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À chacun son style, à chacun son programme gouvernemental. Abedelilah Benkirane avait eu besoin de 27 jours pour arrêter sa feuille de route 2012-2016. Saâd-Eddine El Othmani, lui, a bouclé son plan d’action 2017-2021 en 25 jours, sachant que la majorité actuelle compte deux partis de plus que celle qui l’a précédée. On retrouve la même architecture méthodologique de la déclaration gouvernementale, voire quasiment le même calibrage: un document de 89 pages s'articulant autour de cinq axes pour El Othmani, contre 97 pages et quatre axes pour Benkirane. Juger de l’efficacité d’un gouvernement fraîchement installé sur la base d’une simple lecture dudit document relève du procès d’intention.

Néanmoins, plusieurs observateurs relèvent un hiatus entre les promesses de campagne et les engagements du nouvel Exécutif, en dehors des agrégats macroéconomiques classiques (voire tableau ci-dessus). Avant les élections, les six partis au gouvernement rivalisaient entre eux pour faire étalage du plus grand nombre de propositions électorales (555 mesures pour l’USFP, 310  pour le PJD, 100 pour l’UC, etc.).

À titre d'exemple, dans le domaine de la santé, le PPS avait promis de porter la part de la santé à 10% du budget général et de mobiliser 4.500 postes budgétaires par an pour les professionnels de la santé. Dans le secteur de l’habitat, le parti du livre a pris l’engagement de mettre en place un produit immobilier mixant le dispositif du logement social et celui de la classe moyenne, etc. L’on sait maintenant qu’il n’en est rien, même si les deux ministres en charge de la Santé et de l’Habitat, respectivement Louardi et Benabdellah, sont issus du PPS. «C’est tout au plus un regroupement de documents émanant des différents secteurs ministériels sous forme d’expressions souvent littéraires manquant de précision et de concision. Nous sommes plutôt devant une déclaration gouvernementale que devant un programme gouvernemental», estime Samir Belfkih, membre du bureau politique du PAM, principal parti de l’opposition.

Sur la forme, poursuit cet économiste -par ailleurs un des artisans du programme électoral du parti du tracteur- la feuille de route d'El Othmani est loin de satisfaire les normes internationales, traduites par une conception scientifique et logique, avec des objectifs chiffrés et argumentés par des projets convergents, planifiés et financièrement estimés. L’absence d’engagements chiffrés rend difficile l’exercice de la reddition des comptes, ce qui  donne au final un programme «technocratique, manquant de vision politique», souligne le politologue Mustapha Shimi.


Samir Belfkih
Membre du bureau politique du PAM 

Sur le plan économique, le programme gouvernemental est décevant, manquant d’innovation et de créativité. Son ambition se limite à remettre l’économie marocaine dans la même situation que le gouvernement de Jettou et de Abbas El Fassi. L’objectif d’un taux de croissance variant entre 4,5% et 5,5% est incompatible avec la volonté affichée d’intégrer les rangs des pays émergents. Ajoutons à cela, le fait que plus de 160.000 demandeurs d’emploi rejoignent annuellement le marché du travail, ce qui va aggraver davantage le taux de chômage qui se situe aujourd’hui à environ 9.5%. Les indicateurs présentés (taux de croissance, déficit budgétaire, dette du trésor, inflation, taux de chômage) manquent de fondements économiques sachant que la plupart des chiffres présentés sont similaires à ceux présentés lors de la législature 2012-2016 et qui n’ont malheureusement pas été tenus. En effet, on ne peut pas parler de déficit budgétaire sans parler de politique budgétaire et de politique fiscale. On ne peut pas parler de taux de croissance sans parler de politique fiscale dépendant d’un modèle économique orienté soit vers la consommation, soit vers la production. On ne peut pas parler de taux d’inflation sans parler de politique monétaire qui prévoit plus de flexibilité. Enfin, on ne peut pas parler de dette du trésor sans parler de dette publique. Celle-ci a d’ailleurs atteint un taux record estimé à 827 MMDH, dont 312 MMDH de dette externe.


Mustapha Shimi, professeur de droit et politologue

«L’ambiguïté nuit à la cohérence du programme gouvernemental»

Mustapha Shimi, professeur de droit et politologue, revient sur les circonstances ayant marqué le processus d'élaboration du programme du gouvernement El Othmani. Selon lui, le nouvel Exécutif a présenté un programme comptable et technocratique qui manque de vision politique.

Les Inspirations ÉCO : Comment peut-on expliquer ce fossé entre les objectifs du programme gouvernemental et les promesses des six partis de la majorité ?
Mustapha Shimi : Évidemment, les six partis de la majorité ont fait des promesses électorales optimistes et ambitieuses en projetant des indicateurs macroéconomiques et sociaux. Ils ont rencontré des difficultés pour trouver un dénominateur commun au niveau du programme gouvernemental. Deux approches ont finalement été associées. La première a été proposée et arrêtée par la commission des six, composée des représentants des partis de la majorité, qui a travaillé pendant des semaines sur un premier projet de programme. Les rédacteurs de ce rapport se sont gardés de reprendre fidèlement les promesses électorales et ont évité de se lier par des chiffres qui peuvent causer des problèmes tout au long de la législature, comme cela a été le cas pour le programme gouvernemental 2012-2016. Ce premier rapport n’a pas été totalement pris en compte par El Othmani. Ce dernier a créé autour de lui une commission ad hoc en demandant des fiches techniques à l’ensemble des ministères. Tout cela s’est fait un peu dans la précipitation. De plus, les nouveaux ministres ne se sont pas encore familiarisés avec les dossiers de leurs administrations respectives. C’est la raison pour laquelle on retrouve une sorte d'ambiguïté qui nuit à la cohérence du programme gouvernemental. La conclusion que j’en tire, c’est qu'El Othmani n’a pas une maîtrise des problèmes économiques et cela va très vite se sentir. D’ailleurs, l’accueil de ce programme est mitigé auprès des opérateurs économiques et sociaux.

Que pensez-vous des objectifs fixés en matière de politique macroéconomique ?
Le gouvernement El Othmani s’est fixé des objectifs hors champ. Comment peut-on avancer 4,5 à 5,5% de croissance alors qu’on ne maîtrise pas l’évolution des cours du baril, du dollar et des matières premières? Or, on sait qu’il existe un différentiel entre, d’une part, le PIB non agricole qui croît modestement (1 à 2%) et, d’autre part, le PIB agricole qui dépend des résultats de la campagne céréalière. Or, pour améliorer le PIB non agricole, il faut améliorer la compétitivité de l’appareil de production, gagner des parts de marché à l’export, etc. Sur ce terrain précisément, le gouvernement ne prend pas de grandes décisions. Globalement, c’est un programme comptable et technocratique qui manque de vision politique. Il se préoccupe des équilibres macroéconomiques, omettant de définir le modèle économique sur lequel on peut asseoir le développement (demande intérieure, exportation, etc). C’est un programme qui fait l’impasse sur le modèle social censé garantir une redistribution équitable des revenus avec ce que cela implique comme réformes touchant la fiscalité, les retraites, etc. Cela implique une politique des revenus qui ose une mise à plat de la fiscalité des revenus du capital (entreprise) et du travail (salariés du public et du privé). Je ne suis pas sûr que ce gouvernement ait la capacité politique de prendre ces mesures et de les accompagner.

Sur quoi basez-vous ce constat ?
Contrairement à Benkirane, El Othmani n’a pas de leadership politique. Il aura des difficultés à accompagner à marche forcée ce type de réformes. D’ailleurs, le dossier de la compensation sera son premier test.

Dans un communiqué du ministère chargé des Affaires générales et de la gouvernance, le gouvernement a fait savoir qu’il n’a pas encore tranché au sujet de la réforme de compensation. Pensez-vous qu’il soit possible de revenir sur l’engagement de la poursuite de cette réforme, formulé dans le programme gouvernemental ?
Il y a des engagements pris sur ce dossier avec le FMI, la Banque mondiale et la communauté économique et financière internationale. Le gouvernement s’inscrit dans la continuité du programme du gouvernement Benkirane. Nous savions depuis deux ans que le processus de décompensation allait se poursuivre. Mais comme le climat social était détérioré, le gouvernement sortant n’a pas voulu souffrir une nouvelle vague de contestation. Délibérément, il a refilé cette patate chaude au gouvernement suivant. Benkirane l’aurait fait parce qu’il avait le leadership, en expliquant pourquoi il devait le faire. Mais en même temps, il aurait pris des mesures de compensation sociale.

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