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Des salles de cinéma en voie de disparition, des scénarii faibles, des films marocains de plus en plus rares, un fonds d’aides qui ne fait pas l’unanimité, des réalisateurs qui ne se sentent pas aidés contre des financeurs qui sont confrontés à la malhonnêteté intellectuelle ? Voilà l’état actuel du cinéma marocain à travers le regard de ses acteurs, réalisateurs et investisseurs.

De l’avis de tous : aucun film marocain n’a le niveau pour une compétition internationale. Au lieu de s’insurger contre les organisateurs, pourquoi ne pas se poser la question : «Comment en sommes-nous arrivés là ?». Avec un fonds d’aides de 60 MDH par an, une soixantaine de films produits en 2016 selon le Centre cinématographique marocain (CCM), pourquoi n’a-t-on pas assez de bons crus ?

Modèle économique biaisé ?
Pour comprendre le problème, il faut se mettre dans la peau d’un réalisateur qui veut voir naître son film. Comment peut-il le financer? Aujourd’hui, 95% des financements des films marocains proviennent de l’État. «Sans l’État, il n’y aurait pratiquement pas, sinon pas de films marocains. Nous sommes pratiquement dans un modèle de guichet unique», confie l’écrivain, chroniqueur et cinéphile Mohamed Laaroussi qui est surtout ex-membre de la Commission d’avances sur recettes. Une commission formée par 12 membres, une minorité de représentants des différents ministères et des profils choisis par la Chambre nationale des producteurs pour qu’il n’y ait pas de délit d’initié. Une avance sur recettes qui représente 2/3 du montant estimé par la commission et dont le tiers restant est fourni par le producteur lui-même, et qui se fait en quatre tranches. «Ce système empêche la fluidité des tournages.

Le CCM débloque le quart du montant au début mais l’équipe doit commencer à travailler, les gens doivent être payés, comment faire tout cela avec le quart d’un budget ? Et pour avoir les 2e et 3e tranches, il faut monter un dossier pour justifier où est passé l’argent des versements précédents. Comment voulez-vous qu’un artiste se concentre sur son œuvre ?», précise Jamal El Khanoussi, rédacteur en chef de Ihata et critique de cinéma. «J’ai souvent écrit sur le cinéma mais le jour où je me suis rendu compte de la réalité du cinéma marocain, c’est le jour, il y a deux ans, où mon épouse Jihane El Bahar a réalisé son premier film. J’ai compris le fond du problème et j’ai compris que faire un film au Maroc est synonyme de problèmes de A à Z». En effet, cette histoire de tranches est très controversée.

Selon le CCM, la majorité des réalisateurs comptent sur les avances sur recettes uniquement alors qu’il s’agit d’un complément et non de la totalité du financement d’un film. Entre l’écriture du scénario, la préparation du film, les répétitions, le tournage, la post production, le montage, la promotion, il se passe des mois, voire des années. Comment financer tout cela si on doit reposer sur des fonds qui viennent par tranche ? «Le porteur du projet doit avoir un budget pour commencer son film. Nous ne venons qu’en aide au film, nous ne le finançons pas en totalité. Le porteur de projet se doit de trouver d’autres financements», continue Mohamed Laaroussi, mais pour  Jamal El Khanoussi, comment appeler ce fonds d’aides : «avances sur recettes» alors que ce n’est pas le cas ? «Le plus gros problème du cinéma, ce sont les salles de cinéma ! Avance sur recettes ! Où sont les recettes, s’il n’y a pas de salles ? Aujourd’hui, si le film est projeté au cinéma, le cinéma prend 75% des recettes ! Ça n’existe nulle part…L’avance sur recettes est un don, ce n’est pas une réelle avance. On ne peut pas rendre cet argent parce que le film marocain n’est pas rentable». En effet, ce dernier s’interroge sur ce cercle vicieux : donner un fonds d’aides à des porteurs de projets qui n’arrivent pas à vivre de leur art ? «Si on n’a pas de salles de cinéma, ça ne sert à rien de faire du cinéma aujourd’hui. On est encore fragiles parce qu’en faisant un film, on est pratiquement sûr qu’il ne sera pas rentable. Il y a un public, il y a un besoin, c’est vital», continue le réalisateur Noureddine Lakhmari.

Le modèle économique du cinéma est biaisé puisqu’il n’y a pas de marché pour l’accueillir. Anouar Moatassim se demande pourquoi le Maroc ne prend pas exemple sur le tax shelter, nom sous lequel est connue une niche fiscale insérée dans le Code des impôts sur le revenu belge en 2003 et qui est destinée à encourager l'investissement dans des œuvres audiovisuelles et cinématographiques par les sociétés belges soumises à l'impôt. «Si le privé regarde le cinéma marocain d’un autre œil, parce qu’il peut être rentable, ça pourra stimuler le cinéma. D’où la nécessité d’avoir un marché local», ajoute le réalisateur de Casanegra et de Zéro qui soutient que le Maroc n’a pas de vrais producteurs, des producteurs exécutifs qui ramènent de l’argent et qui le gèrent. «Rares sont ceux qui investissent leur propre argent. Un vrai producteur avec une vision et un investissement sur le scénario manque cruellement au Maroc», lance Lakhmari.

Films sans histoire et malhonnêteté intellectuelle !
Comment monter un film qui n’a pas une base solide ? Comment demander un financement pour un film creux, sans histoire ? Telle est la question de la commission et de nombreux acteurs marocains qui manquent cruellement de belles histoires à jouer, à camper. «Sur tous les projets que l’on reçoit, on ne réussit à garder que 4 ou 5 projets, difficilement. Certains réalisateurs ramènent des brouillons. Un scénario de 50 pages alors qu’un scénario de long-métrage doit faire 90 à 100 pages minimum pour 1H30 de film. C’est souvent criblé de fautes d’orthographe», précise l’ex-membre de la commission qui a vu défiler bien des scénarios qui laissent à désirer. «Le fond du problème, c’est le scénario. La plupart des producteurs ne veulent pas mettre un seul dirham dans l’écriture du scénario ou dans son développement. Ils se sont tous auto-proclamés scénaristes», continue la même source qui se souvient d’une année où la commission avait décidé de n’en accorder aucune, vu le niveau bas des projets présentés. «Cela s’est passé, il y a une dizaine d’années.

Fouad Belamine avait décidé de ne donner de subventions à aucun film puisqu’aucun ne le méritait. Un scandale. Et un des arguments utilisés est que le cinéma fait travailler des gens, des techniciens. Ce qui est vrai…C’est comme si vous étiez dans une classe où tout le monde est médiocre et qu’on est obligé de donner des notes». Pourtant, cette commission ne fait pas l’unanimité. Nombreux sont les porteurs de projets, jeunes, frais et dynamiques qui sont forces de proposition et qui voient rejeter leur film sous prétexte que ce n’est pas assez «dramatique». Plusieurs cinéastes reprochent à la commission de ne pas laisser de place au surréalisme, à la science-fiction, à des projets originaux. Exemple du réalisateur Anouar Moatassim, fan des Marvel, qui a déjà proposé la série les 1001 nuits sur le petit écran et qui souhaite voir son projet de «Super Batal», premier super-héros marocain se concrétiser.  «La commission se contente de sélectionner les mêmes films. Elle n’est pas représentative du Maroc.

D’ailleurs, il n’y a aucun jeune dans la commission. Pourquoi ne pas avoir des jeunes artistes : peintres, photographes, infographistes… ?», demande le réalisateur qui s’est vu reprocher, par la commission, de proposer un film trop surréaliste. «La commission m’a demandé pourquoi le super-héros vole dans les airs et arrête un missile  alors que dans les salles de cinéma on a déjà vu des Superman, Iron Man ou encore Spiderman, non ?», affirme le réalisateur. Scénario peu convaincant ou commission trop bornée ? Selon les réalisateurs Kamal Hachkar et Nourredine Lakhmari, la vérité est ailleurs : «L’indépendance du Centre cinématographique marocain du ministère de la Communication est primordiale. Il ne faut pas que chaque ministère qui arrive, apporte son idéologie pour faire des mains et des pieds et freiner le cinéma, permettre à des gens qui n’ont rien à voir avec le cinéma ou qui ont leur propre vision à eux, choisir les projets qui passent ou pas». Une commission accusée de continuer à laisser passer des projets qui ne méritent pas ou qui n’ont jamais donné satisfaction. «Des réalisateurs comme... reçoivent des aides alors que leurs films ne sont pas convaincants. Un film qui ne dépasse pas une semaine au cinéma ne devrait pas recevoir d’aide. Pourquoi un film qui ne donne pas satisfaction ou un réalisateur qui n’a pas fait du bon travail continue à recevoir le fonds d’aides ?», interroge le critique de cinéma et rédacteur en chef de Ihata. Pourtant, la commission rétorque : «L’année dernière, nous avons laissé dans la cagnotte 6 millions et demi de dhs. Nous n’avons pas trouvé de projets intéressants».

Malhonnêteté tout court et approximation ?
Commission mal vue, des fonds qui ne suffisent pas, ou qui reviennent aux mêmes, un système controversé, des salles de cinéma fantômes, certes le marché n’est pas propice au cinéma mais qu’en est-il de ses artisans ? Réalisateurs, producteurs, acteurs, scénaristes, est-ce que tous les corps de métiers jouent leur rôle ? Entre scénarios vides, tournages mal menés et mal préparés, des dossiers de demandes de fonds mal ficelés, des projets approximatifs, selon les investisseurs, les artistes ne leur rendent pas toujours la tâche facile. «Tant qu’on aura des frustrations par rapport au cinéma étranger, on n’avancera pas ! Tant que l’on ne sera pas créatifs et que l’on fera du cinéma pour gagner de l’argent, on n’avancera pas. Il y a de grands réalisateurs au Maroc, mais ce sont des exceptions.

La plupart des gens qui font du cinéma ne sont pas réalisateurs, n’aiment pas assez leur pays et surtout n’aiment pas le cinéma», s’indigne le comédien et réalisateur Hafid Stitou. Dans les coulisses du métier, la majorité se plaint de ce manque de solidarité dans le métier, du manque de rigueur de certains «collègues» qui n’aident pas au bon fonctionnement et au développement du cinéma marocain. Noureddine Lakhmari parle même d’une invasion de réalisateurs issus de la télévision qui ont une culture de «fast food», qui font des séries à la hâte, qui viennent et ramènent des projets au cinéma. «Il y a une influence, ces dernières années, des séries marocaines sur le cinéma alors que dans le monde, c’est le contraire. C’est le cinéma qui influence la télévision !». Des tournages de séries où la plupart des acteurs sont outrés du manque de professionnalisme avec des scénarios écrits le jour même, voire même improvisés. «Les réalisateurs sont tiraillés entre le besoin d’être honnêtes avec eux-mêmes en faisant un cinéma qui leur ressemble ou plaire à l’autre, plaire au milieu», confie Anouar Moatassim qui pense que les compromis sont la base du problème, mais pas seulement. Selon le CCM et la Commission du fonds d’aides, le problème est bien plus grave : «Il y a un problème de concentration au Maroc. Un réalisateur doit être obnubilé par son film, ne vivre que pour son film. La plupart sont distraits par autre chose que leur art. Pour moi, si vous ne rêvez pas de votre film jour et nuit, que vous ne vendez pas votre chemise pour le terminer, vous n’êtes pas un bon réalisateur».

En effet, selon Mohamed Laroussi, beaucoup sont malhonnêtes ! Certains mettent de l’argent de côté au lieu de le mettre dans le film, certaines cases du budget comme la promotion du film sont «snobées» alors qu’elles sont primordiales. «On préfère recruter frères, sœurs, cousines plutôt que des professionnels formés par des écoles ! C’est l’argent de l’État, bien sûr qu’on doit s’assurer que les choses sont faites dans les règles de l’art», continue le cinéphile et ex-membre de la commission. Il ajoutera même une anecdote selon laquelle la commission a déjà reçu un couple de cinéastes venus présenter deux projets différents, au nom de deux sociétés différentes le même jour. «On nous reproche souvent de refuser d’accorder la 4e tranche. Nous l’avons refusé à 5 films déjà pour raison de promesses non tenues, une qualité du film qui laisse à désirer, de plus, la commission a estimé que l’argent accordé n’avait pas été mis dans le film. Ce qui est très grave ! Le sursaut d’orgueil voudrait qu’on dénonce les brebis galeuses et non qu’on les défende». C’est ce que reprochent un certain nombre d’acteurs culturels d’ailleurs : un manque de solidarité entre les corps de métiers.

Le problème du cinéma au Maroc est un manque de communication, de solidarité, de sérieux et de moyens. Pas forcément de moyens financiers mais de moyens techniques, intellectuels. «Pourquoi on arrive à faire des bons films en Iran ?», s’interroge l’ex-membre de la commission. La créativité est là, les projets ne manquent pas mais comment se fait-il qu’ils n’arrivent pas dans les bonnes mains? Tout le monde est conscient de la gravité de la situation mais personne ne semble s’en préoccuper. Pourquoi ne pas réunir les principaux concernés et mettre cartes sur table ? À méditer.

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