux qui résident dans les pays de l’OCDE); diversité des profils socio-économiques allant du statut d’ouvrier à celui d’employé dans les services, en passant par le commerçant, l’entrepreneur, le scientifique… L’image d’émigré marocain qui travaille comme ouvrier de chantier dans le bâtiment ou dans les exploitations agricoles fait désormais partie du passé. On relève aussi que la population marocaine émigrée est en voie de vieillissement. À titre d’exemple, en France, un quart des immigrés marocains ont aujourd’hui plus de 55 ans et 65.000 ont plus de 65 ans. «Après une vie structurée, voire justifiée par le travail, ces personnes, doivent réinventer un mode de vie et une raison d’être avec une grande indécision relative à la question du retour» (publication de la Fondation Hasan II). On relève enfin une féminisation croissante de l’émigration. Il ne s’agit pas uniquement de l’épouse qui rejoint son mari dans le cadre du regroupement familial, mais plutôt d’une femme qui fait le choix de l’émigration en toute indépendance, d’une femme libre pour ainsi dire. Ce qui est un signe de l’autonomisation de la femme marocaine, phénomène de plus en plus visible dans la société. Tendance qui ira crescendo à l’avenir. Pour gérer une telle situation marquée par autant de contrastes et de différenciations, le Maroc a mis en place un ensemble d’institutions, notamment un ministère dédié, le renforcement de la représentation diplomatique dans les pays d’accueil, la Fondation Hassan II, la Fondation Mohammed V, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), un partenariat avec des associations actives dans le domaine de la migration... Les résultats sont palpables. On les voit à plusieurs niveaux: amélioration des conditions d’accueil avec un accompagnement tout au long du voyage, guichet spécial réservé aux MRE dans les administrations publiques, encadrement culturel et religieux adéquat dans les pays d’accueil… Mais nos concitoyens, dont l’attachement à la mère patrie n’est plus à démontrer, sont en droit d’exiger plus. S’ils n’ont plus le sentiment d’être traités comme une simple machine à produire des devises, ils aspirent néanmoins à jouir pleinement des droits que leur confère la Constitution.

À cet égard, il est temps de résoudre cette équation de la participation politique en leur octroyant le droit de se faire représenter au Parlement en application des dispositions de la Constitution qui stipule dans son article 17: «Les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d’être électeurs et éligibles. Ils peuvent se porter candidats aux élections au niveau des listes et des circonscriptions électorales locales, régionales et nationales. La loi fixe les critères spécifiques d’éligibilité et d’incompatibilité. Elle détermine, de même, les conditions et les modalités de l’exercice effectif du droit de vote et de candidature à partir des pays de résidence». Un débat national autour de cette problématique, avec la participation des RME, ne serait pas superflu. Il permettra, à coup sûr, de lever les malentendus et de déboucher sur une issue consensuelle loin de toute surenchère politique. En la matière, plus que dans tout autre domaine, c’est l’intérêt suprême de la Nation qui doit absolument prévaloir.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre
de l’Emploi et
des affaires sociales

 

L’actualité footballistique est marquée par le déroulement de deux compétitions de taille: la Coupe du monde du football féminin, qui se déroule en France et qui est dans sa phase finale, et la CAN qui se déroule au pays des Pharaons. Grâce aux moyens de communication et à la transmission en direct, ce sont des millions -voire des milliardsde personnes de par le monde qui suivent ces rencontres sportives dont les enjeux sont à la fois politiques, sociétaux et surtout financiers. Et ce n’est pas un hasard que le foot soit considéré comme le sport le plus populaire.

En effet, combien de jeunes dans les faubourgs africains ou latino-américains rêvent d’accéder au professionnalisme et de jouer dans les grands clubs? Toutefois, le football féminin reste cantonné à l’hémisphère Nord comme on peut le constater en observant le déroulement de la huitième édition de la Coupe du monde. Ainsi, sur un total de 24 équipes alignées, soit le double de la première édition organisée en 1991, l’Europe et l’Amérique du Nord se taillent à elles seules la moitié. L’autre moitié est attribuée à l’Asie (5 places), l’Afrique (3 places), l’Amérique latine (4 places) et l’Océanie (1 place). Outre leur participation limitée, les pays de l’hémisphère Sud franchissent rarement les phases éliminatoires. Un seul pays, le Brésil, a pu accéder à la phase finale en 2007 mais s’est incliné face à l’Allemagne. Ce sont les pays du Nord qui se sont adjugé les trophées depuis la création de la Coupe du monde féminine. Et l’actuelle ne fera pas exception. Tout indique, en effet, que cette manifestation prendra à l’avenir plus d’importance. Les commentateurs n’ont pas manqué de relever l’engouement croissant des spectateurs pour le football féminin. Les stades sont archi-combles et l’ambiance est festive. Ce qui frappe, en suivant quelques rencontres, c’est surtout le niveau élevé de technicité: un jeu d’une grande qualité, plaisant, avec beaucoup de subtilité et de créativité, alliant savoir-être et savoir-faire. Mais il faut préciser que le chemin n’a pas été de tout repos. Cela a exigé d’abord de la part des femmes un long et laborieux combat contre les préjugés et les comportements misogynes dominants à une certaine époque. Ce combat fait partie intégrante d’un combat d’ensemble pour l’égalité hommes-femmes.

Au départ, la première apparition des femmes sur le stade de football a été accueillie par des sifflets, quand ce n’est pas par des insultes. Mais, quand on est déterminé, on ne se laisse pas intimidé par ce genre de provocations aussi ignobles que maladroites. La démonstration est donnée aujourd’hui sur le terrain. Il appartient désormais aux Femmes du Sud, qui continuent d’être cantonnées à des tâches domestiques et subalternes, de suivre le chemin de leurs homologues de l’hémisphère Nord pour imposer leur droit à l’émancipation qui passe entre autres par le droit de disposer librement de leur corps, d’exercer leur talent dans tous les domaines, et démontrer, ainsi, l’inanité d’une division sexuelle du travail surannée et moyenâgeuse. C’est aussi le rôle des États qui doivent adopter des politiques publiques réellement inclusives à l’égard des femmes et de la jeunesse de façon générale. Pour avoir une équipe nationale de sport se mesurant au niveau mondial, il faudrait une politique audacieuse en amont et une mobilisation conséquente des moyens financiers. À titre d’exemple, les USA, dont l’équipe féminine de foot est la première au niveau mondial, comptent 16 millions de pratiquantes. C’est dire qu’on ne s’improvise pas champion du monde. C’est une question de volonté politique, de moyens et de bonne gouvernance.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Dans un article précédent sur la gauche, nous avions souligné parmi les facteurs explicatifs de son recul l’offensive néo-libérale qui a pu imposer sa «culture» sur l’ensemble du globe. En effet, outre le mode de produire et de consommer en passe de s’uniformiser, le néo-libéralisme est parvenu au cours des dernières décennies, avec un rythme plus accéléré depuis le début du XXIe siècle, à affiner son idéologie pour la rendre plus acceptable y compris par des milieux qui lui étaient auparavant hostiles tels que les intellectuels et certains partis appartenant à la mouvance social-démocrate. Ne parlons pas des partis populistes et fondamentalistes qui se cachent derrière un verbiage religieux pour puiser, dans les faits, leurs choix en matière économique et sociale, dans le corpus néo-libéral. À vrai dire, le néo-libéralisme est une adaptation du libéralisme tel qu’il a été conçu par ses fondateurs. Cette adaptation est rendue nécessaire suite à la financiarisation des économies et l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène mondiale. Le néo-libéralisme vise à créer un consensus autour de certaines notions comme la flexibilité, l’adaptabilité et l’employabilité.

Pour ce faire, les États doivent revenir dans le jeu, pour une politique de l’éducation «sur-mesure» et une politique de la santé vue non comme un droit humain, mais comme un moyen de transformer l’espèce humaine pour lui donner plus de «compétences techniques» venant renforcer les compétences acquises dans le système éducatif. La flexibilité touche particulièrement le marché du travail, ce qui conduit à plus de précarité et au démantèlement du mouvement syndical. Les réformes de la fonction publique envisagées ici et là n’ont d’autres soucis que d’en finir avec le statut classique de la fonction publique pour lui substituer la contractualisation et un travail à la carte. L’adaptabilité, notion empruntée à un philosophe du XIXe siècle (Herbert Spencer, 1820-1903) signifie que tout le monde doit s’adapter à la mondialisation et donc faire avec le néo-libéralisme. Toute autre voie conduirait à l’impasse. La «déconnexion» prônée par Samir Amin et d’autres altermondialistes ne serait qu’une vue de l’esprit et manquerait de réalisme. Tout le monde ou presque, aujourd’hui, fait l’apologie de la mondialisation comme étant porteuse d’opportunités à saisir, oubliant de souligner, comme par hasard, les risques qu’elle présente pour les plus faibles notamment.

Aujourd’hui, les pays en développement ne font que s’adapter à la mondialisation, et rares sont ceux qui ont pu réellement en tirer profit. Reste l’épineuse question de l’employabilité qui a transformé radicalement notre système éducatif, où on forme plus d’humains «robots» que de «penseurs». L’employabilité est devenue la hantise des apprenants: être un bon gestionnaire, un bon technicien, est le but ultime de la formation. Quelle régression par rapport aux fondements de base d’une formation au service de l’épanouissement de l’homme. Le système dominant n’a besoin ni de philosophes, ni d’artistes, ni de critiques littéraires. Il a plutôt besoin de ceux qui maîtrisent l’art de spéculer en Bourse et de ceux qui sont aptes à créer plus de richesses au profit des détenteurs du capital. Le néo-libéralisme défend une nouvelle conception de la démocratie qui n’a rien à voir avec le pouvoir du peuple. C’est un simple outil pour obtenir le consentement des populations à leur transformation. Qui plus est, avec la montée vertigineuse des nouveaux maîtres du monde que sont les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), les citoyens du monde se transforment en «esclaves modernes». Contrairement à l’idéologie véhiculée, le néo-libéralisme, dans le droit fil du libéralisme, n’a jamais cru à la liberté humaine en tant que valeur universelle. De quelle liberté pouvons- nous parler lorsque l’on sait que chaque être humain est suivi tout au long de sa vie? Sa position géographique est connue, ses relations le sont tout autant, et ses goûts et préférences sont répertoriés à toute fin utile. Bref, la personne en question n’a plus de vie personnelle. Et par conséquent, elle n’est plus libre. Nous avons affaire à un monde totalement «déshumanisé». Face à cette réalité dont nous avons brossé les contours à grands traits, devrions- nous nous résigner ou, au contraire, oeuvrer pour un autre monde plus humain où les plus forts n’auront plus le pouvoir de faire à eux seuls la loi et de nous imposer leur diktat? C’est par rapport à ce choix de société et de civilisation que tout un chacun doit se situer. Face à l’hégémonie du néo-libéralisme, il faut une hégémonie culturelle qui place la dignité humaine au-dessus de toute considération. Pour gagner la bataille politique, il faut absolument gagner la bataille culturelle. Le philosophe italien Antonio Gramsci s’en est rendu compte il y a près d’un siècle.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Il y a trois ans, le Maroc fêtait le centenaire de sa législation sur la protection de la propriété intellectuelle. En 1916, alors sous protectorat français, le Maroc proclamait le premier dahir en la matière, transposant ainsi pour une bonne part le droit français alors en vigueur essentiellement avant tout pour préserver les droits du colon. Pendant les décennies qui ont suivi l’indépendance, le Maroc continuera à ratifier les principales conventions internationales et n’a cessé de confirmer cet engagement, garantissant le principe moral de la reconnaissance et d’une juste récompense du travail d’autrui. L’OMC (Organisation mondiale du commerce) créée en 1995 s’emparera de cette question, décidant, dès sa création de mettre en place un standard universel de protection minimum et, fait important, de mettre fin à l’exception dont bénéficiaient les médicaments jusque-là exemptés de brevets. Un long débat s’engage entre ceux qui considèrent le médicament comme une marchandise ordinaire devant être protégée par un brevet et ceux qui, au contraire, l’estiment être un «bien public» méritant un statut exceptionnel, hors spéculation, et dont l’accès doit être garanti à tous. Après de longues et âpres négociations entre pays «en développement » - dont le Maroc -, favorables au statut exceptionnel et les pays industrialisés, tenants de la normalisation. Un compromis est trouvé : les médicaments seront couverts par des brevets pour une période de vingt ans, leur caractère particulier sera cependant reconnu et des «flexibilités » sont prévues pour veiller à ce que le respect des droits privés des détenteurs de brevets ne s’oppose pas à l’intérêt général, y compris la santé publique mais à peine l’accord signé, les pays en développement subissent des pressions énormes au moment de l’intégration de ces «flexibilités » dans les lois nationales. Certains de ces pays omettront, volontairement ou involontairement, de les intégrer dans leurs lois afin ne pas fâcher un puissant pays ami, allié ou partenaire économique stratégique…C’est le cas du Maroc, dont le projet de loi en la matière, développé en 1997 et approuvé en 2004 accorde une protection par les brevets trop stricte et renonce, volontairement - si l’on peut dire -, à certaines de ces «flexibilités»...

Ensuite, l’accord de libre-échange conclu avec les États-Unis entré en vigueur en 2006 viendra durcir encore la situation en imposant des mesures de protection extrêmes, faisant du cadre légal marocain l’un des plus hostiles au monde aux médicaments génériques. Ceci étant dit, il est important de relever certains aspects positifs : en 2014, le Maroc introduit des mesures susceptibles de réduire l’impact négatif des brevets sur les médicaments. L’examen effectif des brevets est instauré en s’assurant du respect de critères de brevetabilité préétablis (auparavant, il s’agissait d’une simple déclaration de bonne foi). En outre, la possibilité est accordée à des tiers de s’opposer à la délivrance d’un brevet en fournissant des arguments justifiant la nullité. L’intention est bonne mais les procédures mises en oeuvre, comme par exemple la sous-traitance, faute de moyens, de l’examen des brevets au très laxiste Office européen des brevets, ne fait pas l’unanimité parmi les experts et le système de contestation des brevets est considéré comme trop restrictif, quoique jamais utilisé à ce jour pour juger de son efficacité. Un large appel à la prudence fait désormais l’unanimité au sein des institutions internationales comme l’OMS et la question ne se limite plus aux pays les moins favorisés. Les Pays-Bas, par exemple, n’ont pas hésité à mettre en place une commission parlementaire pour passer outre les brevets afin d’assurer l’accès aux médicaments à leurs populations. Si la diplomatie marocaine, active à New-York ou à Genève, soutient ces initiatives, les choses bougent peu en revanche à Rabat. Les acteurs concernés - ministères de la Santé, du Commerce et des Affaires étrangères, bureau des brevets, industrie locale, société civile, etc. - se perdent en querelles, sans s’écouter ni s’entendre… Résultat : au Maroc, la propriété intellectuelle est régie selon une loi d’influence «américaine », l’examen des brevets se fait selon des standards «européens », le pays disposant d’un budget de la santé «africain» avec une industrie pharmaceutique «similaire à celle du Bangladesh» (ne rien y voir de péjoratif, cette dernière est plus que correcte). Il est grand temps d’avoir un véritable dialogue dépassionné. Nous devons nous inspirer de nombreux pays qui ont mis en place une dynamique multisectorielle pour appréhender le sujet. C’est l’objectif que s’est fixée ITPC- MENA, une association marocaine oeuvrant pour l’accès aux médicaments. En organisant le premier colloque national sur la propriété intellectuelle et l’accès aux médicaments, tenu les 24 et 25 juin à Casablanca (voir p.4&5). Le colloque a réunit pour la première fois tous les acteurs concernés autour de la table dans la sérénité. Gageons de la bonne volonté de chacun pour oeuvrer ensemble à rendre cohérentes nos politiques sanitaire, sociale et industrielle…dans l’intérêt de tous.

Othman Mellouk
Coordinateur à la région MENA de l’International Treatment Preparedness Coalition

Le Réseau parlementaire sur la Banque mondiale & le FMI a tenu une réunion parlementaire d'une journée le 21 juin 2019, en collaboration avec le Sénat français et le groupe de la Banque mondiale, pour discuter de la manière dont les parlementaires du G7 et des pays partenaires peuvent contribuer aux priorités du G7 dans leurs Parlements nationaux.

Le Réseau parlementaire, dont la vice-présidence est assurée par Lahcen Haddad, a invité des parlementaires membres du G7 et de pays partenaires pour débattre des priorités de la France pour le G7 au Sénat français. Ces initiatives sont étroitement liées aux thèmes de travail du Réseau parlementaire, plus récemment discutés lors de la Conférence parlementaire mondiale de 2019 à Washington, comme l’impact des nouvelles technologies sur le développement, l’automatisation et l’avenir de l’emploi, la bonne gouvernance et la reddition des comptes, l’investissement dans le capital humain, la lutte contre les inégalités et la lutte contre les changements climatiques.

La hausse des inégalités est une grave menace pour la cohésion des sociétés et un développement économique profitant au plus grand nombre. La France place au cœur du débat la réduction des inégalités et la dimension sociale de la mondialisation. La promotion d’un tel modèle constitue un choix politique majeur et sera le fil rouge de la présidence française du G7.

Considérant que les pays du G7 sont aussi les principaux donateurs de l'Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale, cette conférence a été également l'occasion de présenter les priorités de la 19e reconstitution (IDA19). La 19e reconstitution des ressources de l'IDA permettra de relever les défis de la pauvreté et du développement dans les pays les plus pauvres du monde, notamment les situations de fragilité, les conflits et la violence, les déplacements forcés, les changements climatiques, les inégalités entre hommes et femmes.

L'Association internationale de développement (l’IDA) est la structure de financement concessionnel la plus importante et la plus fiable pour les 75 pays en développement et les plus pauvres du monde, où vivent environ les deux-tiers des plus pauvres de la planète – soit presque 500 millions de personnes. Les ressources destinées à soutenir ces pays sont mobilisées auprès des donateurs au cours de cycles de reconstitution triennaux.

La réunion parlementaire au Sénat français a été l’occasion pour Lahcen Haddad de souligner l’importance d’une gouvernance forte pour la réussite des efforts consentis afin de venir à bout des inégalités, des changements climatiques et des effets de la quatrième révolution industrielle. Lahcen Haddad a non seulement présenté son dernier ouvrage sur “la bonne gouvernance et la reddition des comptes”, mais a annoncé, au nom du réseau, un nouveau travail en cours et en collaboration avec d’experts de renommée internationale sur “les transitions équitables” vers un monde plus juste et plus durable. Ce travail sera présenté en 2020 à Washington en marge des réunions annuelles de la Banque mondiale et du FMI.

Après les remous suscités par la décision gouvernementale consistant à mettre le Maroc d’une façon permanente sur le fuseau horaire de GMT+1 ou ce qui est convenu d’appeler l’horaire d’été, il semblerait que l’on s’oriente enfin vers la confirmation de cette option. Le dernier rapport de synthèse publié récemment par le ministère de la Réforme administrative et de la fonction publique plaide, sans hésitation, dans ce sens. Rappelons que ledit rapport fait partie d’une étude réalisée en deux étapes : la première partie portant sur l’évaluation du système de changement d’horaire pendant la période 2012-2017 a été remise en octobre 2017 ; la deuxième portant sur l’évaluation de l’adoption de l’horaire d’été durant toute l’année vient d’être rendue publique tout récemment du moins dans sa version synthétique. C’est à cette dernière que le présent article s’intéressera. Sans rentrer dans les détails de ce rapport qui peut être consulté sur le site du ministère, on peut affirmer sans risque d’être contredit qu’il s’inscrit dans la continuité des conclusions dégagées auparavant dans la première partie de l’étude. Il est venu, en quelque sorte, pour appuyer une position déjà arrêtée. Ainsi, à la lecture de ce rapport, on sortira avec une impression générale que le Maroc a tout à gagner en adoptant définitivement l’horaire d’été et en enterrant à jamais le fuseau horaire GMT qui est en parfaite symbiose avec l’horaire biologique.

L’impact de ce passage est jugé favorable sur tous les plans : au niveau social (plus de sécurité), au niveau du système éducatif (avec certaines mesures d’accompagnement), au niveau énergétique et environnemental (une économie substantielle de notre consommation énergétique et par conséquent une baisse de notre émission de gaz carbonique), au niveau économique enfin (stimulation de la demande et encouragement de certaines activités liées aux loisirs et au temps libre )…Bref, tout est beau, tout est parfait dans le meilleur des mondes imaginables ! Audelà d’une telle conclusion idyllique et par trop optimiste qui se dégage du rapport, il nous semble utile de verser dans le débat un certain nombre de remarques et de questionnements sachant, de notre point de vue, que le dossier est loin d’être définitivement clos comme on l’aurait pensé, à tort, dans certaines sphères car la grogne populaire n’est pas définitivement étouffée et pourrait se déclencher à tout moment. Le rapport fait référence aux consultations avec plus d’une vingtaine d’intervenants et plus d’une quarantaine de responsables sans les préciser nommément. C’est une lacune non négligeable lorsqu’on sait que le choix des personnes interviewées et consultées est déterminant dans la pertinence des résultats et conclusions.

Par ailleurs et c’est une entorse méthodologique de taille, l’étude s’est déroulée dans un espace géographique limité, en l’occurrence la Région Rabat-Salé-Kénitra, passant outre les spécificités des autres régions du Maroc profond. Or, c’est justement dans ces dernières que les problèmes apparaissent avec plus d’intensité. En fin de compte, l’échantillon choisi ne nous paraît pas représentatif pour une enquête statistique pertinente.

D’ailleurs, en préconisant l’amélioration de l’éclairage en milieu rural parmi les mesures d’accompagnement pour améliorer la sécurité, on a l’impression que le bureau d’études à qui on a confié la réalisation de cette réflexion a une connaissance somme toute limitée de la réalité du monde rural. Pourtant, Il suffisait de quitter les salons climatisés de Rabat pour voir de visu, à quelques kilomètres, cette réalité rendant inefficiente leur proposition car, on a affaire pour l’essentiel à un habitat dispersé et non regroupé dans des centres ruraux comme l’auraient imaginé sans doute les rédacteurs dudit rapport. En définitive, la conclusion générale que l’on peut tirer de ce rapport est la suivante : on dirait qu’il s’agissait plus d’apporter des justificatifs aux réponses surfaites que de proposer des réponses appropriées aux questions qui se posent. La logique analytique a été, en quelque sorte, inversée. C’est pour cela que nous pensons que de telles études, malgré leur importance, ont de faibles chances de convaincre puisqu’elles manquent de rigueur, voire de méthode. L’avenir proche nous apportera la preuve. Dans tous les cas, c’est le débat démocratique qui doit trancher en dernière instance. L’étude n’est qu’un instrument de travail et un moyen d’aide à la prise de décision.

Abdeslam Seddiki
Ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

L’innovation est devenue un enjeu majeur pour notre économie et nos entreprises car, aujourd’hui, dans une économie mondialisée, la compétitivité d’une Nation se mesure par sa capacité d’innovation et sa maîtrise des nouvelles technologies. Par conséquent, nous devons réussir le passage d’une économie basée sur les coûts des facteurs tels que la main-d’oeuvre vers une économie reposant sur la qualité et l’innovation à même de générer une véritable valeur ajoutée, source de richesse. Aujourd’hui, l’innovation est présente de façon décisive dans l’activité économique, industrielle, agricole et dans les services. La part marocaine dans la valeur ajoutée des produits industriels fabriqués localement doit aller en augmentant grâce à un meilleur taux d’intégration. Ce résultat ne peut être obtenu que par l’innovation et la Recherche et développement qui doit renforcer la notoriété du Label Made in Morocco. La même ambition doit nous guider dans le domaine des technologies de l’information où nous devons asseoir une compétitivité réelle et durable, qui ne reposerait plus sur les coûts et les avantages fiscaux de l’offshoring, mais plutôt sur la créativité de nos ressources humaines et la compétence de nos ingénieurs logiciel. Dans les technologies de l’information, nous devons absolument arrêter l’hémorragie de la fuite des cerveaux que nous subissons pour que les ingénieurs formés par notre pays puissent créer, innover et s’épanouir dans les entreprises et les administrations.

Introduire une culture d’innovation
Pour cela, nous devons adopter dès à présent une nouvelle culture et accomplir une révolution dans nos façons de penser qui s’applique à l’enseignement, à l’entreprise et à l’État qui sont les trois acteurs majeurs de la dynamique du transfert de technologie. Cette révolution commence par l’enseignement où nous devons introduire l’innovation et l’entrepreneuriat dans les cursus de formation des universités et grandes écoles. Nos étudiants doivent se familiariser avec les contraintes de l’entreprise, les nouveaux business models, le financement des phases de l’innovation qui vont de l’incubation au développement et à la commercialisation. Il s’agit également d’apprendre à nos étudiants de sortir des sentiers battus et de cultiver le goût de l’originalité, de la créativité et du risque, et de s’habituer dès l’école à chercher et proposer des solutions innovantes. Dans ce cadre, la CGEM a déjà signé une convention avec le département de l’Enseignement supérieur afin de faciliter l’accès des étudiants aux entreprises par le biais de stages et de projets de fin d’études et d’ouvrir les portes de l’entreprise aux enseignants et aux étudiants qui souhaitent y mener des projets de recherche. De même, pour renforcer cette culture de l’innovation, nos entreprises vont être amenées à modifier leurs méthodes de management car, en cette période de bataille pour la compétitivité, l’innovation constitue un enjeu majeur, une activité stratégique essentielle et un véritable challenge pour les responsables des entreprises comme pour les équipes de projets d’innovation. Nos entreprises sont appelées à concevoir des modèles de management impliquant le personnel, développant sa créativité et favorisant les prises d’initiative, et à rompre avec le modèle classique du système top-down. II y a lieu de saluer les efforts et les progrès des entreprises qui se sont engagées dans des démarches d’innovation dans les secteurs minier, aéronautique, automobile, informatique, pharmaceutique, des énergies renouvelables, etc. Il y a également lieu de saluer les efforts menés par les associations et les fédérations professionnelles de la CGEM qui ont réalisé des centres techniques pointus et des clusters qui travaillent sur des projets collaboratifs dont les résultats vont avoir un effet significatif sur la valeur ajoutée de ces branches et sur la balance commerciale. De même, nous enregistrons avec satisfaction les premiers résultats obtenus par les écosystèmes constitués depuis quelques années. L’État, de son côté, est appelé à soutenir massivement les efforts d’innovation menés aussi bien par les universités que par les entreprises. Il peut s’agir de subventions, de mesures fiscales, d’exonérations, d’incitations, de la création du statut de chercheur, de l’amélioration de l’environnement juridique de l’entreprise innovante, ainsi que de l’arsenal réglementaire visant à protéger la propriété intellectuelle et à sécuriser le transfert de technologie, et les modes de valorisation. De même, pour encourager l’innovation et le transfert de technologie, l’État devra revoir le décret des marchés publics en vue d’y introduire des dispositions visant à favoriser les offres et les variantes des entreprises qui proposent des solutions innovantes.

S’adapter aux mutations liées à l’innovation
Pour réussir le passage vers cette nouvelle culture de l’innovation, la CGEM est disposée à travailler avec les pouvoirs publics, les universités et les centres de recherche afin d’accélérer le transfert de technologie, en mettant en place des modes de collaboration et des mécanismes efficaces et opérationnels pour réduire le temps qui sépare la conception de la mise sur le marché et améliorer de façon substantielle le financement, les ratios et les indicateurs de dépenses en R&D ainsi que la position internationale du Maroc dans les classements des pays en termes d’innovation. De même, nous devons faire face aux mutations posées par ce rythme accéléré dans l’innovation. Sur le plan des ressources humaines, nous devons absolument arrêter l’hémorragie de la fuite des cerveaux que nous subissons pour que les ingénieurs formés par notre pays puissent créer, innover et s’épanouir dans les entreprises et les administrations. Sur le plan social, nous devons réfléchir dès à présent aux évolutions de l’organisation, à la révolution du savoir et de la connaissance, aux façons de travailler ainsi qu’à l’évolution des emplois, métiers et compétences qui seront provoqués par la civilisation de l’innovation et la transformation digitale de nos entreprises. Sur le plan sociétal, nous devons intensifier nos travaux sur l’innovation en vue de faire face aux grands défis planétaires posés par la dégradation de l’environnement et du changement climatique. Le transfert de technologie entre l’université, les centres de recherche et l’entreprise doit concentrer ses efforts sur des thématiques telles que les énergies renouvelables, le traitement des déchets, l’agriculture verte ou la préservation des ressources en eau. Nous devons concevoir de nouveaux produits et de nouveaux modèles économiques en liaison avec le développement durable parce que ce dernier concerne non seulement notre génération, mais également les générations à venir. Dans le même ordre d’idées, nous devons dès à présent préparer notre société aux mutations induites par l’intelligence artificielle et ses répercussions sur les relations humaines, sur l’organisation de l’entreprise et son capital humain et sur les répercussions psychologiques et sociologiques.

Abdelmajid Iraqui
Vice-président de la CGEM Rabat

L’exposition «Regards : Photographie camerounaise» inaugure le Project Space de la Biennale internationale de Casablanca qui aura lieu le 19 juin. Détails.

La Biennale internationale de Casablanca (BIC) annonce l’ouverture, ce 19 juin, de son nouveau Project Space à Casablanca. Celle-ci s’accompagne de son premier événement, l’exposition Regards : Photographie camerounaise qui s’inscrit dans son programme d’incubation 2019-2020, en préparation de la cinquième BIC 2020 qui aura lieu du 24 septembre au 1er novembre 2020. Désormais dotée d’un espace de 300 m2, en plus de sa résidence d’artistes Ifi try et de son Centre d’art contemporain dans la région d’Essaouira, la biennale est à présent en mesure d’accueillir à Casablanca des expositions de projets en cours d’élaboration, des projections, ateliers et rencontres. Le BIC Project Space permettra avant tout d’interagir avec la scène artistique locale, de travailler avec une diversité de publics, de mener des ateliers et formations aux métiers d’art et tenir des réunions de consultation. Le premier événement du BIC Project Space est l’exposition Regards : Photographie camerounaise représentant les travaux de Romuald Dikoumé, Blaise Djilo, Max Mbakop, Yvon Ngassam, Antoine Ngolkedo’o et Charlotte Yonga. Ce projet est né d’une collaboration entre la biennale et Yaounde Photo Network, plateforme photographique camerounaise indépendante.

En plus du médium photographique, l’espace présente du 19 au 22 juin Digital Africa : Casablanca, exposition d’art vidéo et série de projections d’oeuvres d’Afrique et de la diaspora rassemblant des vidéastes établis et émergents, sélectionnés suite à un appel à candidatures qui s’est tenu de décembre 2018 à février 2019. Les artistes sont Hakeem Adam (Ghana), Driss Aroussi (Maroc/ France), Wendimagegn Belete (Éthiopie/Norvège), Paul Emmanuel (Afrique du Sud), Badr El Hammami (Maroc/France), Khireddine Khaldoun (Algérie), Mohammed Amine Al Makouti (Maroc), Mahlöt Sansosa (Brésil/ Tanzanie), Marton Robinson (Costa Rica/États-Unis d’Amérique), Leandré le Roux (Afrique du Sud) et Carly Whitaker (Afrique du Sud). Le BIC Project Space et le programme d’incubation de la cinquième BIC sont développés par Christine Eyene, directrice artistique de la Biennale internationale de Casablanca. À l’occasion du programme de juin, la biennale développera un nouveau travail avec les jeunes publics. Par ailleurs, Christine Eyene tiendra des lectures de portfolios, ouvertes aux artistes plasticiens marocains ou résidents.

Il est tout à fait compréhensif qu’il puisse exister dans la vie politique démocratique, une tension constante entre la nécessité à court terme de répondre à l’électorat et la formulation d’objectifs et de stratégies à long terme. Ce qui n’est pas normal voire paradoxal, c’est que les partis politiques qui ont l’ambition de gouverner les États soient souvent mal gouvernés eux-mêmes, que les partis censés mobiliser la société soient trop repliés sur eux-mêmes et au meilleurs des cas obsédés par la prise de mesurettes tacticiennes pour résoudre des faux problèmes ou répondre à des questions insignifiantes. D’où l’importance de tenir périodiquement des congrès généraux qui sont censés permettre aux partis politiques d’établir leur bilan d’étape, évaluer leur performance, arrêter les orientations stratégiques, définir les alliances politiques et choisir en conséquence la nouvelle direction qui doit mettre en oeuvre la ligne politique adoptée. À l’occasion du 60e anniversaire de la création de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), la question mérite d’être posée: est-ce que les congrès nationaux de l’USFP ont toujours joué le rôle qui leur est dévolu dans les traditions politiques? À savoir réfléchir le monde, clarifier la ligne idéologique ou encore choisir les dirigeants capables de mettre en exécution les résolutions du congrès ? À l’exception du premier congrès constitutif (1959) ainsi que du congrès extraordinaire (1975), les congrès Ittihadis, me semblet- il, n’ont rempli ces rôles qu’imparfaitement. On est, à mainte reprises, sorti d’un congrès divisé, sans leadership véritable et sans programme bien clair pour mobiliser la société et gagner la confiance de l’électorat. Lors du deuxième congrès de l’USFP, le rapport idéologique présenté par Mehdi Ben Barka sous le titre «option révolutionnaire» fut rejeté par l’aile syndicale et Abdellah Ibrahim. Au troisième congrès tenu en 1978, le parti sort profondément divisé entre l’aile radicale (militante) et l’aile modérée (électoraliste). Le quatrième congrès (1984) a été fortement marqué par une tension politico-organisationnelle n’aboutissant à aucun compromis et le rapport visionnaire de Khalid Alioua intitulé : «Crise de société et construction démocratique » a été voué au même sort que celui de Ben Barka. Nous arrivons au 5e congrès qui se tient en 1989 sous la haute tension des enjeux organisationnels conjoncturels entre l’aile syndicaliste et l’aile politique, les egos surdimensionnés montent au créneau au point de provoquer la colère et l’indignation du grand leader Abderrahim Bouabid qui claque la porte avant de revenir au complexe Moulay Abdellah pour sauver ce qui reste d’un congrès presque raté. Le 6e congrès nous a offert la triste occasion de découvrir combien la terre de Dieu est vaste et les frères Amaoui, Sassi et Sefiani et autres nous quittent définitivement. Le 7e congrès était par excellence le congrès de toutes les acrobaties apparatchiks qui, hautement mobilisées, n’ont servi qu’à noyer le poisson pour nourrir le court-termisme. Le 8e congrès rattrapé par le diktat de la conjoncture s’est tenu en deux session séparées, néanmoins il n’a servi qu’à maintenir le statu quo. Le 9e congrès aurait pu nous offrir un excellent exercice démocratique capable d’ouvrir une prometteuse perspective pour l’USFP mais il a fallu encore une fois que nous restions tragiquement fidèles à nous-mêmes. Le souci de soi, le conjoncturel, les querelles internes l’emportent encore une fois sur la vision stratégique et le 10e congrès dans le souci de stabiliser la situation, reproduit le même modèle épuisé du parti. Lors de ses congrès nationaux, le parti de l’USFP a été souvent contraint de concentrer ses efforts sur la gestion de ses crises internes à court terme au détriment du développement de sa stratégie globale à moyen et long termes. En vue de notre prochain congrès national, il convient de réfl échir à ce phénomène qui a largement contribué à nuire aux perspectives d’évolution du parti dans un paysage sociopolitique en mutation rapide.

Mohamed Benabdelkader
Membre du bureau politique de l’USFP

À chaque fois que les femmes sont aux commandes des entreprises, les résultats obtenus sont meilleurs. C’est ce que révèle un rapport publié récemment par l’Organisation internationale du travail (OIT) et intitulé : «Femmes d’affaires et femmes cadres. Les arguments en faveur du changement ». Ce rapport est réalisé sur la base d’une enquête mondiale auprès de quelque 13.000 entreprises dans 70 pays situés dans les cinq parties du globe. Ses conclusions sont édifiantes et traduisent la nécessité d’une mixité sociale au sein des entreprises aussi bien au niveau des postes d’exécution que des postes de direction. Ainsi, dans 60% des entreprises concernées, moins de 30% des cadres supérieurs et des cadres dirigeants sont des femmes. Ce taux varie nécessairement selon les régions. Et comme on pouvait s’y attendre, c’est la région MENA (Moyen-Orient Afrique du Nord) qui enregistre le taux le plus bas (à peine 10%).

Par ailleurs, la présence accrue des femmes dans la population active s’est avérée stimulante pour le produit intérieur brut au niveau national. On estime, à cet égard, qu’un accroissement du taux d’activité des femmes de 1% entraîne un accroissement du PIB de 0,16%. Ce qui est loin d’être négligeable. Parmi les entreprises sondées qui disent avoir amélioré leurs résultats, plus de 60% signalent un accroissement de leur rentabilité et de leur productivité. L’égalité entre les hommes et les femmes est également rentable pour l’économie dans son ensemble. Il a été également constaté que les entreprises dotées de politiques d’égalité des chances dans l’emploi et de cultures favorisant la mixité ont 60% de chances supplémentaires de voir leurs profits et leur productivité augmenter et sont près de 60% plus susceptibles de connaître une meilleure réputation de leur entreprise, plus de facilités à attirer et à conserver les talents et un surcroît de créativité et d’innovation. Parmi les entreprises interrogées qui suivent l’impact de la mixité dans l’encadrement, 74% déclarent des hausses de profits de 5 à 20%. Les rédacteurs du rapport montrent que les entreprises dotées d’une culture inclusive ont une probabilité plus élevée de 9% d’avoir un meilleur rendement. Ce sont des chiffres qu’il ne faut pas négliger si l’on considère les mesures que doivent prendre les sociétés pour rehausser leurs marges de 2 ou 3%.

Les entreprises qui font état de ces résultats considèrent la diversité hommes-femmes comme partie intégrante d’une vaste dynamique de pratiques entrepreneuriales innovantes et durables et comme contribuant à de meilleurs résultats. Toutefois, on considère qu’une culture inclusive requiert une masse critique de femmes parmi les cadres, les hauts dirigeants et dans les conseils d’administration d’au moins 30%. Les bénéfices peuvent être spectaculaires quand la parité règne au conseil d’administration. Dans la pratique, la plupart des entreprises n’atteignent pas ce niveau de diversité hommesfemmes et ceci pour au moins deux raisons soulignées dans le rapport : la première tient à ce qui est désigné par le «tuyau percé» qui illustre la raréfaction des femmes à mesure qu’on monte les échelons de l’encadrement, ce qui entretient une domination masculine parmi les PDG et dans les conseils d’administration. Plus de 78% des entreprises interrogées déclarent avoir un homme pour PDG. Quand la taille de l’entreprise grandit, le pourcentage de PDG femmes chute, de 26% dans les petites entreprises à 20% dans les entreprises de taille moyenne et seulement 16% dans les grandes entreprises ; la deuxième raison concerne les «murs de verre». Les femmes sont plus souvent cadres dans des fonctions d’appui, comme les ressources humaines, la finance et l’administration, tandis que les hommes dominent les fonctions considérées comme plus stratégiques, telles que la recherche et le développement, l’exploitation et le contrôle de gestion, qui conduisent habituellement aux postes de direction générale et aux conseils d’administration. Il en découle que moins du tiers des entreprises sondées ont atteint la masse critique de 30% de femmes administratrices et que 13% des entreprises ont des conseils exclusivement masculins. La question de l’égalité homme-femme n’est pas un simple slogan. Elle a une portée humaine, économique et culturelle, voire civilisationnelle. Le développement et le changement ne peuvent se réaliser sans la participation des femmes.

Certaines entreprises, pour avoir compris cette évidence s’efforcent d’adopter de meilleures politiques et pratiques de recrutement mais une hirondelle ne fait jamais le printemps. Il faut une révolution dans les comportements et les mentalités et des politiques publiques réellement inclusives. Pour un pays comme le Maroc où le taux d’activité des femmes ne dépasse pas la moitié de la moyenne mondiale (24% contre 48%), où sa présence dans les CA des entreprises est insignifiante, il a encore du pain sur la planche s’il ambitionne d’engranger les dividendes de la mixité. Peut-être qu’il faudrait songer à instaurer une discrimination positive pour encourager dans un premier temps l’accès des femmes à l’emploi et dans un second temps leur présence dans les organes dirigeants des entreprises. Porter le taux d’activité des femmes à sa moyenne mondiale se traduirait par une augmentation de 4 points au niveau du PIB. Le jeu (et l’enjeu) en vaut la chandelle !

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

En application de l’article 101 de la constitution, le Chef de gouvernement a présenté devant les deux chambres du parlement le bilan à mi-parcours de son équipe. L’initiative est, en elle-même, louable tant qu’elle contribue à l’enracinement des pratique démocratiques et à donner vie et dynamisme à une situation politique qui est, le moins qu’on puisse dire, atone. C’est une occasion idoine pour enclencher un débat autour des grandes questions du pays et apprécier les réponses, si réponses il y a, de l’équipe de Saad Dine El Otmani pour y remédier. Par la présente chronique, nous comptons modestement y contribuer.

Comment y procéder ? Quelle grille de lecture adopter ? Il me semble de prime abord qu’il y a trois manières de lire ce bilan :

1) le soumette à une critique externe et le juger sur la base d’a priori idéologiques et des idées préconçues. Ici, la réponse est prête avant de connaitre la nature du problème. Elle consiste à adopter une attitude de rejet en ne voyant que du noir et du brouillard. Cette attitude nihiliste qui se renforce par le mécontentement populaire se place dans un certain conformisme intellectuel et va jusqu’à dénigrer avec une bassesse inouïe, tout ce qui marche ;

2) une deuxième lecture s’inscrit en opposition frontale à la première en versant dans une apologie extrême et dans une autosatisfaction à la limite de la béatitude. Sa devise : «tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes imaginables». Comme les extrêmes se rejoignent, ces deux grilles de lecture ne présentent pas beaucoup d’intérêt si ce n’est le ronronnement verbal et ne font pas, par conséquent, avancer la réflexion ;

3) entre ces deux lectures, il y a de la place pour une troisième, celle de la raison et de l’analyse. Celle qui interroge la conscience humaine et met à rude épreuve son intelligence. Celle qui ne se contente pas du refus systématique ni du suivisme aveugle. C’est à cette lecture que je me suis personnellement exercé, m’obligeant, par précaution d’usage, à ne pas faire de commentaire à chaud et à agir dans le feu de l’actualité en prenant, chemin faisant, le recul nécessaire pour conduire une analyse qui est de mon point de vue, objective, critique mais engagée il va sans dire. Ces considérations méthodologiques étant faites, passons, à présent, au crible la déclaration du Chef de gouvernement en prenant en considération son exposé devant les parlementaires (70 pages) et le texte plus détaillé distribué sous forme de rapport analytique (358 pages). On notera que les deux documents ont été élaborés selon le plan du programme gouvernemental présenté pour obtenir l’investiture du parlement. Ledit programme comprend, rappelons- le, 5 axes :

- Soutien à l’option démocratique et aux principes de l’État de droit et consécration de la régionalisation avancée.

- Renforcement des valeurs d’intégrité, réforme de l’administration et ancrage de la bonne gouvernance.

- Développement du modèle économique, promotion de l’emploi et développement durable.

- Renforcement du développement humain et de la cohésion sociale et spatiale.

- Renforcement du rayonnement international du Maroc et promotion de ses causes justes à travers le monde.

Si cette méthode peut paraitre séduisante à première vue, elle prêche néanmoins par son simplisme et son esprit scolastique. On s’est limité à remplir les cases par un « copier-coller » scolaire, à tel point qu’on se perd dans les détails. Les quelques mesures phares, qui se compteraient sur les bouts des doigts, auraient mérité à elles seules, de faire l’objet d’un rapport analytique de la part du Chef de gouvernement. Malheureusement, elles ont été noyées dans un flot de mesures et de soi-disant «réalisations». En effet, le Chef de gouvernement était attendu sur des questions et des problématiques précises qui ont pour la plupart un caractère national préoccupant, qui sont à l’origine d’un malaise social visible et qui placent le pays en position de stand-by et de manque de visibilité. Qu’on en rappelle quelques-unes : le blocage persistant pour l’adoption du projet de loi sur la réforme de l’éducation ; le blocage relatif à l’adoption de la loi organique sur la langue amazigh et la loi organique relative au Conseil des cultures et langues; la mise en oeuvre de la couverture médicale et sociale au profit des indépendants ; la situation macro-économique du pays et les prévisions arrêtées en fin de mandature ; les conséquences politiques et les soubresauts sociaux du hirak du Rif ; l’état réel de la cohésion au sein de la majorité gouvernementale … Sur ces questions et d’autres, ayons le courage de le dire en toute responsabilité et franchise : le Chef de gouvernement est resté muet. Ne parlons pas de son silence sur le nouveau modèle de développement ? Pas une phrase. Pas un mot ! Est-ce par crainte de piétiner sur des domaines qu’il considère, à tort ou à raison, ne relevant pas de ses prérogatives ? Est-ce à cause de la nature de l’Homme qui se contente, visiblement, d’un Smig politique et n’arrive pas à se sentir à l’aise dans son costume de Chef de Gouvernement lui préférant celui d’un Premier Ministre ? En tout cas, de telles interrogations nous semblent tout à fait légitimes à poser tant elles renvoient à la construction démocratique dans notre pays. Pour ne pas parvenir à se saisir de ces questions stratégiques, le Chef de gouvernement s’est laissé piégé par des détails et des réalisations qui relèvent à plus de 90% de la gestion des affaires courantes, à tel point que les réseaux sociaux et les commentateurs à tout va n’ont retenu de cette intervention que son lapsus sur la femme rurale ! C’est bien dommage... Reste à savoir dans quelle mesure il a séduit et convaincu l’opinion publique de ses choix ? A-t-il rassuré le pays pour se mettre sérieusement au travail ? En l’absence d’instituts de sondage qui mesurent le baromètre de satisfaction des citoyens, seuls les prochains jours nous apporteront les réponses, ou du moins les premiers indices à ces interrogations.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Comment la société marocaine s’est-elle restructurée et quelles sont les catégories et classes sociales qui la composent ? Question on ne peut plus délicate et dont la réponse demande des enquêtes sur le terrain et des études multidisciplinaires pour appréhender une réalité sociale par définition complexe. Surtout quand on a affaire à une société en transition. On se hasardera donc à présenter une première lecture que l’on pourra ensuite affiner. Partons d’abord d’une évidence : le caractère dominant du mode de production capitaliste et de la production marchande en général. Qui dit dominant ne dit pas nécessairement exclusif. Ainsi, à côté du capitalisme en tant que système dominant existent d’autres formes et modes de production telles que la petite production marchande (paysannerie, artisans, petit commerce…) et autres activités dites indépendantes. Les deux classes fondamentales qui caractérisent le mode de production capitaliste sont la bourgeoisie et la classe ouvrière. Ce sont les deux faces de la même médaille et aucune d’elles ne peut exister sans l’autre. Une classe sociale se définit comme un vaste groupement de personnes qui se distinguent par leur position par rapport aux moyens de production, leur rôle dans l’organisation sociale et leur niveau de conscience sociale. Entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, la ligne de démarcation est la possession ou non des moyens de production. Ces deux composantes sont relativement récentes. Leur histoire est liée à celle du capitalisme dont la naissance remonte au protectorat. Rappelons que les premières unités capitalistes ont vu le jour dans les mines et l’agriculture avant de s’étendre aux industries de transformation surtout à partir des années trente du siècle dernier. Bien sûr, chaque classe sociale se désagrège en couches et strates.

Au sein de la bourgeoisie, on peut distinguer la bourgeoisie financière, la bourgeoisie industrielle, la bourgeoisie agraire, la bourgeoisie commerciale. Une autre distinction tient au volume du capital et à l’assise financière : on parle dans ce cas de grande, moyenne et petite bourgeoisie. Entre ces différentes fractions peuvent apparaître des contradictions secondaires mais jamais antagoniques. Cependant, force est de constater que la classification d’antan distinguant bourgeoisie «compradore» et bourgeoisie nationale n’a plus de raison d’être à l’ère de la mondialisation et de la complexification des alliances entre le capital national et le capital étranger. Pour ce qui est de la classe ouvrière, comptant à peu près 5 millions de personnes, elle se compose de travailleurs manuels et de travailleurs qualifiés avec une dominante de la première catégorie. C’est plus une «classe sociale en soi» qu’une «classe sociale pour soi» : la différence entre les deux réside dans la conscience sociale. C’est une classe peu organisée sur les plans syndical et politique en dépit du rôle historique qu’elle a joué dans la lutte pour l’indépendance et dans les différentes luttes sociales après l’indépendance. Cette composante de la classe ouvrière non organisée et non engagée politiquement forme ce qui est convenu d’appeler le «lumpenprolétariat» qui est le vis-à-vis de la «lumpenbourgeoisie » pour reprendre la terminologie d’un auteur latino-américain (André Gunder Frank). C’est une caractéristique propre au capitalisme périphérique.

À côté de ces deux classes fondamentales qui structurent le champ social et qui sont loin d’imposer leur hégémonie au sens gramscien du terme, on trouve les paysans sans terre et la petite et moyenne paysannerie dans les campagnes, les artisans et les petits commerçants dans les villes. La paysannerie vit sous la menace de se voir dépossédée de ses terres et se verra jetée dans les rangs du lumpenprolétariat. Les artisans sont menacés en permanence par la concurrence des produits industriels. Les petits commerçants risqueraient, à leur tour, de disparaître avec le développement des grandes surfaces et des grandes chaînes de distribution. Ces couches sociales sont dans une position défensive et mènent des activités qui assurent dans le meilleur des cas leur survie et celle de leur famille. Elles sont sous la menace permanente de l’extension des rapports de production capitalistes. Au niveau de la représentation politique de ces forces sociales, on constate soit une sous-représentation, soit un amalgame d’identification et d’appartenance. Les seules catégories relativement bien organisées sont les professions indépendantes représentées par des conseils nationaux élus d’une façon démocratique : avocats, médecins, architectes, notaires, artistes, écrivains…Les classes populaires: ouvriers, artisans et petits commerçants sensés être du côté des partis de gauche votent plutôt en faveur des partis conservateurs de droite. Même la couche des intellectuels, traditionnellement engagée à gauche, se détourne vers les partis traditionnels et conservateurs. Ce phénomène de «retraditionalisation » de la société marocaine et du retour à un passé mythifié inquiète fortement. Il freine l’évolution sociale et empêche l’émergence de nouvelles dynamiques de progrès social et d’émancipation des esprits. Une société qui tourne le dos à la rationalité est vouée à la stagnation et au pire à la régression.

Aussi, dans l’étape actuelle que traverse la société marocaine, la contradiction principale est double : celle qui oppose capital et travail et celle qui se situe au niveau de la position par rapport à la rationalité et à la liberté de pensée et c’est par rapport à cette double contradiction que les forces politiques doivent se positionner pour lever tout amalgame et agir dans la clarté. À quoi bon se déclarer de gauche si on ne dispose pas d’une pensée rationnelle et libérée des tabous ? C’est dire aussi combien on a besoin d’un courant de pensée libéral et d’une bourgeoisie porteuse d’un projet de société qui s’identifie à ce courant.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales

Analyse. Il faut rétablir les règles du marché, agir sur le modèle économique et rendre le secteur attractif pour les investisseurs. Sans cela, il y aura de moins en moins de journaux de qualité au Maroc et beaucoup de presse sans journalisme.

Le texte ci-après part de trois postulats de base :

1. Une presse indépendante et désintéressée est indispensable dans une société moderne.

2. Sans équilibre économique, aucun journal ne reste indépendant.

3. Il y a une seule presse : qu’elle soit écrite ou numérique. Un seul journalisme, quel que soit le canal technologique.

Aucun pays digne de ce nom ne peut vivre et se développer sans de vrais journaux. Par exemple, pour combattre réellement les fake news, il faut être capable de produire des true news. Pour caricaturer, le Maroc pourrait résister demain – à Dieu ne plaise - à une fermeture de Renault et de Peugeot, mais serait extrêmement impacté par la disparition de ses journaux. La question centrale est celle du modèle économique. Tous les responsables concernés directement ou indirectement le savent car un groupe d’éditeurs a rencontré plusieurs de ces responsables de différentes obédiences politiques pour les sensibiliser. Sans aucun résultat. Comme nous l’avons souligné ici même à plusieurs reprises, la crédibilité, la production de true news, n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et ce coût est exorbitant au regard de l’étroitesse du marché et des dérives qu’il subit.

Se pose donc la question du financement des médias en général et pour le sujet qui nous concerne ici, de la presse (écrite ou numérique, c’est pareil). Le financement des médias, d’une manière générale, peut être public (budget de l’État, redevances, subventions publiques) et/ou privé. Les investissements privés ont permis de belles avancées de la presse et des médias en général. Ils sont incontournables. Un fi nancement exclusivement public de la presse est impossible à envisager pour de nombreuses raisons : problème de critères d’attribution, coût élevé pour les fi nances publiques, effets pervers en termes d’indépendance du contenu…L’investissement privé est indispensable mais pour cela, il faut que le secteur soit attractif. Et pour qu’il le soit, il doit fonctionner selon les règles du marché : un modèle économique sain permettant de fi nancer l’activité et de rémunérer le capital ; un marché qui fonctionne selon des règles d’éthique et de performance. Malheureusement, l’évolution actuelle ne va pas dans ce sens. C’est même le contraire. Avant l’explosion numérique mondiale, la presse était fi nancée par trois canaux :

- le marché lecteurs (achat en kiosque, abonnements…)

- le marché annonceurs (publicité…) qui a culminé à 1 MMDH par an.

- les subventions publiques qui sont de 60 MDH par an environ. Le premier marché, celui du lectorat, est de plus en plus étriqué. Le cercle vicieux est mondial : baisse du lectorat, migration des lecteurs vers le web (cas de la plupart des jeunes) et donc fermetures de kiosques à journaux, baisse du nombre de points de ventes, difficultés au sein des entreprises de distribution et/ ou d’impression de journaux… Les expériences de contenus payants ont pour le moment rencontré des diffi cultés (Le Desk et Telquel) malgré un contenu de qualité en raison essentiellement du piratage. Une copie d’écran, c’est vite fait. Et ça circule à l’infini via WhatsApp. Toutefois le payant représente l’avenir, ceci est incontestable. Médias24 à travers ses deux titres (medias24. com et leboursier.ma) lancera une formule premium payante (*). Si les lecteurs veulent une presse de qualité, il faut qu’ils acceptent de payer le contenu.

Les règles du marché sont biaisées
Le second marché est celui des annonceurs. Selon les estimations de Médias24, lorsque 100 DH de publicité migrent du print vers le numérique, 80 DH au minimum s’évaporent en choisissant Facebook ou Google (ou autres plateformes internationales). Il est d’ailleurs impossible pour n’importe quel éditeur au monde, de concurrencer ces plateformes, du moins sur le plan tarifaire mais ceci n’est pas le seul problème. En général (il y a des cas particuliers), la presse (imprimée et numérique) est précarisée. Les choix d’investissements publicitaires obéissent moins qu’auparavant à des règles rationnelles d’efficacité économique et de plus en plus à des règles extraprofessionnelles telles que le copinage, la complaisance ou la neutralisation d’une capacité de nuisance, réelle ou supposée. Sur un plan purement économique, les modèles qui fonctionnent se réduisent aux deux cas suivants : 

-comprimer les charges au maximum, au point de ne plus produire un journal mais de l’audience, objectif premier de ce modèle. Les agrégateurs méritent une mention spéciale : ils ont conçu un modèle qui peut fonctionner avec 4 «rédacteurs» au maximum. D’ailleurs, lorsqu’ils recrutent, ils ne recherchent pas des journalistes mais «des rédacteurs, sachant réécrire». Le rôle de ces recrues est de réécrire ce qui est produit par les autres. De préférence «en 100 mots car c’est ce qu’on lit sur un smartphone sans avoir besoin de scroller». Ensuite, de faire un gros effort de référencement pour apparaître dans les résultats de recherche sur les thèmes qui intéressent les Marocains et pour fi nir bien commercialiser les espaces publicitaires.

-le second modèle qui fonctionne est celui qui est subventionné par des activités connexes telles que des travaux de communication payés par des entreprises ou des institutions.

Ces deux modèles sont respectables. Ils ont fait leurs preuves. Ils auront toujours leur place mais il faut du journalisme pour faire une vraie presse. Sur le marché marocain, il reste des titres qui luttent au quotidien pour produire des infos, des articles, parfois des formats longs ou des enquêtes, qui continuent à croire que le journalisme est une mission.

Une préoccupation mondiale
Pour finir, sachez que le problème n’est pas seulement marocain. Voici quelques pépites recueillies d’un colloque récent en France :

Alexis Brézet (directeur des rédactions Le Figaro): «Ce qui se joue, c’est la survie ou la disparition des médias européens. Quand il y aura des médias américains, russes et chinois qui auront racheté le Figaro et les Échos, on verra ce que c’est que les fake news.»

Fabrice Fries (PDG de l’AFP) : «Les agences d’information avaient le privilège de l’exclusivité, de l’ubiquité, c’est fi ni». «Les scoops viennent des réseaux sociaux. L’exclusivité qui nous reste, c’est la fi abilité». «L’info de qualité devient une denrée rare, on doit se comporter comme une industrie de luxe».

Au Maroc, il est encore possible d’agir. Les leviers existent. La presse n’est pas un mal nécessaire, elle est au contraire indispensable et utile.

(*) Une précision : lancer une formule freemium (partie payante et partie de libre accès) est une décision stratégique. La date d’entrée en vigueur n’a pas été décidée. Elle se fera aussi vite que possible, après les réglages technologiques préalables qui demanderont certainement quelques mois. L’objectif de cet article n’était pas d’annoncer une formule payante de nos titres mais de contribuer au débat sur la situation de la presse au Maroc.

Naceureddine Elafrite
Cofondateur du groupe Médias24 (medias24.com et leboursier.ma) qu’il dirige

Quelques récents articles de presse ont évoqué un «autosatisfecit» du chef de gouvernement par rapport au bilan des deux années de l’Exécutif. Ces articles faisaient notamment référence à une rencontre organisée le 23 avril dernier par l’Union de la presse francophone au Maroc, où Saâd-Eddine El Othmani a été reçu pour un «tea-time». Les articles ont estimé que les réalisations annoncées seraient exagérées, voire trompeuses et en décalage par rapport aux attentes du citoyen. Éléments de réponses.

Légitimes, les attentes du citoyen marocain aspirent à bien au-delà des réalisations des gouvernements successifs des vingt dernières années. Néanmoins, au regard des développements dans les pays voisins, le Maroc peut, tout aussi légitimement, revendiquer un parcours plus qu’honorable. Totalement arrimé à la dynamique de mondialisation, le Maroc voit, presque naturellement, le niveau d’expression des besoins de sa population évoluer. Par moments -et par région- cette expression, la plus libre de la région, atteint des stades avancés de revendications, de manifestations et de réclamations. Au coeur des attentes, on retrouve les doléances sociales, les impératifs économiques et l’amélioration du climat démocratique, en renforçant notamment l’État de droit. Ces aspirations revêtent un caractère d’immédiateté, auquel, bien qu’il soit en total déphasage par rapport au «temps de gouvernance», l’actuel gouvernement tente de donner la meilleure réponse possible. Bien entendu, tout n’est pas rose, loin de là, mais ces analyses comportent plusieurs biais qu’il convient d’éclaircir pour l’opinion publique. Le premier biais dans cette analyse arguant du «décalage avec les attentes» est donc le facteur temps. Examiner l’action du gouvernement, comme s’il avait une baguette magique pour faire passer le Maroc des pays à revenus intermédiaires aux pays avancés, est une condamnation sans appel. À titre d’illustration, un rapport relativement récent de l’UNESCO a estimé le retard du pays en matière éducative à 70 ans. Pour le rattraper, le gouvernement a veillé à faire évoluer la vision stratégique du pays pour le secteur de l’Éducation-Formation 2015-2030 en projet de textecadre, de manière à sanctuariser l’école publique, et transformer les objectifs tracés en ultimatum applicable à tous. Loin de tout défaitisme, le gouvernement a tenu, via un maintien de sa majorité, à sortir le pays de l’attentisme qui l’avait marqué avant l’investiture de l’Exécutif, et a agi, le plus rapidement possible, sur les contraintes liées au développement et les prérequis nécessaires pour réaliser des avancées tangibles. Par exemple, il est mentionné que le score du Maroc au niveau de l’Indice de développement humain du PNUD est inquiétant. En ce qui concerne cet indicateur, il est à noter que le Maroc stagne relativement depuis plus de quinze ans (130e en 2009). En fait, il s’est amélioré de 9 places depuis 2013. Cet indicateur est calculé en fonction de critères: deux liés à l’éducation, un à la santé et le PIB par habitant. Au niveau des indicateurs de la santé, le Maroc a fait des progrès remarquables. Pour l’éducation, il a été constaté qu’à côté du volet pédagogique, l’indicateur le plus handicapant est lié à la durée de scolarisation moyenne et au maintien de l’abandon scolaire. Le gouvernement a ainsi mis en place un nouveau modèle de généralisation du préscolaire, avec presque 100.000 nouveaux enfants intégrés au système chaque année. Par ailleurs, et pour la première fois, la durée obligatoire de scolarisation a été augmentée de trois ans (2 ans au préscolaire et une année au collège). Le triplement des bénéficiaires et du budget du programme Tayssir, qui a un fort impact sur le décrochage et l’abandon scolaire, participe à cette vision. Selon une étude récente, ce programme social d’aide directe aux familles a permis de réduire l’abandon scolaire de 92,5%. 2 millions d’enfants sont désormais concernés. Bien sûr, les résultats seraient plutôt là à moyen terme, car il subsiste certains handicaps structurants, comme le taux d’analphabétisme de 32%, qu’il est difficile de réduire du jour au lendemain, malgré les efforts considérables de l’État et de la société civile. En ce qui concerne le volet économique, les grandes réformes des Centres régionaux d’investissement et de la déconcentration sont considérées comme des «slogans» dont les effets ne sont pas encore visibles sur le terrain. En ce qui concerne la charte de la déconcentration, elle a bien été citée par plus de 15 discours royaux adressés aux gouvernements successifs sans qu’aucun n’arrive à la faire aboutir. Celle-ci est aujourd’hui adoptée, non pas sous la forme d’une «charte signée» par quelques ministères, mais par des orientations adoptées en Conseil des ministres, un décret publié au journal officiel, accompagné de ses premiers décrets d’application, incitant les départements à produire d’ici la fin du mois de juin 2019 leurs schémas directeurs de déconcentration de l’administration. Cet effort et ce rythme soutenus de préparation permettraient de voir dès le début de l’année 2020 les premiers effets de cette réforme stratégique tant attendue, notamment l’amélioration de l’efficacité publique et la simplification des procédures, pour les citoyens, dans les territoires. La même remarque s’applique à la réforme des CRI. Le gouvernement s’est fortement mobilisé depuis les orientations royales pour élaborer en trois mois un projet de réforme complet et consensuel. Par la suite, les projets de texte et les premiers décrets d’applications ont été adoptés à l’unanimité au Parlement et en Conseil de gouvernement. Au niveau des résultats concrets, la composition de la commission régionale unifiée de l’investissement, dont la création et le mode de fonctionnement ont été actés par décret, doit avoir un impact immédiat sur la vie de l’investisseur, puisqu’une grande proportion de plaintes et requêtes des investisseurs sont liées à l’absence de coordination entre les acteurs publics en matière d’investissement, contrainte que cette commission permet de dépasser. L’absence de résultats économiques tangibles est également avancée. Pourtant, plusieurs indicateurs prouvent le contraire. Ainsi, le premier trimestre de l’année 2019 s’est caractérisé par certains indicateurs économiques relativement favorables et parfois nettement meilleurs que ceux des pays de la région: la baisse du chômage de 10,5% à 10% entre le premier trimestre 2019 et 2018, selon le HCP, un des meilleurs scores de la région. L’année 2018 a également connu une hausse importante des IDE, concrétisant un mouvement fort de hausse de 55% depuis 2016. Un autre indicateur dont la pertinence est relative, mais qui est à considérer en termes de dynamique économique: celui de la hausse des recettes fiscales de près de 11% entre le premier trimestre 2018 et 2019. Même l’indicateur controversé des faillites d’entreprises s’est amélioré pour la première fois en 10 ans, à la fin de l’année 2018. Le Maroc a aussi dépassé l’objectif du Programme du gouvernement consistant à inscrire 100.000 auto-entrepreneurs en 2021 au début de l’année 2019. Ce ne sont certes pas les signaux d’une croissance forte immédiate mais probablement les signes d’une bonne reprise économique, consolidée par les chantiers structurants mis en oeuvre. Enfin, le gouvernement a eu l’occasion, ce lundi, de présenter, non pas un bilan, car celui-là intervient à la fin de son mandat, mais un point de situation du niveau d’exécution du programme gouvernemental. Cet exercice est tenu rigoureusement, chaque année, et partagé avec le grand public, via le site web du chef de gouvernement. Ce serait, pour les observateurs avertis, l’occasion de consulter les réalisations, mais également les manquements du gouvernement. En attendant, l’ingrédient nécessaire à tout réel décollage économique et social reste la confiance et la mobilisation.

Ahmed Khalid Benomar
Conseiller du chef de gouvernement, en charge des questions économiques

De l’enseignement, le nôtre, on a une vision qui reste en profondeur utilitariste : on étudie seulement pour avoir accès au marché du travail. Or, tout ce qui ne répond pas à ce voeu n’est pas pris au sérieux. Ainsi, les élèves et, plus tard, les étudiants ayant poursuivi une formation scientifique ou technique, regardent mal la littérature, considèrent peu la philosophie, dénigrent l’art et la rhétorique. D’aucuns estiment que ces centres d’intérêt - ainsi qu’on les aurait souvent désignés - s’avèrent vains, sinon insignifiants, leur cursus durant ; d’autres croient que la fibre tant artistique que culturelle n’est point vitale et reste inapte à remuer leurs méninges prétendument rationnelles. En témoigne, en partie, la place non moins marginale que l’on accorde aux approches des textes littéraires et philosophiques dans les filières scientifiques dispensées au lycée et, le cas échéant, au sein des facultés des sciences juridiques, économiques et sociales.

L’emploi n’est pas la seule fin
Au Maroc, à l’instar de maints pays, le système libéral parraine et oriente l’éducation et l’enseignement. Il les réduit bon an mal an à la question des débouchés. Le postulat libéral est clair : assurer, autant que faire se peut, l’intégration des enseignés à la société et la vie active. Les élèves d’aujourd’hui sont destinés à devenir de futurs producteurs, de futurs entrepreneurs, de futurs directeurs de startup, de futurs hommes d’affaire…et de futurs professeurs contractuels. L’économie prend le dessus sur les valeurs si bien que tout ce qui a trait à l’humain est devenu lettre morte. Dans cette optique, l’enseignement perd (de) son principe du désintérêt, cesse de s’inscrire dans la durée et la gratuité, se voit dépouillé de la jouissance d’apprendre. Il privilégie tout ce qui s’inscrit dans l’éphémère : le travail, l’économie, le gain, le marché ; il néglige tout ce qui relève de l’éternel : les valeurs humaines et universelles, l’art plastique, la musique, la littérature, la philosophie, la rhétorique, etc. À quoi bon étudier «Hamlet» ou «Faust» ? Que va nous apprendre un roman de Maupassant ou de Kundera ? Pourquoi écouter «La marche de Radetzky» ou connaître la «Sonate des trilles du diable» ? Quel intérêt à analyser «Le Radeau de la Méduse» de Géricault ou «La femme qui pleure» de Picasso ? Quel rapport y a-t-il entre ce que nous lisons, ce que nous connaissons et ce que nous faisons ? Dans cette perspective pragmatiste, la connaissance n’a d’importance qu’à partir du moment où elle est intéressée et répond dans l’immédiat à un objectif concret. Élèves et étudiants ne pouvant qu’adhérer à cette conception matérialiste de l’enseignement, oublient souvent que la littérature enrichit davantage leur expérience, que la musique donne du sens à leur existence (Sans la musique, la vie serait une erreur, dixit Nietzsche), que la peinture peut les aider à mieux vivre, que la philosophie nourrit leur esprit et leur apprend la subtilité et la nuance. Jacqueline de Romilly a tout à fait raison de souligner l’importance des oeuvres littéraires ou philosophiques dans la vie des hommes : «La mort d’Antigone et la mort de Socrate aident à comprendre l’héroïsme et à le sentir dans sa simplicité absolue. Je plaide donc pour le grec et le latin. Mais pas seulement. Je plaide pour tout ce qui est lointain, différent, et pourtant humain. Je plaide pour la sociologie, je plaide pour l’histoire, je plaide pour tout ce qui n’est pas notre temps, pour tout ce qui lui ressemble et en diffère, pour tout ce qui nous donne, je le répète, du recul». Cette diversité culturelle, dont Romilly fait explicitement allusion, semble s’amincir de plus en plus dans nos établissements scolaires. On assiste, bon gré mal gré, à un enseignement qui professe l’utilitarisme. On n’enseigne à l’élève que ce dont il a besoin dans la vie active. Dès lors, l’enseignement prend la forme d’un vase clos et les enseignants, enfermés dedans, se contentent de n’apprendre aux enseignés que les contenus programmés. Un professeur des SVT ne s’intéresse pas à la littérature, celui de Lettres se désintéresse des sciences pures, celui de philosophie voit d’un mauvais oeil la rhétorique ou l’histoire. Aujourd’hui, l’enseignement, parce qu’il est cloisonné et compartimenté, tend délibérément à faire des enseignants de simples techniciens. Il veut les transformer en simples «spécialistes» qui ne peuvent pas ouvrir le moins du monde leurs matières enseignées sur d’autres disciplines, qui rabâchent à longueur d’années les mêmes leçons.

Peu de culture générale
L’interdisciplinarité, voilà ce qui fait défaut dans nos écoles, nos lycées et nos universités. Encore faut-il souligner que les professeurs contribuent à leur manière à cette défaillance, précipitent ce déclin.

Ce qu’il faut retenir
Qu’attendre d’un professeur qui ne lit pas une seule oeuvre durant toute une année ? Si les livres garantissent la culture générale, mettent sur le chemin du doute, invitent aux questionnements, habituent à la critique, battent en brèche la bêtise, force est de constater que les professeurs qui n’aiguisent pas leurs esprits par la lecture et la curiosité permanentes se fient facilement à l’institution et y souscrivent par-dessus tout. «Les institutions créent des certitudes, et dès qu’on les accepte, voilà le coeur apaisé, l’imagination enchaînée», écrit Ivan Illich dans «Libérer l’avenir ». La tâche d’un enseignant ne consiste pas à donner un cours à ses élèves. Il doit plutôt en faire des individus qui pensent, qui interrogent, qui s’instruisent, qui jugent, qui critiquent, qui doutent, qui disent davantage «non» que «oui»… «École vient d’un mot grec signifiant «loisir». L’étude doit être la pause féconde et enrichissante où l’on s’arme pour la vie et pour la réflexion et où l’on entre en possession de tout un trésor humain, que plus tard on n’aura plus, en général, ni le temps ni l’occasion de découvrir ». (Romilly). Dans cet espace amène, au lieu d’être le catalyseur de la culture, l’éclaireur de l’esprit ou encore l’amoureux des livres, le professeur en devient, par son ignorance assumée, l’ennemi juré. Dans nos lycées, les professeurs d’arabe et de français ont beau enseigner des oeuvres au programme, ils le font sans passion ni plaisir. Leur seul souci est de les «achever» dans le temps qui leur est imparti, sans donner à leurs élèves le goût de la littérature ni leur faire aimer les grands auteurs. Ils enseignent un roman ou une pièce de théâtre, abstraction faite de leur contexte culturel et historique, du courant esthétique sous lequel ils se placent, du mouvement littéraire qu’ils semblent incarner ou enfreindre, de l’esprit du temps qui les marque, du lien intertextuel qu’ils tissent avec d’autres formes d’expressions artistiques (peinture, sculpture, musique, cinéma…). Qui plus est, la méthode dont ils font usage suscite la mémoire et non l’intelligence. Ils ignorent ce que Montaigne avait écrit cinq siècles auparavant : «On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que [le maître] corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, lui [l’enfant] faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir». Pour se disculper de leur amathie (en grec «amathia» signifie à la fois ignorance et sottise), les professeurs ne cessent de susurrer la même rengaine : le niveau des apprenants est lamentable, ils sont happés par le numérique, ils voient dans la littérature une perte de temps…

Chagrin d’école
À dire vrai, leur jérémiade est une suite de superlatifs négatifs à l’égard de leurs élèves. Ceux-ci, en contrepartie, nourrissent envers les enseignants et, partant, la matière qu’ils leur enseignent (ils les confondent) de l’indifférence, de l’incurie, de la désinvolture, parfois même de la haine. En conséquence, le courant ne passe pas de l’un à l’autre. Une classe, comme le rappelle métaphoriquement Daniel Pennac dans son roman «Chagrin d’école», «n’est pas un régiment qui marche au pas, c’est un orchestre qui travaille la même symphonie» et dont chaque exécutant joue sa partition avec maestria et en syntonie avec les autres. Orchestre oui, régiment non, mais au prix de quoi ? D’abord du jeu qui amortit les tensions, égaye l’atmosphère, installe un climat de confiance, n’ennuie pas au sérieux, car «jouer avec la matière c’est encore nous entraîner à la maîtriser» (Pennac). Ensuite de l’art que chaque enseignant doit cultiver durant sa profession ; un art qui lui est propre et le distingue, qui lui permet de transmettre le savoir et le partager avec ses élèves dans la joie et la jouissance, qui suscite leur appétit et transforme à leurs yeux l’école en locus amoenus. Enfin de la vision que l’on fait du savoir qu’on enseigne aux élèves ; un savoir qui gagnera en efficacité quand il aura cessé d’être une valeur de consommation et sera devenu une valeur d’échange et de partage. À partir de ce moment, on pourra dire que ce savoir est utile dans le sens où «l’utilité du savoir, comme le rappelle Paul Valéry, fait du savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques amateurs très distingués mais par tout le monde».

Berrezzouk Mohammed.
Professeur agrégé, docteur «ès lettres» Formateur CRMEF Settat

La culture de la participation citoyenne étant nouvelle au Maroc, son observation nécessite d’adopter une méthodologie qualitative pour mieux appréhender la nature de la participation des jeunes. Une telle approche permettra d’analyser le passage d’une «citoyenneté» de jure vers une «Netoyenneté» de facto à travers laquelle la participation à la chose publique se vit par le truchement de la revendication citoyenne sur le net et les réseaux sociaux. La transition de la citoyenneté vers la «Netoyenneté » est d’abord une transition d’un mode réel (refoulé, fermé et hostile) vers un mode virtuel (éclaté, généreux et accueillant).

À cet égard, la participation citoyenne occasionnelle et sporadique se transforme en une action pédagogique de veille, de vigilance, de censure et en une présence virtuelle, revendicative, continue et permanente. Partant, la citoyenneté au Maroc se construit virtuellement, elle est refoulée dans la réalité et transparaît dans le virtuel à travers des expressions de patriotisme comme celle du groupe «Forces de défense marocaines» ou à travers des mobilisations comme celle de l’Appel du 13 avril pour l’application de l’article 19 via le podcast «Coalition civile pour l’application de l’article 19». Il faut noter que cette nouvelle forme de participation citoyenne est déterritorialisée et polyphonique. Les inter-actants marocains refl ètent et appartiennent à des territoires différents et variés (localités marocaines, européennes, américaines, asiatiques, australiennes, africaines…). Elle s’appuie sur une interaction et une expression plurilingue, reconnaissance des diversités linguistique et culturelle des participants (recours à l’arabe, à l’amazigh, au français, à l’espagnol et à l’anglais).

Par ailleurs, cette nouvelle forme de participation citoyenne a induit un autre débat: celui de la citoyenneté plurielle. Ce concept de «citoyenneté plurielle» fait référence à une situation juridique dans laquelle des individus sont citoyens de plus d’un État ou corps organisé. Ainsi, ces citoyens sont détenteurs de plus de droits et de devoirs à l’égard de leur pays d’accueil, et plus seulement à l’égard de leur seul État d’origine. Il serait pertinent d’élaborer des enquêtes qualitatives auprès des «Marocains du monde» pour appréhender leur prédisposition à participer à la vie citoyenne de leur pays d’origine compte tenu de leur vécu «étranger» en termes de citoyenneté. Pour appréhender les perspectives et l’avenir de la participation citoyenne au Maroc, le questionnement sur le développement demeure nécessaire, d’autant plus que la nature et la qualité de la participation dépendent du «design» et du modèle de développement voulu, à savoir un développement «hard» et matériel visant à atteindre et satisfaire les valeurs et les besoins matériaux (santé, emploi, éducation...) et/ ou un développement «soft» et post-moderne aspirant à incarner les valeurs post-matérialistes (parité/ liberté de conscience/droits linguistiques et culturels, droits individuels, et donner plus de place au patrimoine immatériel dans les programmes et les processus de développement…). La politique publique dans le champ du développement façonne les mode de revendication citoyenne envisagés (plaidoyer matérialiste vs plaidoyer post-matérialiste).

En outre, la création d’un environnement favorable à la société civile contribuera à distinguer les participations civiles organisées des revendications citoyennes individuelles et collectives non organisées. Ces dernières, spontanées et non organisées, ont conduit à l’émergence d’un nouveau paradigme conceptuel cadrant et régulant la participation citoyenne tels que celui de «lhogra» (injustice sociale, mépris, snobisme de l’État et des autorités), celui des droits linguistiques et culturels, celui de l’équité sociale, celui de la marginalisation territoriale, celui des revendications socio- économiques, celui du partage des ressources naturelles, celui des fractures sociales ([3ayyacha] / [A7rar]) …. Ce qui suppose un changement de degré et de nature de la participation, selon que cette dernière est citoyenne ou civile. Toutefois, il demeure important de poser de manière claire et concertée les termes de cette revendication citoyenne, notamment en adoptant un code de bonne conduite. Il y a également lieu de remarquer, dans le cas du Maroc, qu’une bonne implantation de la participation citoyenne dépend de l’accès -ou non- de la population à l’information et aux outils pour avoir l’information, un droit consacré dans la Constitution de 2011, article 27: «Les citoyennes et les citoyens ont le droit d’accéder à l’information détenue par l’administration publique, les institutions élues et les organismes investis d’une mission de service public». Cette condition est intimement liée à la nature de la relation entre population, société civile et État. La participation implique aussi des interlocuteurs, dans le sens où l’interlocuteur est un représentant fort et légitime, un porte-voix. C’est pour cette raison que dans le cas du Mouvement du 20 février, il n’y avait pas de dialogue direct entre l’État et le mouvement puisqu’il y avait une pluralité d’interlocuteurs. De ce fait, la pédagogie du dialogue suppose aussi la prise en compte de l’émergence d’espaces parallèles via les réseaux sociaux moyennant une «imagéologie virtuelle» au sein de laquelle se sont construits les positionnements des différents interlocuteurs vis-à-vis du principe de la citoyenneté. Récemment encore, si on voulait débattre de la pratique de la mobilisation comme relent et vecteur de la participation citoyenne, il était essentiel d’émettre le constat selon lequel la mobilisation citoyenne était foncièrement virtuelle. Cela montre qu’on est en phase de «transition participative »: de la participation réelle (participation classique), on s’achemine vers la participation virtuelle (e-participation). Ces modalités peuvent comprendre un spectre d’apprentissage qui s’étend de la co-construction à l’entérinement des décisions politiques, en passant par le partenariat, la co-production des politiques publiques, la coopération, la confl ictualité, la confrontation, la protestation, et la contestation. En témoignent les slogans et les chansons des Ultras, les marches, les sit-in en cours à Rabat et ailleurs… De ce point de vue, la démocratie participative peut être conçue comme une manière de requalifi er l’espace public marocain de sorte à élargir le dialogue citoyen «multipolaire».

Saïd Bennis
Sociologue, Université Mohammed V de Rabat

Les assises fiscales, tenues les 3 et 4 mai derniers, ont bel et bien tenu leurs promesses. Le succès de l’événement est incontestable tant sur le côté logistique que sur le côté scientifique. Ce qui montre à l’évidence, que lorsque les choses se préparent à l’avance et on laisse au temps le temps sans faire dans la précipitation et verser dans le sensationnel, on atteint forcément de bons résultats. C’est l’une des leçons à retenir de ces assises. Mais tout n’est pas encore joué, et les choses sérieuses vont désormais commencer en traduisant dans un projet de loi cadre les dizaines de recommandations adoptées aux termes des travaux de cette rencontre. Certes, chacun appréciera à sa façon la pertinence et la qualité de ces recommandations. Elles ont le mérite d’exister et vont constituer certainement une base sérieuse pour l’élaboration dudit projet de loi-cadre. Elles sont présentées en quatre axes : droits fondamentaux, rationalité économique, cohésion et inclusion, bonne gouvernance. Au total, on dénombre plus d‘une centaine même si celles qui ont un impact financier et peuvent, par conséquent, chambouler l’ordre fiscal, se comptent sur les bouts des doigts. Rappelons-en juste quelques- avant de porter une appréciation d’ensemble. Ainsi, au chapitre «droits fondamentaux», il y a lieu de mentionner l’engagement de l’État à faire respecter la loi pour tous, l’égalité devant et par l’impôt, la préservation des équilibres macro-économiques, le devoir de transparence et le droit à l’information avec la publication d’un rapport annuel sur la fiscalité, la sécurité juridique du contribuable, l’équilibre des droits entre le contribuable et l’administration en élaborant une charte du contribuable, la progressivité de l’impôt et l’équité fiscale.

Renforcer l’État de droit
Dans l’ensemble, les recommandations inscrites dans cet axe visent fondamentalement à renforcer l’État de droit dans le domaine de la fiscalité pour être en phase avec les dispositions de la constitution de 2011. Au chapitre «rationalité économique», on rentre, pour ainsi dire, dans le vif des débats et au coeur de la problématique fiscale. Ainsi, il est question de l’élargissement de l’assiette fiscale dont les recettes supplémentaires qui en découlent seront réparties entre la baisse de la pression fiscale et le financement de la couverture et des aides sociales. De même, il est fait mention d’une fiscalité au service de la compétitivité de l’entreprise. Et cela à travers la garantie de la neutralité totale de la TVA, la baisse progressive du taux marginal de l’IS, la normalisation progressive entre les taux bas sectoriels et ceux appliqués à l’export, aux zones franches et à Casablanca Finance City, la rationalisation des incitations fiscales en mettant en place un dispositif institutionnel d’évaluation des impacts socio¬économiques de ces incitations , le regroupement de tous les impôts et taxes (y compris la fiscalité locale et la parafiscalité) dans le même code. Des mesures de soutien pour le développement de l’industrie de la culture et du monde associatif sont également mentionnées. Au chapitre «Cohésion et inclusion», il s’agit de faire jouer à la fiscalité son rôle de redistribution du revenu et de lutte contre différentes formes de discrimination et de précarité. Il est préconisé entre autres : de réaménager de manière optimale les taux de tranches de l’IR pour soutenir le pouvoir d’achat des faibles revenus et des classes moyennes; de réformer la fiscalité du patrimoine pour plus de justice fiscale et de rationalité économique ; de surtaxer la plus-value foncière découlant d’un changement de statut foncier ; d’instaurer une fiscalité spécifique sur le patrimoine non productif et les activités spéculatives ; d’affecter une partie des recettes de la TVA à la généralisation de la couverture et des aides sociales ; de réviser en profondeur la fiscalité locale sans oublier l’intégration de l’informel. Au chapitre «bonne gouvernance», il faut retenir les recommandations suivantes : approches nouvelles pour une meilleure adhésion à l’impôt (créer le métier d’assistance fiscale, élaborer des guides fiscaux, communiquer et vulgariser la matière fiscale) ; poursuite des efforts de modernisation et de dématérialisation ; lutte contre la corruption ; création d’un conseil national de prélèvements obligatoires.

Priorité à l’intérêt national
On remarquera que nous sommes ici au niveau des principes généraux sur lesquels il est pour le moins difficile de diverger. Annonce, comme on l’a fait lors de la lecture des recommandations, le fait qu’elles aient été adoptées à l’unanimité relève d’une maladresse ou au moins d’une bévue. Unanimité à quel niveau ? Du Comité scientifique ? Du comité de rédaction des recommandations ? Mais ne jouons pas les Cassandre et mettons cette bévue de côté pour retenir l’essentiel et voir ce qui nous reste encore à faire au cours des semaines et mois prochains. Dans cette perspective, nous estimons qu’Il faudrait poursuivre le travail dans le même esprit, celui de l’ouverture, et avec la même démarche participative. Les recommandations retenues, malgré leur caractère pléthorique, n’épuisent jamais l’intelligence collective. L’oubli est humain. Restons donc ouverts à d’autres propositions qui pourraient venir de différents milieux. Sachant qu’en dernière instance, c’est le peuple, à travers ses représentants, qui tranchera. À ce moment-là, l’unanimité sera vivement souhaitable. Pour y parvenir, il faut faire prévaloir l’intérêt national qui transcende les intérêts catégoriels. L’intérêt national nous dicte la prise en considération de la fiscalité écologique qui était absente des débats et des recommandations. Il en est de même de l’approche genre en retenant l’idée de crédit d’impôt pour encourager l’intégration des femmes dans le travail salarié… Dans tous les cas, l’heure est à la mobilisation nationale autour de ce projet et à la sensibilisation tout azimut pour faire de la fiscalité une préoccupation de tous les citoyens.

Abdeslam Seddiki
Économiste et ex-ministre de l'Emploi et des Affaires sociales

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