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L’été, les enfants des villages de Zagora souffrent de la soif et l’hiver, ils sont atteints de leishmaniose. Le reste de l’année, ils attendent la concrétisation des annonces de projets de développement, en vain. Reportage parmi les oubliés.

La province de Zagora s'étend sur une longueur de 200 km, entre Agdez et M’Hamid El Ghizlane. Les belles palmeraies de la vallée du Drâa s’invitent dans ce paysage minéral du massif de l’Anti-Atlas. Ce décor de carte postale résume cette province paradoxale. Riche par ses ressources naturelles, cette province est pauvre au vu de ces indicateurs sociaux alarmants.
Zagora combat -presque seule- la montée du désert sur les palmiers dattiers, le stress hydrique, le départ des jeunes diplômés vers d’autres régions du pays. À cette longue liste de maux, les habitants des zones rurales mènent une bataille de survie contre la maladie de leishmaniose, dite maladie de la pauvreté (voir encadré). Depuis décembre, 1.200 personnes sont atteintes par cette maladie, la majorité des cas déclarés sont des enfants.

Stigmates de la pauvreté
Nous sommes vendredi, il est 18h, c’est la sortie des classes dans les écoles de Tinzouline. De frêles sil-houettes s’amusent sur la route N°9. Signe distinctif de ces chérubins par rapport aux autres enfants marocains, leurs visages sont dévorés par des lésions cutanées, stigmates de la leishmaniose. Cette commune située à 35 km de la ville de Zagora est le foyer de cette maladie. Mohamed, 15 ans, est atteint à la nuque. Depuis 10 jours, on lui injecte des doses de  Glucantime, un traitement pour soigne la maladie. «Tout ceux que voyez passer sont atteints. À la maison, tous mes frères souffrent aussi de la leishmaniose», déplore-t-il, la mine abattue, avant de nous montrer la lésion causée par cette maladie. Les cicatrices sont définitives et laissent des séquelles sévères au visage. «Les 17 douars sont touchés par la maladie», admet Abderrazek Akhadem (PJD), président de la commune de Tinzouline. Et d’ajouter: «Nous n’avons pas encore de chiffres officiels, mais nous estimons à 1.000 les personnes atteintes». Dans cette commune rurale de 15.000 âmes, les villageois se sentent abandonnés et livrés à leur triste sort. «En décembre, les autorités ont annoncé qu’il y aura une campagne de lutte contre la maladie, sur le terrain, on n’a rien vu de cela», proteste Rachid, jeune de Tinzouline, qui brandit sa main droite rognée par cette infection cutanée. L’association Les Amis de l’environnement à Zagora a été la première a donné l’alerte contre le retour de la leishmaniose. «La région avait connu une épidémie similaire en 2007. Nous avions enregistré 3.500 cas entre 2007 et 2008. Cette saison avec la sécheresse et la multiplication des déchets liés aux activités de l’élevage dans les douars et l’absence de plans préventifs de lutte contre les rongeurs, la maladie est de retour avec hargne», s’enflamme Jamal Akechbab, président de Les Amis de l’environnement.

Au siège de la Délégation de la santé de Zagora, le ton est différent. On se montre rassurant et on reproche à la population «son manque d’hygiène», qui aurait contribué à la diffusion de la maladie. Mohamed Ben Tiza est responsable à la Délégation provinciale de la santé de Zagora, en charge de la sensibilisation. Depuis la mi-décembre, il sillonne les villages de Zagora pour alerter les habitants sur les causes et le danger de cette maladie. «Depuis le décembre, nous avons multiplié les efforts de sensibilisation à l’adresse des élus et des associations ainsi qu’à la population dans les zones touchées. La situation est sous contrôle», tempère ce cadre du ministère de la Santé. Les responsables de la santé dans la province refuse d’assumer seuls la gravité de cette situation: «Quatre secteurs sont concernés par la leishmaniose, il s’agit de la Santé, de l’Intérieur, de l’Agriculture et la Société civile. Notre rôle se compose de deux volets: la sensibilisation et le suivi et les soins cliniques». La délégation du département de l’Agriculture avait organisé en décembre une campagne de dératisation, «mais le rongeur avait déjà infesté tous les douars», regrette Akechbab. Pour sa part, le président de la commune de Tinzouline ne cache pas son impuissance face au début de cette épidémie: «Quand la situation dépasse nos moyens, on n’y peut rien», reconnaît-il. Cet élu du PJD appelle à une mobilisation de la population: «Nous espérons que les gens revendiqueront une meilleure prise en charge pour venir à bout de la situation actuelle». Pour illustrer l’indigence des moyens mis à la disposition de la commune, le président nous explique qu’il dispose d’un seul camion pour ramasser les déchets à l’origine de ce grave problème dans les 17 douars. «La préfecture à Zagora a mis à notre disposition une tractopelle. Depuis une semaine, nous avons couvert 6 douars», précise-t-il. À ce rythme, la maladie continuera de gagner du terrain plus rapidement que l’unique camion de Tinzouline. La situation dans les villages de la commune fait craindre le pire.

Honte et colère
Dans le douar de Oulad Yahya Lagrair, à 2 km du centre de Tinzouline, la leishmaniose ne se cache plus. Dans ce village de palmeraies individualisées, aucune famille n’y échappe. Nous visitons plusieurs maisons de son village. Chez Haja Fatma et sa fille, les enfants sont aussi atteints, la mère des enfants ne souhaite pas nous rencontrer. «Les gens ont honte de dire qu’ils sont atteints», affirme Fouad, jeune diplômé en sociologie, originaire du village. Une situation de contagion compliquée par les difficultés à accéder aux soins de santé dans cette région connue pour être un désert médical. Ahmed, un des habitants du douar, il raconte la mort dans l’âme son calvaire pour accéder aux soins. «Nous avons ramené un cousin au centre de santé. Aucun soin ne nous a été délivré. Nous avons dû faire 14 km pour atteindre l’hôpital de Ouled Slimane. Dans ce centre de soins, le médecin insultait et crachait sur les femmes du village», accuse-t-il. De peur de subir l’attitude méprisante de certains médecins, les personnes atteintes ne souhaitent plus se rendre aux centres de soins. Même son de cloche de Fouad, «il est déjà inacceptable de souffrir au Maroc, en 2018, de cette maladie, il est encore plus inconcevable de subir autant de mauvais traitements de la part du personnel de santé. C’est indigne», tempête ce jeune diplômé. La Délégation de la santé à Zagora persiste que «tous les centres de santé sont équipés du matériel médical nécessaire ainsi que les traitements gratuits pour prendre en charge les patients», affirme Ben Tiza. Encore faut-il qu’un infirmier ou un médecin soit présent. «La région connaît d’énormes problèmes de RH et c’est connu de tous», rappelle Akhadem, président de la commune. Les différents départements concernés affichent une mobilisation tardive. La maladie progresse rapidement. Le 12 décembre, la Santé annonçait le diagnostic de 800 nouveaux cas. Un mois après, ce département annonce le chiffre de 3.600 personnes atteintes. Pour plusieurs acteurs du terrain, la lutte contre la leishmaniose cet hiver est déjà perdue. Pour Akechbab, président des Amis de l’environnement, il faut se préparer pour la période de prévention du printemps: «Sans une stratégie impliquant les autorités locales et l’agriculture, nous nous acheminons vers une épidémie et une transformation de la leishmaniose cutanée à celle viscérale, qui est mortelle», prévient cet acteur associatif. Cette hypothèse funeste est déjà en train de se réaliser. Deux premiers cas, de cette forme de la maladie ont été déclarés cette semaine à Zagora. Les autorités locales préfèrent taire cette mauvaise nouvelle. Mais jusqu’à quand? 


Jamal Akechbab
Président de Les Amis  de l’environnement à Zagora

Sans une stratégie impliquant les autorités locales et les agriculteurs, nous nous acheminons vers une épidémie».

Mohamed Ben Tiza
Responsable à la délégation provinciale de la santé de Zagora

Tous les centres de santé sont équipés du matériel médical nécessaire ainsi que les traitements gratuits pour prendre en charge les patients».


La leishmaniose, une maladie de la pauvreté

La leishmaniose est transmise par la piqûre d'un insecte infecté au contact de rongeurs ou de chiens, eux-mêmes porteurs de la Leishmania. La leishmaniose se décline en 3 formes: viscérale (la plus sévère, présente dans le Gharb), cutanée (la plus fréquente au Maroc) et cutanéo-muqueuse. Comme le rappelle l’Organisation mondiale de la santé (OMS), «cette maladie qui touche les populations les plus pauvres du monde, est associée à la malnutrition, aux déplacements de population, aux mauvaises conditions de logement, aux systèmes immunitaires fragilisés et au manque de ressources». Il y aurait chaque année entre 700.000 et 1 million de nouveaux cas et entre 20.000 et 30.000 décès. Plus des deux tiers des cas de la forme cutanée surviennent dans 6 pays: l’Afghanistan, l’Algérie, le Brésil, la Colombie, la Syrie et l’Iran.

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