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Culture


Mahi Binebine.
Écrivain - Plasticien

Dans «Rue du Pardon», Mahi Binebine raconte avec beaucoup d’humanité, de transe et d’admiration l’histoire de Hayat, une cheikha au parcours incroyable. Rencontre passionnée, en marge du Festival international du film de Cannes, avec l’écrivain-peintre qui dessine ses personnages en plus de les conter, en lice pour le prestigieux Prix Renaudot pour la deuxième année consécutive.

Après le «Fou du Roi», roman très personnel sur votre père et votre frère, vous racontez l’histoire d’une cheikha dans «Rue du Pardon». Comment vous est venue l’idée du livre ?
Je me suis inspiré d’une amie. Une grande artiste qui vient souvent nous voir à Tahanaout (résidence artistique du peintre Mohamed Mourabiti) quand elle est fatiguée, quand elle n’en peut plus du monde, des obligations artistiques, quand elle a enchaîné trop de dates. C’est une diva. Nous passons des soirées en petit comité. C’est exceptionnel de passer une soirée avec une vraie diva. À chaque fois qu’elle veut se retirer du monde, elle se rend dans son petit coin de paradis, de paix, où il n’y a que des oliviers. Elle vient se retrouver. Cette femme a vécu à une rue de chez moi, à Derb Al Aafou, de là où je suis né. J’ai été touché par son histoire, qu’elle me raconte depuis des années maintenant. Une histoire extraordinaire. Elle a eu une vie folle. À l’âge de 14 ans, elle décide de s’enfuir de chez elle pour suivre la cheikha Serghinia, une matrone. Cette dernière la prend sous son aile, voit en elle cette graine de star. Elle va tout lui apprendre, l’adopter. L’envie de raconter cette histoire est partie de là… Son histoire m’a extrêmement touché.

Quelle est la part de vrai, la part de fiction ?
L’histoire de l’inceste n’est pas vraie. Je ne veux pas divulguer l’identité de la véritable cheikha dont je m’inspire, histoire qu’on ne lui colle pas une histoire d’inceste qui n’est pas la sienne. Mais tout le reste est vrai. Quand elle se levait pour danser durant les soirées, tout le monde devenait fou. Elle tire le meilleur de tout le monde. Les cheikhate sont comme ça, elles suscitent la joie, le bonheur…

Hayat signifie «vie», aussi. Vous racontez une histoire sombre mais aussi pleine de lumière. On dirait que l’art l’a sauvée…
Absolument! Hayat va exister par son art, s’affranchir de la tutelle d’un père exécrable. L’art l’a sauvée, bien sûr! Elle avait besoin de lumière. Elle est lumière. Mais elle ne s’en rendait pas compte avant de rencontrer Serghinia. Elle veut toucher les étoiles, elle veut chanter et danser, faire rêver et rêver. L’art va lui ouvrir beaucoup de portes même si elle va en payer le prix. Les autres danseuses la jalousent. Non pas parce qu’elles leur fait de l’ombre... mais parce qu’elle fait de l’ombre à la patronne! On ne touche pas à la patronne. Ils vont l’empoisonner et elle va devenir folle pendant 10 ans…

Comment réussissez-vous à entrer dans la peau d’une femme aussi facilement? De la raconter ?
Cela fait 30 ans que je fais ce métier, j’ai donc dû développer une forme de schizophrénie assez poussée (rires). Pendant l’écriture du livre, le personnage m’obsédait. Je dormais avec elle, je me réveillais avec elle. J’étais elle. Il y a un coffret exceptionnel, l’anthologie de la Aïta réalisée par Brahim El Mazned, qui m’a accompagné un an durant. Je n’écoutais que cela. J’étais dans le bain. Un monde qui m’est familier parce que les cheikhate, chez moi, c’est une fois par mois! (Rires).

Qu’est-ce qu’une cheikha pour vous? Ce mot résonne-t-il différemment en vous maintenant ?
Non, je ne pense pas. Une cheikha me donne des frissons, me rappelle que je suis Marocain. J’ai l’impression que mes amis étrangers ne pourront jamais comprendre cela, ni vibrer comme je vibre. J’ai voulu leur expliquer ce que je ressentais lorsque j’écoutais les cheikhates. J’ai voulu changer le regard que nous, Marocains, portons sur ces artistes. Elles ont des parcours extraordinaires. Ce sont des militantes, des résistantes. J’ai beaucoup lu ce qui a été écrit, et je suis tombé sur des choses incroyables comme l’histoire de Kharboucha, qui a fini en prison et a été tuée pour son art. Les cheikhate sont féministes. Ce sont des femmes qui ont voulu exister quand les autres se voilaient, se cachaient. Elles portaient des djellabas moulantes, du rouge à lèvre criard, elles bravaient tout le monde. Elles étaient admirées. Les hommes les regardaient avec désir, les femmes avec méfiance. Elles sont considérées comme des voleuses d’hommes. Elles sont beaucoup plus que cela. On aurait tout à gagner à leur rendre leur dignité.

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