L'Égyptien Mohamed Salah ou le Sénégalais Sadio Mané font le bonheur de  Liverpool FC. Le succès de ces deux stars africaines du ballon rond cache une  situation plus contrastée du football sur le continent. Décryptage.

«Le pillage des talents africains vers l'Europe n'a jamais été aussi important et organisé», observe M'Hamed Zeghari, dirigeant et administrateur au sein de l'académie Mohammed VI de football. Lors de la conférence sur la géopolitique du football, organisée par la fondation Attijariwafa bank, le 19 avril dernier, ce connaisseur du monde du football a dénoncél'existence de «filières organisées pour exporter des joueurs africains vers l'Europe». Zeghari dresse un diagnostic sans appel d'un football africain qui n'a pas toujours son destin en mains. «On entend dire que le football africain est sur le bon chemin. Or, cette conclusion est à nuancer. Le football sur le continent se porte moins bien qu'on le pense», estime-t-il. Ahmed Ahmed, président de la CAF ne dit pas le contraire. «Trop de décisions n'ont pas été prises à temps et à l'heure dans l'intérêt de notre football.Trop de tergiversations nous ont conduits à être de simples observateurs plutôt que des acteurs de notre propre destin», reconnait-il lors du symposium de la CAF tenu en juillet 2017. Cette situation se traduit par une triple crise.

Filières organisées
Zeghari a refusé des partenariats footballistiques Afrique-Europe qui ne sont pas toujours Win-Win: «Il m'est arrivé de recevoir des clubs européens pour des projets de conventions. Pour les Européens, ce partenariat consiste à ce que leur club se réserve le droit exclusif et éternel de recruter le joueur de leur choix, en contrepartie de 100.000 euros/an. Ce même joueur pourra être revendu à 6 ou 7 millions d'euros par la suite», décrit ce manager de club. Ce dernier aurait espéré un partenariat technique basé sur le transfert des compétences et la formation entre les deux entités. Sauf que les clubs européens sont dans une logique d'achat de la ressource à moindre coût, renchérit Zeghari avec lucidité. Ces clubs visaient à reproduire des schémas existants au Sénégal, Côte d'Ivoire ou Ghana pour puiser dans le réservoir à talents de ces pays. «On a beau entendre que les milliards du football circulent dans le monde, ces montants oublient de passer par l'Afrique», souligne Zeghari. Aujourd'hui, les Etats-Unis emboîtent le pas à l'Europe. «Des universités américaines ont réalisé des missions de détection de joueurs prometteurs au Maroc. Ils font la même chose dans le reste du continent et même en France», révèle l'administrateur de l'académie Mohammed VI. Le deuxième symptôme de la faiblesse africaine dans le marché du football mondialisé est le détournement du système d'indemnités de formation des joueurs. Au milieu des années 2000, la FIFA instaure une indemnité en faveur des clubs formateurs pour les récompenser pour leurs efforts. «C'était un magnifique mécanisme permettant aux clubs africains qui forment de bons joueurs de pouvoir bénéficier de rentrées conséquentes». La réalité est «complètement différente. Le système a été totalement dévoyé», déplore Zeghari. Dans le lot, un joueur peut réussir, alors que 30 ou 20 jeunes vont  échouer dans une Europe sans merci. Les chiffres de l'association foot solidaire (AFS) sont glaçants: 70% des jeunes footballeurs venus d'Afrique échouent en Europe. Cette association dénonce «un trafic», dont sont victimes ces aspirants footballeurs. 15.000 joueurs mineurs quittent chaque année dix pays d'Afrique de l'ouest tandis que 1.500.000 s'entraînent dans des structures de formation avec pour objectif d'émigrer, selon AFS. Troisième illustration de la crise du football africain, «la faiblesse des institutions durant de longues années», regrette Zeghari, qui donne l'exemple du bras de fer entre les clubs européens et les internationaux issus du continent noir: «les clubs européens où évoluent des joueurs africains ont rechigné à libérer leurs joueurs lors des précédentes CAN. Ils en ont même fait une condition pour recruter des joueurs du continent». Selon lui, ces joueurs devaient signer en marge du contrat un engagement pour ne pas prendre part à la CAN. «Un engagement illégal», précise Zeghari qui conclut: «finalement, la CAF a décidé de changer la date de la CAN qui se jouera désormais l'été au lieu de février. Force est de constater que le rapport de forces a clairement basculé au profit des clubs d'Europe». 


Chiffres clés

70%
des jeunes footballeurs venus d'Afrique échouent en Europe

15.000
joueurs mineurs quittent l'Afrique de l'ouest/an  

1,5 million
de joueurs mineurs désirent émigrer


Quand l'Afrique boycottait la coupe du monde

En 1966, l'Afrique boycottait la world cup pour protester contre le non octroi d'une place entière au continent parmi les participants. Quatre ans plus tard, la FIFA cède et octroie un premier siège à l'Afrique au sein de la messe du football. Quatre décennies aprés, les 54 pays d'Afrique comptent uniquement 5 places contre 14 pour l'Europe. Faut-il aller une nouvelle fois vers un clash avec la FIFA pour obtenir plus de places ? «Le clash marche des fois, mais la priorité est de renforcer le travail institutionnel et penser à de nouveaux modèles économiques pour le continent», recommande Zeghari.

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