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Marocains du monde (3/9)

Notre série estivale «Marocains du monde» tirée de l’ouvrage Marocains de l’extérieur édité par le Fondation Hassan II pour les MRE fait une escale chez les Marocains du Royaume-Uni. Coup de projecteur sur une communauté méconnue.

La migration marocaine vers la Grande-Bretagne jouit d’une longue histoire datant au moins du XIXe siècle avec des relations diplomatiques anglo-marocaines qui remontent à plus de 800 ans. Cependant, malgré cette longue histoire de migration, la communauté marocaine continue à être statistiquement peu visible au Royaume-Uni. Cette invisibilité n’est pas exclusive aux Marocains car les données disponibles auprès du Bureau national britannique de la statistique (ONS) combinent l’origine ethnique et la race. C’est pour cela que les recensements de l’ONS font ressortir uniquement le nombre de résidents britanniques selon leur lieu de naissance. Ainsi l’estimation du nombre de Marocains nés au Royaume-Uni est quasi impossible car les migrants de deuxième et de troisième générations nés au Royaume-Uni sont considérés comme étant «nés au Royaume-Uni». De ce fait, les statistiques officielles sur cette communauté restent inférieures aux données réelles et par conséquent, la tâche devient fastidieuse pour les chercheurs qui cherchent des estimations sur le nombre de Marocains, leur répartition géographique ainsi que les indicateurs relatifs à leur intégration en Grande-Bretagne.

L’histoire de la migration vers le Royaume-Uni
Deux caractéristiques différencient la migration marocaine des années 1960 vers les autres pays européens. […] La première concerne son contexte. Contrairement à la migration marocaine vers les autres pays européens, celle qui s’est dirigée vers le Royaume-Uni était peu «structurée» à travers des conventions étatiques. La plupart des Marocains qui sont venus durant cette période ont été embauchés par des employeurs espagnols pour travailler dans le secteur des services. Ils venaient déjà bien avant 1956 du nord du pays (Tanger) en raison de son statut de zone internationale (1912-1956) et de sa proximité de Gibraltar. La seconde caractéristique renvoie au nombre important de femmes arrivées en tant que migrantes indépendantes au début des années 1960, la majorité étant célibataires, veuves, divorcées ou chefs de famille essayant de soutenir leurs familles au Maroc. Elles étaient originaires des régions de Berkane et de Meknès et travaillaient en grande partie dans les fermes, cueillant des fruits et des légumes. Cette particularité migratoire concerne beaucoup de femmes venues en premier avec un permis de travail et qui ont été rejointes plus tard par leur conjoint et leurs enfants. Par contre à partir des années 1970, le modèle migratoire des Marocains vers le Royaume-Uni rejoint celui des autres pays puisque suite aux restrictions des règles d’immigration, de nombreux immigrants ont fait venir leurs familles du Maroc transformant ainsi ce qui était à l’origine une migration temporaire à la recherche d’un gagne-pain en un séjour de longue durée. Nous avions distingué quatre phases dans cette migration : Une première qui a débuté dans les années 1960 et qui a concerné surtout des travailleurs non qualifiés, principalement originaires du nord du Maroc – plus précisément la région des Jbala, en particulier Larache, Tétouan, Tanger et ses environs avec une petite communauté de Meknès et d’Oujda. Une deuxième qui a commencé avec les années 1970 et qui a été marquée surtout par le regroupement familial. Une troisième phase suit et correspond aux années 1980 et a vu arriver de jeunes professionnels semi-qualifiés et des entrepreneurs pour la plupart originaires de Casablanca et d’autres grandes villes. Une quatrième et dernière phase a débuté à partir des années 1990 marquée par l’immigration de professionnels marocains hautement qualifiés, originaires du Maroc et de France. Beaucoup de ces immigrants récents travaillent actuellement dans le secteur de la finance à Londres. […]

Vers une immigration choisie
[…] Le durcissement des politiques de l’immigration a entraîné une diminution du nombre de demandes de visa acceptées. Par conséquent, le profil des migrants marocains a changé, passant d’un grand nombre de travailleurs manuels peu qualifiés qui étaient dominants parmi les migrants marocains arrivés au Royaume-Uni dans les années 1960, à moins de professionnels «soigneusement sélectionnés» mais hautement qualifiés et d’étudiants entre les années 1990 et 2000. Les migrants hautement qualifiés ont continué d’emmener leur conjoint avec eux en raison de l’absence de restrictions dans leur accès au marché du travail. Les étudiants ont été, eux aussi, autorisés à emmener leurs conjoints et leurs personnes à charge (s’ils étudiaient au Royaume-Uni pendant plus de six mois), à condition qu’ils puissent subvenir à leurs besoins pendant toute la durée de leur séjour sans avoir besoin des aides de l’État (connu aussi sous le terme de fonds publics). Les politiques d’immigration annoncées au cours des premières semaines et mois de la coalition conservatrice libérale-démocrate qui a pris le relais après un gouvernement travailliste, visaient principalement à rehausser le profil des compétences des nouveaux immigrés et à réduire le nombre de migrants. Au niveau économique, le gouvernement a proposé d’augmenter les exigences linguistiques pour les travailleurs qualifiés parrainés par l’employeur et réduire le nombre total de migrants qui ont un financement personnel tout en sélectionnant uniquement ceux ayant le plus grand nombre de points (la politique précédente avait établi un seuil de base mais sans imposer de limite numérique). Le nombre de points requis pour l’admission des migrants qui s’autofinancent a légèrement augmenté. Concernant le volet familial, le gouvernement a introduit une exigence linguistique pour les conjoints, une politique proposée par le gouvernement précédent. Ces nouvelles restrictions pour l’entrée légale des travailleurs peu qualifiés du Maroc ont poussé certains d’entre eux à venir au Royaume-Uni en tant qu’étudiants mais ces derniers dépassent la durée de leur visa et travaillent dans des secteurs peu qualifiés et peu rémunérés du marché du travail à Londres (services, restauration, industrie de la construction). Avec un gouvernement conservateur réélu en 2015 et un référendum national en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’UE (Brexit) en 2016, d’autres changements législatifs en matière d’immigration ont été introduits en 2017. Ces changements signifient qu’il est devenu beaucoup plus coûteux de parrainer des migrants de l’extérieur de l’Union européenne en vertu du niveau 2 du système de points. Ces changements législatifs récents touchent principalement les migrants qualifiés marocains à qui on a offert un emploi au Royaume-Uni et qui ont besoin du parrainage de l’employeur. […]

Profil socio-économique
Le dernier recensement disponible date de 2011 et avait estimé le nombre de personnes nées au Maroc et installées au Royaume-Uni à 21.246. Ce nombre a triplé en une décennie sur la base des résultats du recensement de 2001 qui indiquaient qu’il y avait 7.904 personnes nées au Maroc. […] Cependant, d’autres sources officielles et les sources de la communauté marocaine estiment que le nombre des Marocains du Royaume-Uni est nettement plus élevé. 40.000 Marocains étaient inscrits auprès du consulat marocain en 2011. [...] En ce qui concerne le statut de la population active, le recensement de 2011 a révélé que la majorité des Marocains au Royaume-Uni sont employés (51,4%) et 40% sont économiquement inactifs (27% sont des femmes contre 13% des hommes). Les données semblent à nouveau correspondre en partie à la vague majeure de migration économique du Maroc puisqu’on retrouve la division du travail plutôt traditionnelle dans la famille. Auparavant, le développement de la communauté marocaine était entravé par la non maîtrise de la langue anglaise, ce qui entraînait plusieurs problèmes économiques et sociaux. La difficulté de communiquer en anglais est le facteur principal expliquant l’isolement de la communauté marocaine. La cause de cet isolement revient au fait que les Marocains vivent dans des réseaux enfermés sur eux-mêmes n’impliquant pas obligatoirement une interaction avec d’autres organisations. Cependant, lors du recensement de 2011, 90% des résidents marocains au Royaume-Uni déclaraient parler l’anglais comme langue principale, très bien ou bien (Figure 9), ce qui reflète une capacité d’adaptation significative et un signe fort de résilience de la communauté marocaine au fil des années.

Intégration et construction identitaire
Globalement, l’intégration des immigrés a été vivement discutée. […] La communauté marocaine, quant à elle, a souvent été marquée par son autoconfinement, ses réseaux de soutien naturel et sa capacité à faire face à ses difficultés de déplacement et de migration. Le parcours de cette communauté, surtout pour les membres de la première génération, s’est inscrit dans des efforts continus pour s’établir et créer ses propres structures religieuses et sociales qui visent principalement les jeunes générations nées au Royaume-Uni afin d’éviter leur assimilation totale dans la société britannique. On sait à quel point la première génération des migrants marocains des années 1960 avait été handicapée par son niveau d’éducation et de compétences relativement bas : difficultés à comprendre le fonctionnement de l’administration et de la société britanniques. Par la suite, les jeunes de la deuxième génération ont commencé à jouer le rôle d’intermédiaire entre leurs parents et les représentants de différentes autorités comme les collectivités locales ou les services de santé, etc. À la suite du référendum de juin 2016 au cours duquel les Britanniques ont voté à une faible majorité pour quitter l’Union européenne, le sentiment de mécontentement au Royaume-Uni s’est renforcé, ce qui s’est traduit par la montée en force des crimes de haine. Certains de ces crimes ont été commis par des islamistes. On craignait en particulier que les Marocains deviennent la cible de crimes de haine lorsqu’il a été divulgué que deux des trois islamistes qui ont assassiné 8 innocents et en ont blessé 48 autres dans l’attentat terroriste autour de London Bridge en juin 2017 étaient d’origine marocaine.

Conclusion
Dans la synthèse publiée dans cette même collection en 2014, nous avions montré que la communauté marocaine installée au Royaume-Uni était invisible aussi bien dans la recherche que dans l’engagement civique. Aujourd’hui, la situation change et cette communauté aspire à un meilleur engagement et à une meilleure participation, en particulier pour la reconnaissance de ses besoins singuliers et de ses caractéristiques plutôt que d’être englobée dans la rubrique large «des minorités ethniques», en termes de données statistiques, de consultation communautaire et d’approches de financement. L’événement malheureux de la tour Grenfell qui a pris feu à North Kensington le 14 juin 2017 et suite auquel 71 personnes ont perdu la vie, dont 11 Marocains, a mis la communauté marocaine sous les projecteurs. Cette tour de grande hauteur a été surnommée «l’immeuble des Marocains» par les populations locales peu de temps après la remise des premières clés en 1974 parce que plus de 50% des habitants avaient des liens familiaux avec le Maroc. Les Marocains de Grande-Bretagne font partie d’une communauté en mutation continue, étant donné que sur le plan social, il s’agit d’une communauté encore très jeune comparée à d’autres destinations en Europe où les Marocains sont bien installés. Les communautés doivent souvent traverser plusieurs étapes de développement pour parvenir à une émancipation complète et une représentation importante aux niveaux social, économique et politique du pays hôte. Cette évolution prend du temps mais elle commence à être perceptible aujourd’hui surtout chez certains membres de la deuxième génération qui sont plus établis et plus engagés au niveau politique et civique que leurs parents. Les phases plus récentes de la migration marocaine vers le Royaume-Uni au milieu des années 80 avec de jeunes entrepreneurs et le début des années 90 avec des migrants hautement qualifiés jouent également un rôle déterminant dans ce processus de développement qui se poursuit.


Où vivent les Marocains du Royaume-Uni ?

La ville de Londres était et demeure toujours la destination de prédilection des Marocains au Royaume-Uni avec près de 69% de la communauté marocaine née au Maroc selon le recensement de 2011. À l’extérieur de Londres, il y a des regroupements de Marocains à Crawley, Edimbourg, St Albans, Slough et Trowbridge. Les Marocains de St. Albans proviennent en grande partie du Nord-Est du Maroc. Ceux qui sont installés à Crawley sont majoritairement originaires de Meknès quant à ceux de Slough, ils viennent du centre et du sud du Maroc et les Marocains de Trowbridge sont natifs d’Oujda dans le Nord-Est. De plus petites communautés marocaines existent à Burnley, Peterborough, Brighton, Manchester et Liverpool.


Bio express

Myriam Cherti est chercheur associée à COMPAS de l’Université d’Oxford où elle a travaillé comme chercheuse senior pendant quatre ans. Elle est actuellement Officier national auprès de l’Organisation internationale de la migration (OIM) des Nations Unies. Ses domaines d’expertise couvrent les sujets de la migration irrégulière, de l’intégration des migrants, de la politique de la diaspora et de la migration marocaine.

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